I – Lundi 9 mars

3152 Mots
I Lundi 9 marsLe TGV Paris-Quimper venait de franchir la gare de Redon. La jeune femme quitta la place isolée qu’elle occupait dans la voiture de première classe. Elle se dirigea vers la voiture-bar, et quelques hommes d’affaires délaissèrent leurs ordinateurs pour profiter des formes séduisantes qui passaient à hauteur de leurs yeux. En cette fin d’après-midi, la voiture-bar était peu garnie. Seul un groupe de jeunes, de grande taille et vêtus de survêtements blancs, mettait un peu d’animation. Des joueurs de volley ou de basket, estima la jeune femme qui commanda un café et s’installa sur un tabouret face à la fenêtre. Au moment où elle posait sa tasse en carton sur la tablette, le TGV subit un à-coup et le gobelet lui échappa des mains. Elle revint au bar. — Je suis vraiment désolée ! Pouvez-vous me refaire un café ? — Pas de problème, l’essentiel est que vous ne vous soyez pas tachée, lui répondit le serveur. Mais, avant de vous resservir, je vais d’abord nettoyer. La jeune femme examina son ensemble en jean bleu marine qui n’avait pas souffert de l’incident et secoua la tête. Puis elle se saisit du nouveau café que lui proposait le barman, paya et, avec précaution, reprit sa place. — Le conducteur de ce TGV a vraiment une conduite heurtée. Vous devriez lui demander de vous rembourser votre café. Elle se tourna vers l’homme qui, sur sa gauche, la dévisageait, une lueur amusée dans les yeux. — Réellement, vous pensez que j’ai une chance ? répondit-elle. En fait, je suis d’une maladresse proverbiale. — Oh ! Mais j’ai vu mieux ! La semaine dernière, une passagère a réussi à inonder de café le costume trois pièces de son voisin. Vous n’imaginez pas le barouf que celui-ci a pu faire ! — Il y a pourtant des choses plus graves dans la vie, répondit pensivement la jeune femme. — À qui le dites-vous ! Vous savez, les voyages en train sont un excellent moyen d’étudier les comportements de nos semblables. La jeune femme avala une gorgée de café, puis regarda son interlocuteur. — Vous voyagez souvent ? Oh ! excusez-moi, je suis indiscrète. L’homme leva le bras en un geste négligent. — Au moins deux fois par mois, je fais le trajet Auray-Paris, aller-retour, pour mes affaires. Et vous-même, êtes-vous une habituée du train ? — Je ne me déplace pas aussi souvent que vous. Mais je descends également à Auray. Je vais à La Trinité-sur-Mer. — Vraiment ? Pour ma part, j’habite dans un hameau bien tranquille, Kerguéno, proche de Penhoët. Une grande maison en pierre avec un étang juste en face. Si vous avez une envie de promenade, l’endroit vaut le détour ! Pendant un moment, la conversation s’interrompit, puis l’homme reprit : — J’aime beaucoup voyager en train, c’est pour moi un moment privilégié. — Oui, pour observer ses semblables comme vous me l’avez dit. À nouveau, l’homme fit un léger geste du bras. — Pas seulement. J’en profite aussi pour lire. (Il désigna l’ouvrage posé devant lui.) Je viens de commencer Une histoire de Saint-Goustan. Voyez la couverture… N’est-elle pas réussie ? La jeune femme considéra avec intérêt la belle photographie du port d’Auray prise au coucher du soleil. — Très belle, effectivement. Elle donne envie de découvrir ou de redécouvrir l’endroit. — Ce livre est très bien documenté et foisonne d’anecdotes plus intéressantes les unes que les autres. Je l’ai acheté dans une petite librairie alréenne. Si cela vous intéresse… — Je suis très éclectique en matière de lecture. D’ailleurs, ma profession m’y oblige. L’homme l’interrogea du regard. — Je suis responsable de la rubrique culturelle dans une petite revue féminine, Reflets. — Mais je connais Reflets et je ne la considère pas comme une petite revue ! Elle est très bien construite et adopte un intelligent parti pris culturel. — Par petite, j’évoquais le tirage. — Et en quoi consiste donc votre travail ? La jeune femme marqua un temps d’hésitation. Mon Dieu ! que m’arrive-t-il ? Voilà cinq minutes que j’ai rencontré cet homme et j’en suis déjà à lui dévoiler une part de ma vie… — Je fais le compte rendu des pièces de théâtre, des films et des romans qui me semblent mériter une attention particulière. J’ai la chance d’avoir une