III

1986 Mots
IIIAVEC un brin d’herbe, le petit garçon plongeait dans un trou de grillon. Il y avait quelques minuscules crottes, sur l’esplanade de déblais. — Donc il est là. Riquet sentit la bête, agacée, mordre le brin d’herbe. Il insista, et bientôt la bête sortit, à reculons. Riquet mit son pouce sur l’entrée du trou. La bestiole vit cette ombre gigantesque qui faisait un mouvement, tenta de s’enfoncer dans les profondeurs de la terre, et, rencontrant ce pouce d’enfant, fit un bond de côté. Alors Riquet mit ses mains en conque. Un instant plus tard, la bête grattait, à grand bruit, dans une boîte d’allumettes vide, et le petit garçon, debout sur la plaine, la boîte contre son oreille, écoutait le vacarme du grillon. Un homme passa, lentement, portant ses mains à bout de bras comme d’énormes choses mortes, lourdes certainement, peut-être douloureuses. Il regardait le sol, devant ses pieds, comme on le fait dans les campagnes à compter d’un certain âge, où plus rien ne vous allège. Riquet, souriant, le salua, au passage : — … ’jour m’sieu Gavonet ! L’autre chercha au fond de sa gorge des sons inhumains et, regardant le gamin de ses yeux sans couleur, sous le chapeau informe : — ’dieu, petit. Et déjà il était passé, lourd, implacable comme le Destin. Le moment venu, il se présenterait spontanément – chose infiniment rare et presque improbable – et jurerait qu’il avait vu le petit Froment, Henri, dit Riquet Froment… jouant avec une boîte d’allumettes. Et il ajouterait (ce qui allait aggraver sa déposition aux yeux des enquêteurs perplexes) que « … le petit avait pourtant l’air bien brave ». Ce qui fit qu’un monsieur des villes aussitôt déchaîné déclara : — Ce sont les pires. Nous ne nous méfierons jamais assez de ces enfants à tête d’ange. Celui-ci dissimule. Je crois, pour ma part, le cas clair et sans espoir… Il aura tout feint : la stupeur, les larmes, le repentir. Cet être-là n’a pas de cœur. — Oh, monsieur l’expert… huit ans. — L’âge n’y fait rien : on a ou on n’a pas un cœur. C’était trente-sept ans plus tôt. Le même soleil. Le même monde. À peu de kilomètres près, le même décor, un peu plus tard dans l’année. C’est pourquoi les foins étaient faits, les moissons rentrées, les champs de pommes de terre tristes de fanes… et les grillons attardés, une rareté qui vaut qu’un petit garçon rôde, par-delà les dernières maisons du village. Riquet promena sa boîte d’allumettes dans ce temps sans limites d’un après-midi d’été. Un vent séchard poussait devant lui, par bouffées, l’air surchauffé. Après quoi, il y avait comme des vides irrespirables, puis d’inattendues nappes de fraîcheur. Pour finir, à force de secouer le grillon, il dut le tuer à demi, car la bête désormais ne grattait plus. Alors Riquet profita d’un fossé, il ouvrit la boîte tournée à l’envers, le grillon tomba dans l’ombre fraîche, et le petit garçon eut la conscience apaisée. Il regarda bien, et jusqu’au fond de sa boîte, pour voir si le grillon n’avait pas oublié une de ses pattes, puis il introduisit cette boîte pour lui précieuse sous sa marinière bleu et blanc, à même la peau. La marinière faisait chemise dans la culotte de toile et, grâce à la ceinture de cuir, formait cette vaste poche où les petits garçons mettent tout ce qui leur tient à cœur dans le moment. Si Riquet avait eu un mouchoir, ce mouchoir aurait formé une bosse, et cette bosse aurait neutralisé la forme de la boîte d’allumettes, sous la laine. Tandis qu’ainsi on voyait parfaitement que le garçon promenait sur son estomac une boîte d’allumettes. Riquet rencontra plusieurs personnes, femmes et hommes, et toujours il salua nonchalamment, au passage. Puis, se souvenant qu’il y aurait à la nuit tombante des « vert-luisant » dans une certaine haie d’un certain chemin creux, il tira sur la gauche, retournant vers la solitude, au lieu d’aller manger. (Mais ça, c’était une autre histoire, et chaque jour sa pauvre mère lui répétait, lasse et décoiffée : « Riquet, ne viens pas n’importe quand. Tu sais les heures. Nous mangeons à sept heures. » C’était une femme qui avait eu trop de malheurs, et qui n’était pas de taille à les supporter.) C’est ainsi que, poussé par sa mauvaise conscience, Riquet traversa la haie. Il était ivre de grand air, et la faim, dont il ne se rendait pas compte, augmentait cette ivresse. Il dormait debout, ne sachant plus si ce qu’il voyait était vérité ou songerie. Il y avait là-bas, semblait-il, un homme. Cet homme remuait rapidement, sans