J'allais demander qui m'attendait et si ma
tante se trouvait en bas ; mais Bessie avait déjà disparu en
fermant la porte de la chambre derrière elle.
Je descendis lentement. Depuis plus de trois
mois je n'avais pas été appelée par Mme Reed. Renfermée
pendant si longtemps dans la chambre du premier, le rez-de-chaussée
était devenu pour moi une région imposante et dans laquelle il
m'était pénible d'entrer. J'arrivai dans l'antichambre devant la
porte de la salle à manger ; là je m'arrêtai intimidée et
tremblante ; redoutant sans cesse des punitions injustes,
j'étais devenue en peu de temps défiante et craintive. Je n'osais
pas avancer ; pendant une dizaine de minutes je demeurai dans
une hésitation agitée. Tout à coup la sonnette retentit
violemment : force me fut d'entrer.
« Qui donc peut m'attendre ? me
demandais-je intérieurement, pendant qu'avec mes deux mains je
tournais le dur loquet qui résista quelques secondes à mes efforts.
Qui vais-je trouver avec ma tante ? »
Le loquet céda, la porte s'ouvrit ; je
m'avançai en saluant bien bas, et je regardai autour de moi.
Quelque chose de sombre et de long, une sorte de colonne obscure,
arrêta mes yeux. Je reconnus enfin une triste figure habillée de
noir qui se tenait debout devant moi. La partie supérieure de ce
personnage étrange ressemblait à un masque taillé, qu'on aurait
planté sur une longue flèche en guise de tête.
Mme Reed occupait sa place ordinaire,
près du feu. Elle me fit signe d'approcher ; j'obéis, et
regardant l'étranger immobile, elle me présenta à lui en
disant :
« Voici la petite fille dont je vous ai
parlé. »
Il tourna lentement la tête de mon côté, et,
après m'avoir examinée d'un regard inquisiteur qui perçait à
travers des cils noirs et épais, il demanda d'un ton solennel et
d'une voix très basse quel âge j'avais.
« Dix ans, répondit ma tante.
– Tant que cela ? » reprit-il d'un
air de doute.
Et il prolongea son examen quelques minutes
encore ; puis, s'adressant à moi, il me dit :
« Quel est votre nom, enfant ?
– Jane Eyre, monsieur. »
En prononçant ces paroles, je le
regardais : il me sembla grand, mais je me souviens qu’alors
j’étais très petite ; ces traits me parurent grossièrement
accentués, et je leur trouvais, ainsi qu'à toutes les autres lignes
de sa personne, une expression dure et hypocrite.
« Eh bien ! Jane Eyre, êtes-vous une
bonne petite fille ? »
Impossible de répondre affirmativement. Ceux
qui m'entouraient pensaient le contraire ; je demeurai
silencieuse. Mme Reed parla pour moi, et secouant la tête
d'une manière expressive, elle reprit rapidement :
« Moins nous parlerons sur ce sujet,
mieux peut-être cela vaudra, monsieur Brockelhurst.
– En vérité, j'en suis fâché ; il faut
que je m'entretienne quelques instants avec elle. »
Et, renonçant à sa position perpendiculaire,
il s'installa dans un fauteuil vis-à-vis Mme Reed.
« Venez ici, » me dit-il.
Il frappa légèrement du pied le tapis et
m'ordonna de me placer devant lui. Sa figure me produisit un effet
étrange, quand, me trouvant sur la même ligne que lui, je pus voir
son grand nez et sa bouche garnie de dents énormes.
« Il n'y a rien de si triste que la vue
d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite
fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur
mort ? »
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
« En enfer, m'écriai-je.
– Et qu'est-ce que l'enfer ? pouvez-vous
me le dire ?
– C'est un gouffre de flammes.
– Aimeriez-vous à être précipitée dans ce
gouffre et à y brûler pendant l’éternité ?
– Non, monsieur.
– Et que devez-vous donc faire pour éviter une
telle destinée ? »
Je réfléchis un moment, et cette fois il fut
facile de m'attaquer sur ce que je répondis.
« Je dois me maintenir en bonne santé et
ne pas mourir.
– Et que ferez-vous pour cela ? des
enfants plus jeunes que vous périssent journellement. Il y a encore
bien peu de temps, j'ai enterré un petit enfant de cinq ans ;
mais il était bon, et son âme est allée au ciel ; on ne
pourrait en dire autant de vous, si vous étiez appelée dans un
autre monde. »
Ne pouvant pas faire cesser ses doutes, je
fixai mes yeux sur ses deux grands pieds, et je soupirai en
souhaitant la fin de cet interrogatoire.