direction qui, dans l’ensemble, me laisse les coudées franches. — Mais c’est passionnant ! J’imagine que vous devez être pas mal sollicitée, notamment dans le domaine littéraire. — Par les nouveaux auteurs, oui. Mais s’ils parviennent à percer, ils nous oublient rapidement au profit des grands hebdos. Enfin, je suppose que c’est la loi du genre. — Ah ! l’ingratitude ! Une des choses du monde la mieux partagée, dit-on. À cet instant, le jingle d’un téléphone retentit. L’homme porta la main à sa poche, en retira son appareil, fronça les sourcils. — Excusez-moi, je dois répondre. Il s’éloigna vers la plate-forme. Restée seule, la jeune femme demeura songeuse. Décidément, qu’est-ce qui m’a pris de nouer un tel dialogue avec lui ? C’est vrai qu’il paraît sympathique, mais cela ne me ressemble pas du tout. Instinctivement, elle regarda vers le sas séparant les voitures où son compagnon de rencontre, portable à l’oreille, s’exprimait avec véhémence. Grand, la taille mince, les cheveux noir ébène, il ne manquait certes pas de charme dans son costume sombre et sa chemise bleu ciel qu’il portait col ouvert. Pour l’heure, son visage trahissait la contrariété. Elle le vit mettre un terme à la conversation et ranger son téléphone dans la poche intérieure de sa veste d’un geste vif. Il revint s’asseoir près d’elle, visiblement préoccupé, alors que l’agent d’accompagnement annonçait l’arrivée en gare de Vannes. — Je vous prie de m’excuser. Euh… où en étions-nous ? — Je vous entretenais du comportement de certains jeunes auteurs de romans. — Ah oui, bien sûr… mais nous voici déjà à Vannes. Dans moins d’un quart d’heure, ce sera Auray. Je dois prendre mes bagages. Il se leva. — Je suis enchanté de vous avoir rencontrée et vous souhaite une bonne fin de voyage. Elle serra la main qu’il lui offrait. — Bon retour chez vous également, dit-elle. — Qui sait, peut-être au hasard d’une autre rencontre ! Ou si un jour vous avez envie de cheminer par Kerguéno ? Elle le regarda s’éloigner, surprise par la brusquerie de leur séparation qui contrastait avec les échanges amicaux qui avaient précédé. Ce coup de téléphone semble l’avoir perturbé, soupira-t-elle, et elle regagna sa place à son tour, tout en pensant qu’il avait conservé sa main dans la sienne un peu plus longtemps que nécessaire. * * * Le TGV s’arrêta à l’heure prévue, dix-huit heures vingt, en gare d’Auray. La jeune femme descendit parmi les premiers passagers. Dans le hall de la gare, elle aperçut tout de suite Pierrick. Son frère l’attendait. Elle constata avec soulagement qu’il avait l’air détendu. Le frère et la sœur s’étreignirent. — Armelle ! Je suis si content de te voir. Pas trop fatiguée ? — Non, trois heures trente de voyage, ce n’est quand même pas si long. À peine le temps de faire quelques grilles de mots croisés. Mais, dis-moi, tu me sembles avoir retrouvé la forme ! Pierrick s’empara du bagage de sa sœur. Ils sortirent de la gare et marchèrent vers le parking. — Oui, le moral est un peu meilleur. Tu sais, ce n’était pas évident pour moi de venir habiter à Rod-Avel. Armelle lui pressa le bras. — Quand avons-nous rendez-vous chez le notaire ? — C’est une notaire. Demain après-midi, à quatorze heures trente. À ce sujet, il faudra que je te parle de quelque chose, mais attendons d’être à la maison. Ils prirent place dans la Peugeot 207 de Pierrick. Au moment de refermer sa portière, Armelle aperçut son compagnon de voyage qui, trois places de parking plus loin, refermait le coffre d’un break Mercedes noir. Il tourna la tête et leurs regards se croisèrent. Il lui adressa un petit signe de la main. Bientôt, sous un ciel menaçant, Armelle et Pierrick quittèrent Auray pour prendre la route de Crac’h. La circulation était assez dense à cette heure et son frère se concentra sur la conduite, abandonnant Armelle à ses pensées. Elle n’était pas revenue depuis le décès brutal de leur père, survenu quelques mois plus tôt. Il s’était volontairement donné la mort et elle ne pouvait se faire à cette idée. La femme de ménage, qui chaque jour s’occupait du petit entretien de la maison, l’avait découvert, la tête courbée sur le bureau de son salon. Il s’était tiré une balle dans la tempe. Après le