aucun bruit, merveilleusement. Comme aurait pu faire un gigantesque papillon qui ne s’arrête jamais de faire tourner ses ailes, et qu’on voit danser devant une treille de glycine. Et puis, dans la nuit pas encore faite, cette ombre d’homme transparente dans l’ombre un peu plus forte d’une vaste paillère offrait quelque chose d’irréel. Là, au sol, l’ombre avait une couleur de froc et de fumée ; là-haut, contre le toit, le ciel était jaune, et d’une transparence de reflet. Brusquement il y eut en plusieurs points de l’ombre une belle lueur orangée, et Riquet, absolument émerveillé, se porta en avant, juste comme l’homme tout noir dans la contre-lueur venait vers lui, le bousculant. Riquet tomba. L’homme avait fui déjà vers la haie, cependant que Riquet croyait lui avoir dit : — Monsieur Armand, ça brûle… Dites ! Est-ce que ça brûle ? C’était « Monsieur Armand ». De ça, il était absolument certain. S’il connaissait les gens, lui, Riquet ? Il en haussait les épaules, parce qu’il était un tout petit garçon, pas encore vieilli… De jour comme de nuit, il aurait pu dire le nom de chaque villageois. D’ailleurs il tenterait de le dire, et de se faire comprendre. Encore quelques jours et il ne serait plus qu’un vieillard, hébété, comprenant que parler ne sert à rien. Comment expliquer ! Surtout que – c’est vrai encore, il en convenait, il en conviendrait sa vie durant – surtout qu’ensuite il y avait des trous. Ainsi, quand on lui disait : — Mais si ce que tu racontes est vrai… c’était le tout petit commencement, le début de cet incendie… Tu aurais couru, tu l’éteignais… Et même si tu ne l’éteignais pas… Tu faisais le tour de la grange ! Tu arrivais chez les Macheux… Tu leur disais : venez vite, il y a le feu… Comment dire aux gens, surtout quand ils sont de mauvaise foi, des choses qu’on ne peut déjà pas se dire à soi ; qu’on ne formule pas ; qu’on sent… qu’on éprouve. — Je suis resté là parce que c’était beau. Mais non… C’est trente ans plus tard qu’il se dira les choses ainsi, parce qu’il y a maintenant des mots pour exprimer ce souvenir ; mais ce soir-là… Il était resté là, dans une hypnose. Les quatre ou cinq foyers cherchaient à se rejoindre, comme font les gouttes de pluie sur une vitre (autre jeu de rêveur où Riquet, maître de rêve et d’évasion, s’était spécialisé depuis longtemps). Les flammes, premièrement intermittentes, hautes et tout à coup rompues, léchaient la nuit, vissaient leurs festons jaunes, bleuissaient à la pointe, haletaient comme les chiens qui ont trop couru. Pendant quelques secondes, elles tissèrent une muraille qui se rompit, s’écroula, revint presque à rien. Ce devait être un changement de vent ; car ensuite il y eut un ronflement profond qui terrifia le petit garçon, l’empêchant même d’avaler sa salive. Et très vite, les premiers écroulements de braise, éparpillant des escarbilles jusque dans le ciel encore pâle. Il voyait bien qu’il aurait dû partir ! Qu’il allait être grondé par sa mère… Mais le spectacle grandiose le retenait là, rivé au sol, assis sur ses étroites petites fesses et cependant prêt à bondir s’il l’avait fallu. Il y eut des cris humains… des ombres noires… la cloche de l’église, la grosse, celle qui sonne la basse… Des gens arrivaient. — Riquet, que fais-tu ici… Ta maman te cherche… C’est affreux… Pas encore assuré… Les pompiers n’arrivent pas !… Et où prendre l’eau, avec ce temps si sec depuis des semaines !… On entendit aussi des commandements nets, comme à l’exercice : — Course numéro deux… Et une voix qui répétait l’ordre : — Course numéro deux… Riquet, toujours à son hypnose, et furieux de tous ces gens qui formaient une haie noire devant le brasier, Riquet ne bougeait pas encore : Inutile que je rentre… maman est sûrement ici… — Tenez… le voilà ! — Riquet, cria la pauvre femme qui se porta en avant du gendarme et de deux autres hommes… Riquet, qu’as-tu fait ? Il n’avait toujours pas bougé. Mais il reçut ce cri comme si on lui avait passé en plein hiver une chemise sortie de la rivière. Il y a un instinct hors d’âge, dans les êtres, qui les avertit des blessures inguérissables. Qu’as-tu fait ? Sa mère était devant lui, baissée sur un genou, lui frottant le dessus de la tête, reprenant sa main, la portant à sa propre tête pour essayer de mettre en place cette mèche de cheveux qu’elle relevait depuis toujours. — Riquet, qu’as-tu fait ? Était-ce même la peine de répondre comme il le fit : — Mais rien ! maman, rien, je t’assure. Je regarde. — Mon pauvre Riquet… Où avais-tu la tête ?