« J'espère que ce soupir vient du cœur,
reprit M. Brockelhurst, et que vous vous repentez d'avoir
toujours été un sujet de tristesse pour votre excellente
bienfaitrice. »
Bienfaitrice ! bienfaitrice ! ils
appellent tous Mme Reed ma bienfaitrice ; s'il en est
ainsi, une bienfaitrice est quelque chose de bien désagréable.
« Dites-vous vos prières matin et
soir ? continua mon interrogateur.
– Oui, monsieur.
– Lisez-vous la Bible ?
– Quelquefois.
– Le faites-vous avec plaisir ?
aimez-vous cette lecture ?
– J'aime les Révélations, le Livre de Daniel,
la Genèse, Samuel, quelques passages de l'Exode, des Rois, des
Chroniques, et j'aime aussi Job et Jonas.
– Et les Psaumes, j'espère que vous les
aimez ?
– Non, monsieur.
– Oh ! quelle honte ! J'ai un petit
garçon plus jeune que vous, qui sait déjà six psaumes par
cœur ; et quand on lui demande ce qu'il préfère, manger un
pain d'épice ou apprendre un verset, il vous répond : J'aime
mieux apprendre un verset, parce que « les anges chantent les
psaumes, et que je veux être un petit ange sur la
terre ; » et alors on lui donne deux pains d'épice, en
récompense de sa piété d’enfant.
– Les Psaumes ne sont point intéressants,
observai-je.
– C'est une preuve que vous avez un mauvais
cœur. Il faut demander à Dieu de le changer, de vous en accorder un
autre plus pur, de vous retirer ce cœur de pierre pour vous donner
un cœur de chair. »
J'essayais de comprendre par quelle opération
pourrait s'accomplir ce changement, lorsque Mme Reed m'ordonna
de m'asseoir, et prenant elle-même le fil de la
conversation :
« Je crois, monsieur Brockelhurst,
dit-elle, vous avoir mentionné dans ma lettre, il y a trois
semaines environ, que cette petite fille n'a pas le caractère et
les dispositions que j'eusse voulu voir en elle. Si donc vous
l'admettez dans l'école de Lowood, je demanderai que les chefs et
les maîtresses aient l'œil sur elle ; je les prierai surtout
de se tenir en garde contre son plus grand défaut, je veux parler
de sa tendance au mensonge. Je dis toutes ces choses devant vous,
Jane, ajouta-t-elle, afin que vous n'essayiez pas de tromper
M. Brockelhurst. »
J'étais tout naturellement portée à craindre
et à détester Mme Reed, elle qui semblait sans cesse destinée
à me blesser cruellement. Je n'étais jamais heureuse en sa
présence ; quels que fussent mes soins pour lui obéir et lui
plaire, mes efforts étaient toujours repoussés, et je ne recevais
en échange que des reproches semblables à celui que je viens de
rapporter. Cette accusation qui m'était infligée devant un étranger
me fut profondément douloureuse. Je voyais vaguement qu'elle venait
de briser toutes mes espérances dans cette nouvelle vie où je
devais entrer ; je sentais confusément, et sans m'en rendre
compte, qu'elle semait l'aversion et la malveillance sur le chemin
que j'allais parcourir.
Je me voyais transformée aux yeux de
M. Brockelhurst en petite fille dissimulée ; et que
pouvais-je faire pour effacer cette injustice ?
« Rien, rien, » pensai-je en
moi-même. Je m'efforçai de réprimer un sanglot et j’essuyai
rapidement quelques larmes, preuves trop évidentes de mon
angoisse.
« Le mensonge est un triste défaut chez
un enfant, dit M. Brockelhurst, et celui qui aura trompé
pendant sa vie trouvera la punition de ses fautes dans un gouffre
de flammes et de soufre ; mais elle sera surveillée ; je
parlerai d'elle à Mlle Temple et aux institutrices.
– Je voudrais, continua Mme Reed, que son
éducation fût en rapport avec sa position, qu'on la rendît utile et
humble. Quant aux vacances, je vous demanderai la permission de les
lui laisser passer à Lowood.