choc v*****t qu’elle avait subi dix-huit mois auparavant, ce drame l’avait à nouveau anéantie. Le plus dur était le sentiment d’incompréhension face à cette fin. Leur père était mort sans laisser un mot expliquant ou justifiant son geste. La voix de Pierrick la sortit de sa torpeur. — Combien de temps comptes-tu rester ? — J’ai pris une quinzaine. Mais, tu sais, mon travail peut s’effectuer à distance. Je pourrai tout aussi bien travailler depuis la maison. — Si tu veux un conseil, ne force pas trop sur le boulot. Mets à profit ces deux semaines pour décompresser. Je suis certain que ce changement d’air va te faire le plus grand bien. Tu n’es pas souvent venue à cette époque de l’année ; tu vas apprécier le calme. Ils franchirent le pont de Kerisper qui commandait l’entrée de La Trinité. Armelle tendit le cou pour profiter du panorama offert : en aval du pont, la zone réservée à la plaisance et, en amont, les pontons des chantiers ostréicoles. À la sortie du port, Pierrick tourna à gauche dans la rue de Kerhino, poursuivit rue de Kerbihan. Longue et sinueuse, celle-ci était bordée de murs en pierre abritant des propriétés dont beaucoup étaient inoccupées à cette période de l’année. Armelle nota que la végétation était déjà fournie en ce printemps précoce. Rod-Avel, leur demeure, distante de plus de trois cents mètres de la plus proche habitation, était la dernière sur la droite avant la plage du Ty-Guard. Pierrick engagea la voiture dans l’allée et se gara le long des pins immenses qui occupaient une bonne partie de la propriété, à côté de la Golf qui avait appartenu à leur père. — Il faudra que je songe à les faire sérieusement écimer, dit-il à l’intention de sa sœur, en lui montrant les grands arbres. — Je crois que l’entretien du jardin n’a jamais figuré parmi les préoccupations majeures de papa, répondit-elle. À l’approche de la maison, une touffe de poils apparut de derrière un bosquet de thuyas. — Loustik ! s’écria Armelle. Un chat au pelage uniformément gris, un chartreux, vint se frotter contre ses jambes, puis s’allongea sur le dos en attente de câlineries. Armelle se pencha pour le caresser. — Je l’ai amené avec moi lorsque je suis venu habiter ici, expliqua Pierrick. Il s’est très vite habitué. C’est devenu la terreur des mulots et des oiseaux. Allez, viens, rentrons à présent. Si tu commences à t’occuper de lui, tu en as pour toute la soirée ! * * * Armelle monta déposer ses affaires dans la chambre qu’elle occupait au premier étage, à gauche sur le palier. Au fond se trouvaient deux autres chambres, celle habituellement dévolue à Pierrick et celle partagée autrefois par leurs parents. En regard de la chambre d’Armelle se tenait la salle d’eau. Après avoir rangé ses vêtements, elle s’y rendit pour un bref rafraîchissement et descendit au salon. — Je nous ai préparé un Martini blanc. C’est toujours ton apéritif favori ? Elle regarda son frère assis derrière le grand bureau. Pierrick surprit son regard et ce qu’il sous-entendait. — Oui, je sais… dit-il. Pendant longtemps, je n’ai pu m’y installer. Armelle ravala la boule qui se formait dans sa gorge. — Et puis… je suis parvenu à me faire une raison, continua Pierrick. — Oui, bien sûr, il faut se faire une raison, n’est-ce pas ? La vie continue et blablabla ! C’est simplement que j’ai de maudites images dans la tête dont je ne peux me débarrasser. — Et encore n’étais-tu pas présente lorsque c’est arrivé. Armelle se raidit. — C’est un reproche ? — Mais non, enfin ! Que vas-tu chercher là ? s’écria Pierrick. Armelle inspira à plusieurs reprises, cherchant à contrôler une violente poussée d’adrénaline. — Excuse-moi, je… ce n’est pas facile à expliquer. Par moments, je me sens bien, enfin à peu près bien, menant une vie normale, et puis il s’en faut d’un rien pour que des bouffées d’angoisse ne m’assaillent et que je perde tout contrôle. Je crois que je vais reprendre ces sacrés médicaments ! — Tiens, en attendant, goûte à celui-là de médicament, proposa Pierrick d’un ton redevenu serein en lui désignant un verre au coin du bureau. Armelle prit place dans un fauteuil. Elle porta son verre à ses lèvres, apprécia le mélange de douceur et d’amertume du Martini et