… Allons, allons ! Réponds ! Le gendarme intervint : il avait une voix fluette dans son grand corps : — Vous pourriez peut-être aussi le féliciter, madame Froment, pendant que vous y êtes… Et le monsieur inconnu qui parlait comme un Parisien : — Si vous croyez qu’il va vous répondre… Il n’est que de le regarder pour se rendre compte que c’est un endurci… Pas une larme, pas un mot de regret. Riquet détesta sa mère d’être une femme effondrée, qui pleurait devant des hommes : — Mais je vous assure que ce n’est pas lui, ce n’est pas lui, ce n’est pas lui… Il y avait maintenant un attroupement autour d’eux. Prudents comme toujours, dès qu’il y a la présence d’un gendarme, les gens se tenaient en retrait de lui : pour voir sans être vus. — Ce n’est pas moi, c’est Monsieur Armand… dit enfin, très lentement, Riquet qui paraissait sortir d’une léthargie. D’ailleurs les mots venaient mal, difficilement. — Répète un peu, dit le gendarme (d’un ton menaçant). — Vous voyez bien que vous l’affolez, dit la mère. Il est tout petit, tout petit… — Je pourrais supporter pas mal de choses, dit le gendarme, mais pas les mensonges. — Croyez-moi, dit l’homme qui parlait comme un Parisien… ceci est un aveu ; les enfants ne disent jamais directement « c’est moi ». Jamais. Cependant, dès l’instant qu’ils accusent quelqu’un, dès qu’ils font un choix… c’est un transfert. Ce polisson… — Oh, polisson, dit le gendarme… — Ce polisson admire, je pense, énormément celui qu’il appelle Monsieur Armand. En disant : « C’est Monsieur Armand », il entend dire « c’est moi »… C’est moi et voilà ce que je ferais si j’étais Monsieur Armand. Voilà ce que j’ai fait, qui m’égale, d’un seul coup, à Monsieur Armand. » C’est très simple, dit encore le Parisien… Les enfants ? Je les connais mieux qu’eux-mêmes. Ils n’ont plus de secrets pour moi… Alors, mon petit bonhomme !… Cela te gêne que je t’aie percé à jour ? Il s’était avancé, en disant cela, et froidement jovial, il posa la paume de ses mains sur le ventre et sur le dos de Riquet, qu’il secoua comme s’il plaisantait. — Que vous disais-je – ajouta-t-il aussitôt… Monsieur le gendarme, approchez. Madame, constatez (on eut dit un prestidigitateur qui secoue ses manchettes « rien dans les mains, rien dans les poches… bien vu, bien compris… »). Et voilà, dit-il. Riquet voulut se dérober. Sa propre mère le retint par l’épaule, et déjà le monsieur avait plongé sa main dans l’encolure de la marinière, et l’avait retirée, et tenait entre le pouce et l’index une boîte d’allumettes avec un soleil orange dessus, qu’il présentait comme une carte à jouer. Il y eut un silence. On entendit à nouveau les bruits de l’incendie, par-dessus le cercle des spectateurs… Un char qui roulait, une poutre qui craquait… — Je l’ai sentie sous le lainage, dès que j’ai touché le petit bonhomme, disait le Parisien, absolument délirant. C’est une preuve qui, je crois, se passe de commentaires… Le gendarme tendit sa main, grosse comme une épaule de mouton. Le monsieur y posa la boîte, comme si elle eût été fragile. — Elle est vide, dit le gendarme… C’était un brave homme. C’était un père de famille. C’était un homme qui avait tant vu de gosses, partout, et ce petit Riquet ici présent, comme il se le disait dans sa tête, lui faisait un peu l’effet d’un chevreau qu’on assassine… — Mais naturellement qu’elle est vide, dit le Parisien… Il eut un sourire à la ronde, qui montrait ses dents d’or, avant de pour suivre : — Elle est vide, et c’est une preuve de plus, s’il en était besoin. Je vous montrerai dix auteurs, vingt auteurs, toutes les plus éminentes sommités qui se sont penchées sur le problème de la psychologie de l’incendiaire, du pyromane… Le geste est classique. Demain, au matin, nous devons retrouver, aux limites de l’incendie… si un malheureux ignorant n’a pas piétiné stupidement mes preuves… nous devons retrouver un petit tas d’allumettes brûlées ensemble : on met le feu, posément… Ensuite… gagné par le lyrisme… on vide la boîte. C’est un rite. Un geste propitiatoire… N’est-ce pas, mon petit, que tu as vidé la boîte ? — Oui, dit Riquet faiblement… Il y avait un grillon dedans. Et il ajouta, dans un souffle, mais chacun l’entendit : — Même que j’avais peur qu’il y ait laissé une jambe… — Vous n’en tirerez plus rien, dit le Parisien. Désormais il simulera l’imbécillité. Et lui-même s’enfonça dans la nuit. Le Destin n’avait plus besoin de lui.
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