– Vos projets sont pleins de sagesse, madame,
reprit M. Brockelhurst ; l'humilité est une vertu
chrétienne, et elle est nécessaire surtout aux élèves de Lowood. Je
demande sans cesse qu'on apporte un soin tout particulier à la leur
inspirer. J'ai longtemps cherché les meilleurs moyens de mortifier
en elles le sentiment mondain de l'orgueil, et l'autre jour j'ai eu
une preuve de mon succès. Ma seconde fille est allée avec sa mère
visiter l'école, et à son retour elle s'est écriée : « Ô
mon père ! combien tous ces enfants de Lowood semblent
tranquilles et simples, avec leurs cheveux relevés derrière
l'oreille, leurs longs tabliers, leurs petites poches cousues à
l'extérieur de leurs robes ! Elles sont vêtues presque comme
les enfants des pauvres ; et, ajouta-t-elle, elles regardaient
ma robe et celle de maman comme si elles n'eussent jamais vu de
soie. »
– Voilà une discipline que j'approuve
entièrement, continua Mme Reed ; j'aurais cherché dans
toute l'Angleterre que je n'eusse rien trouvé de mieux pour le
caractère de Jane. Mais, mon cher monsieur Brockelhurst, je demande
de l'uniformité sur tous points.
– Certes, madame, c'est un des premiers
devoirs chrétiens, et à Lowood nous l'avons observée dans
tout : une nourriture et des vêtements simples, un bien-être
que nous avons eu soin de ne pas exagérer, des habitudes dures et
laborieuses : telle est la règle de cette maison.
– Très bien, monsieur : alors je puis
compter que cette enfant sera reçue à Lowood, qu'elle y sera élevée
comme il convient à sa position, et en vue de ses devoirs à
venir.
– Vous le pouvez, madame ; elle sera
placée dans cet asile de plantes choisies, et j'espère que
l'inestimable privilège de son admission la rendra
reconnaissante.
– Je l'enverrai aussitôt que possible,
monsieur Brockelhurst ; car j'ai bien hâte, je vous assure,
d'être débarrassée d'une responsabilité qui devient aussi
lourde.
– Sans doute, sans doute. Madame, ajouta-t-il,
je me vois obligé de vous faire mes adieux. Je ne retournerai à mon
château que dans une semaine ou deux ; car mon bon ami,
l'archidiacre, ne veut pas me permettre de le quitter avant ce
temps-là ; mais je ferai dire à Mlle Temple qu'elle a une
nouvelle élève à attendre, et ainsi la réception de Mlle Jane
n'éprouvera aucune difficulté. Adieu, madame.
– Adieu, monsieur ; rappelez-moi au
souvenir de Mme et de Mlle Brockelhurst.
– Je n'y manquerai pas, madame. Petite, dit-il
en se tournant vers moi, voici un livre intitulé le Guide de
l'Enfance ; vous lirez les prières qui s'y
trouvent ; mais lisez surtout cette partie ; vous y
verrez racontée la mort soudaine et terrible de Martha G…, méchante
petite fille qui, comme vous, avait pris l'habitude du
mensonge. »
En disant ces mots, M. Brockelhurst me
mit dans la main une brochure soigneusement recouverte d'un papier,
et, après avoir fait demander sa voiture, il nous quitta.
Je restai seule avec Mme Reed. Quelques
minutes se passèrent en silence. Elle cousait et je
l'examinais.
Mme Reed pouvait avoir trente-six ou
trente-sept ans : c'était une femme d'une constitution
robuste, aux épaules carrées, aux membres vigoureux ; elle
n'était point lourde, bien que petite et forte ; sa figure
paraissait large, à cause du développement excessif de son menton.
Elle avait le front bas, la bouche et le nez assez réguliers ;
ses yeux, sans bonté, brillaient sous des cils pâles ; sa peau
était noire et ses cheveux blonds. D'un tempérament fort et sain,
elle ignorait la maladie ; c'était une ménagère soigneuse et
habile, qui surveillait aussi bien ses fermes que sa maison ;
ses enfants seuls se riaient quelquefois de son autorité ;
elle s'habillait avec goût, et sa tenue faisait toujours ressortir
sa toilette.
Assise sur une chaise basse, non loin de son
fauteuil, j'avais pu l'examiner et étudier tous les traits de son
visage. Je tenais dans ma main ce livre qui racontait la mort
subite d'une menteuse ; mon attention s'y reporta, et ce fut
comme un avertissement pour moi.