parvint à se relâcher quelque peu. La nuit venait et l’obscurité s’emparait du salon. Des gouttes de pluie pianotaient contre la fenêtre. — Pierrick, mets donc un peu de lumière, je te distingue à peine. Il se pencha et alluma une lampe au coin du bureau, révélant l’immense bibliothèque paternelle ainsi que des tableaux représentant, pour la plupart, des scènes champêtres très colorées. Il remarqua l’attention que portait sa sœur à ces toiles. — Notre père s’était entiché de peinture impressionniste inspirée peu ou prou par l’école de Pont-Aven. Peu de temps avant son décès, il avait acheté une huile de Paul Sérusier, un portrait de fileuses. Elle était accrochée derrière le bureau. Ce portrait a subitement disparu. Il l’a probablement revendu. Pierrick but une gorgée de Martini et poursuivit sur un ton enjoué. — Alors, raconte-moi. Comment ça se passe, à Paris ? As-tu rencontré des gens intéressants ? Et ce réalisateur de cinéma ? Il ne t’avait pas parlé d’un rôle ? As-tu de ses nouvelles ? — Ma critique de son film lui avait sans doute convenu. Oui, il m’a appelée pour me proposer une interprétation. Mais c’était très vague et, de toute façon, j’aurais dit non. Je suis contre le mélange des genres. En fait, il avait bien autre chose derrière la tête. Pierrick ravala sa question. Il se demandait si sa sœur était toujours seule. Ce ne devait pas être simple pour elle de refaire sa vie. — Je serais incapable d’avoir un métier comme le tien, reprit-il. Quel que soit le sujet, roman, pièce de théâtre, film, expo, je ne pourrais jamais rester objectif. — C’est là que tu te trompes. Il ne s’agit pas d’être objectif. L’opinion du critique est forcément subjective. J’émets des jugements en rapport avec mes goûts et mon environnement. — Tu guides les gens dans leurs choix, c’est une responsabilité. — Guider est un bien grand mot. J’essaie de faire partager mes envies, mes coups de cœur… Après, ce sont mes lecteurs qui décident. En toute liberté, j’espère. La sonnerie du téléphone les interrompit. Pierrick prit le combiné et raccrocha après une brève conversation. — C’était la notaire, Me Alice Kerzo, qui me demandait si l’on pouvait avancer notre rendez-vous d’une demi-heure demain, à quatorze heures donc. J’ai pris sur moi de lui donner notre accord. Tiens, à ce sujet, je dois te montrer quelque chose. Pierrick ouvrit un tiroir et en sortit une chemise contenant plusieurs feuillets. Il vint s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil occupé par sa sœur. — Donc, voici l’acte de succession établi par Me Kerzo, dont tu as reçu une copie. Il nous revient à chacun environ 70 000 euros, sans compter la valeur de Rod-Avel que nous conserverons en indivision, si tu es d’accord. Pierrick sortit une feuille de son dossier. — Cependant, ce montant est inférieur à ce que j’escomptais, car notre père a fait trois grosses dépenses peu de temps avant son décès. Armelle fixa son frère. — De grosses dépenses ? Quelles grosses dépenses ? — Écoute, ce doit être la déformation professionnelle due à mon job de comptable. J’ai reconstitué les comptes de la dernière année avant le décès de notre père. En plus des dépenses courantes, j’ai trouvé la trace de trois chèques de 40 000 euros émis il y a huit mois environ. Tu sais bien que je ne pleure pas après une part supplémentaire d’héritage, mais je trouve cela étrange. — Qui aurait pu être le bénéficiaire de ces trois chèques ? Tu as interrogé la banque ? Pierrick secoua la tête en signe de dénégation. — Non. De toute façon, la banque ne me le dirait pas, puisque je n’ai pas de procuration. — Et puis, après tout, cela ne nous regarde pas. — Non, tu as raison, il était entièrement libre d’user de son argent comme il l’entendait. Le frère et la sœur s’enfermèrent dans leurs réflexions. Désormais, la pluie crépitait durement dans la nuit noire. Pierrick s’était levé et avait rempli à nouveau son verre. Armelle rompit le silence. — Au fond, connaissions-nous vraiment papa ? Nous avions plaisir à nous rencontrer, mais vivions en fait chacun de notre côté, sans trop nous préoccuper de ce qui pouvait nous advenir. Combien de fois l’avais-je invité à me rendre visite à Paris ! Mais je n’ai jamais pu le décider. Et toi, bien que vivant à Auray, tu ne le rencontrais guère plus que moi. — J’ai toujours eu beaucoup de mal à avoir de vrais échanges avec lui. Nous restions constamment à la périphérie des choses. Il se montrait beaucoup plus à l’aise avec toi. Des instantanés de son enfance vinrent à l’esprit d’Armelle. De trois années plus âgée que son frère, elle possédait un côté garçon manqué, toujours prête aux escapades, à pratiquer tous les sports. Pierrick restait lui un peu en retrait dans les jeux, préférant dessiner ou écouter de la musique. C’était elle que son père sollicitait pour taper dans le ballon ou pour une sortie à vélo, tandis que Pierrick jouait avec leur mère à des jeux de société. Lorsque celle-ci était morte, emportée par une imprévisible rupture d’anévrisme, Armelle se souvenait du chagrin de son frère, noyé de pleurs, encore si enfant alors qu’il atteignait ses quinze ans, tandis qu’elle-même et son père intériorisaient leur peine. Mais lors des obsèques de leur père, c’était elle, au bord de l’effondrement, que Pierrick avait dû soutenir. La voix de Pierrick l’arracha à ses pensées amères. — Je crois que nous pourrions dîner. * * * Ils débarrassaient la table quand la sonnette se fit entendre. — Ah, c’est sûrement Erwan ! s’exclama Pierrick, en se précipitant vers la porte. Quelques instants plus tard, un jeune homme de grande taille, au visage barré d’un large sourire, faisait son entrée. — Armelle, je te présente Erwan. — On se fait la bise ? fit celui-ci. — Comment faites-vous donc pour être aussi bronzé à cette époque de l’année ? s’étonna Armelle après l’accolade. — La voile ! J’ai un bateau à La Trinité, et dès que je peux, à moi le grand large, enfin le large tout simplement. C’est facile, je travaille au chantier naval. — Vous faites de la voile en compétition ? — Oh là là, à un tout petit niveau ! Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas entraîner Pierrick dans une traversée de l’Atlantique. — Erwan est également organiste de l’église Saint-Cornély, à Carnac, ajouta Pierrick. — J’expie ainsi mes nombreux péchés, réagit Erwan, prenant un ton de circonstance, la tête inclinée sur ses mains jointes. Armelle se surprit à rire. Cet Erwan dégageait une énorme empathie naturelle et Pierrick paraissait aux anges. — Euh… Armelle, dit celui-ci tout en enfilant un ciré. Nous sortons faire un tour, Erwan et moi. Tu dois être un peu fatiguée, je ne te propose pas de nous accompagner… — Ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne vais pas tarder à me coucher. J’ai des heures et des heures de sommeil à rattraper. Les deux amis lui souhaitèrent une bonne soirée et, peu après, elle entendit le moteur d’une voiture qui s’éloignait dans l’allée. Pensivement, elle revint au salon, ouvrit la bibliothèque en bois massif. Comme l’ensemble du mobilier de la maison, de style breton, celle-ci avait été réalisée par un artisan d’Auray, en un unique exemplaire, sur commande de son arrière-grand-père paternel. La collection d’ouvrages, très rare et très coûteuse, consacrée aux grands maîtres de la peinture occupait deux étagères. Ils étaient classés par ordre alphabétique. Du doigt, elle en caressa la tranche : Botticelli, Cézanne, Delacroix… Vermeer clôturait la série. Elle prit un livre, en feuilleta quelques pages, puis le remisa. Elle se tourna vers le bureau où son père s’était donné la mort. Je me fais du mal, pensa-t-elle. La vue de ce bureau m’emplit d’une énorme souffrance. Papa, pourquoi as-tu fait ça ? Le reste de ma vie, je me reprocherai de n’avoir pu ou su communiquer davantage avec toi. Nous avions certainement encore des choses à nous dire, des moments à partager… Maintenant, c’est à jamais trop tard. Elle sortit du salon. Dans la cuisine, elle observa Loustik qui dormait, roulé en boule, dans son petit couffin. Elle se dirigea vers l’escalier et grimpa à l’étage. Avant de s’endormir, elle se demanda si finalement elle resterait toute une quinzaine à La Trinité. À un moment, dans son sommeil, elle perçut le bruit de la porte d’entrée et des rires étouffés. Pierrick et Erwan, pensa-t-elle, avant de sombrer pour de bon.
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