II – Mardi 10 mars

1972 Mots
II Mardi 10 marsUn rai de lumière qui perçait à travers les volets réveilla Armelle. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. Le soleil brillait au sein d’un ciel uniformément bleu ; mais elle frémit car le vent d’ouest charriait une fraîcheur matinale. Quand Armelle descendit, son frère, qui occupait un emploi de comptable dans une entreprise de travaux publics à Pluneret, était déjà parti travailler et, comme à son habitude, il n’avait pas fermé la porte à clé. Pas très prudent, jugea-t-elle, quand on habite une maison isolée. Les critères de sécurité ne doivent pas être les mêmes qu’en région parisienne… Il avait déposé un mot sur la table de la cuisine précisant qu’il rentrerait bien évidemment pour midi en raison du rendez-vous chez la notaire. Armelle s’obligea à prendre quelques céréales avec un bol de thé puis remonta dans sa chambre. Elle se regarda dans la glace et lissa de la main ses cheveux auburn. Malgré une assez bonne nuit de sommeil, elle se sentait fatiguée et détestait les cernes qui ourlaient ses yeux verts. Elle jugea qu’un peu d’exercice physique ne lui ferait pas de mal. Secoue-toi, secoue-toi, scanda-t-elle intérieurement. On me l’a répété au moins un million de fois. Ben voyons, c’est si simple ! J’ai juste à décider que je vais être en super forme… Armelle se leva et enfila un survêtement qu’elle se souvenait avoir laissé au fond de son armoire. Je flotte dans ce survêt ! Si je n’y prends garde, je vais dépasser le stade de la minceur pour atteindre celui de la maigreur, constata-t-elle amèrement. Elle marcha jusqu’à l’extrémité de la propriété, se dirigea à petites foulées vers le sentier qui, longeant la côte, menait au bois de Kervillen. Juste vingt minutes, trente au maximum si je m’en sens vraiment le courage. Elle s’enfonça dans le chemin bordé de fougères. Au bout de quelques minutes de course, les raideurs qu’elle sentait derrière ses cuisses s’estompèrent et elle estima que, finalement, sa forme physique n’était pas si désastreuse. Évidemment, puisque c’est uniquement dans ma tête que se tient tout le mal. Ça aussi, on me l’a assez seriné. Elle traversa la plage de Kervillen sous le vent d’ouest qui lui fouettait le visage. Au loin, la presqu’île de Quiberon se détachait avec netteté sur l’horizon bleuté. Une bouffée d’émotion la submergea et elle eut l’illusion que ce paysage magnifique lui appartenait, au moins pour ces brefs instants. Quittant la plage, elle prit le sentier menant aux bois. Elle allongea ses foulées pour atteindre le grenier à sel près des anciens marais salants. Plutôt que de rebrousser chemin, elle décida de poursuivre encore un peu. Allez, encore un petit effort jusqu’au prochain virage et puis retour à la maison, j’aurai le vent dans le dos. C’est bien suffisant pour une reprise. Armelle s’arrêta juste avant la courbe qui se présentait sur la gauche et reprit son souffle, attendant que son cœur récupère un rythme presque normal. Puis elle repartit en sens inverse. Elle avait désormais le soleil en face et n’identifia pas tout de suite la forme sombre qui occupait le chemin, droit devant elle, près du vieux grenier à sel. En s’approchant, elle reconnut une silhouette humaine, celle d’un homme immobile, comme statufié au milieu du sentier. Armelle diminua ses foulées jusqu’à parcourir en marchant les derniers mètres qui la séparaient de cet homme. À présent, elle pouvait distinguer ses traits. Massif, il présentait une tête énorme entièrement rasée, avec une cicatrice qui le zébrait de l’oreille gauche jusqu’aux lèvres. Dans cette face de bagnard, les yeux n’étaient que deux fentes au-dessus d’un nez épaté. Armelle se sentit d’instinct oppressée. Elle s’exhorta au calme. — Bonjour, je… excusez-moi, mais si vous pouviez vous écarter un peu pour que je puisse continuer… L’homme ne bougeait pas, barrant le passage de toute sa corpulence. Il arrondit ses lèvres charnues et se mit à siffloter. Armelle se força à sourire. — Euh… je… je peux passer ? — J’adore me balader dans ces petits chemins. C’est mon jour de chance. Faut qu’je tombe sur une sportive. Et bien f****e en plus ! Il s’exprimait à mi-voix, d’un son rauque. Son front luisait de sueur. — C’est vrai, j’adore venir par ici. Mais tout seul, c’est un peu tristounet, non ? On pourrait faire un bout d’chemin ensemble. Qu’est-ce qu’vous en dites ? Armelle lutta contre la panique qui s’insinuait en elle. — Je vous en prie, laissez-moi poursuivre, je suis fatiguée et dois rentrer. Elle se déplaça à droite puis vers la gauche pour le contourner. L’homme remua d’un même mouvement pour lui interdire de continuer son chemin. — Écoutez, ce petit jeu n’est pas drôle. Si je ne rentre pas immédiatement, on va s’inquiéter et venir me chercher ! En même temps qu’elle s’exprimait, Armelle se rendait compte de la pauvreté de son argument qui n’avait aucune chance d’infléchir la brute. L’homme reprit de sa voix gutturale. — Vous avez dit que vous êtes fatiguée, c’est bien ça ? Moi, j’peux vous aider à vous relaxer. J’connais un excellent moyen. Il écarta les lèvres et sortit le bout de la langue qu’il promena le long de ses lèvres épaisses tout en balançant ses hanches d’un mouvement obscène. En son extrémité, la langue était coupée sur plus d’un centimètre dans le sens de la longueur, telle celle d’un serpent. Armelle se retourna et, sans plus réfléchir, partit du plus vite qu’elle le pouvait, redoutant d’entendre un bruit de course derrière elle. Elle courait, la poitrine brûlante, le cœur battant trop fort. Après des minutes de course éperdue, elle fut obligée de s’arrêter, les tempes bourdonnantes, tenaillée par l’envie de vomir. Contrairement à ses craintes, elle était seule, il ne l’avait pas suivie. Soulagée, elle prolongea sa marche. Le chemin s’élargissait, elle était toute proche du bois de Kervillen. Elle aperçut un rectangle de route bitumée. Parvenue à la sortie, elle s’affaissa dans l’herbe au bord de la voie, incapable de retenir ses sanglots. Dans sa confusion, elle entendit à peine le bruit de portière d’une voiture. — Eh là ! Que vous est-il arrivé ? Un accident ? Armelle leva la tête vers le grand blond en costume clair qui la dévisageait l’air inquiet. Elle fit non de la tête, renifla. — Une… une mauvaise rencontre. J’ai pris peur. — Oui, vous m’avez l’air d’être dans un drôle d’état. Je vais chercher quelque chose pour vous. Il s’éloigna, revint avec un paquet de Kleenex. — Voilà de quoi vous essuyer les yeux. Armelle se tamponna le visage avec le mouchoir, se releva péniblement, refusant le bras qu’il lui tendait pour l’aider. — Je vous remercie, ça va aller. Vous tombez à pic. — Oui, ça m’arrive de temps en temps ! Vous avez de la chance que je me sois arrêté pour téléphoner et qu’on soit un mardi. Les autres jours, je suis encore au lit à cette heure-ci ! Armelle regarda vers le chemin. Pas question d’y retourner. — J’étais partie faire un jogging depuis la pointe de Kerbihan. Je vais revenir par la route. — Oui, et vous en avez pour un petit moment ! Allez, je vous ramène. C’est l’affaire de quelques minutes. Armelle hésita à peine, la perspective de devoir effectuer une longue marche emporta sa décision. — Merci. C’est gentil à vous. Elle s’installa dans le coupé-cabriolet Ford Focus garé sur le bas-côté. Son compagnon mit le contact et démarra aussitôt. — Sans vouloir être indiscret, c’était quoi votre mauvaise rencontre ? Armelle respira fortement. — Une espèce de g*****e qui me bouchait le chemin. Un type répugnant. Et il a fallu qu’il exhibe sa langue, une langue fourchue, semblable à celle d’un reptile. — Ah merde ! Vous êtes tombée sur Freddy ! Vous ne pouviez pas trouver pire. Faut changer de trottoir, si vous l’avez en face de vous. — Peut-être, sauf que, là où j’étais, il n’y avait pas de trottoir ! Qu’est-ce qu’il faisait, ce Freddy, dans ce sentier ? — Personne ne peut connaître les motivations de Freddy. Il n’a pas grand-chose à foutre, il vit de petits boulots au black. Il se baguenaude de droite et de gauche avec sa vieille moto avant d’échouer dans un bistrot. À une époque, je l’avais embauché comme videur dans ma boîte, Le Maracana. Vous connaissez ? — C’est dans les bois, pas loin du Moustoir ? — Affirmatif. Donc, j’avais engagé Freddy, mais je n’ai pas mis longtemps pour le virer : il me causait plus de problèmes qu’il ne m’en évitait. Depuis, il m’en veut à mort. C’est vraiment le mec infréquentable. Il boit, se bat, part en prison, puis il revient, picole, se bat et repart à l’ombre, voilà toute sa vie. La dernière fois, les gendarmes s’y sont mis à cinq pour le maîtriser. Dans le coin, certains ne sont pas mécontents quand Freddy retourne en taule. Armelle déglutit. — Et pourquoi cette langue bizarroïde ? — Il paraît que c’est un truc qui vient d’Amérique du Nord. Certaines tribus indiennes auraient pratiqué ce genre de mutilation. Freddy, lui, il prétend que les femmes apprécient. — Pff… Qui voudrait aller avec ce type ? — Je ne sais pas. Là, vous me posez une colle. On dit qu’on trouve toujours chaussure à son pied, mais dans le cas de Freddy faudrait inventer la chaussure ! Je vous offre un petit remontant sur le port ? Armelle déclina l’invitation. — Dommage, je suis certain que ça vous aurait fait du bien. Bon, alors, comme ça vous êtes adepte du jogging ? — Adepte est un bien grand mot. C’est plutôt une fois de temps en temps. Et vous-même ? Il s’esclaffa. — Oh là là ! Ne me parlez pas de sport, rien que de regarder un match de foot à la télé ça m’épuise. N’empêche que j’ai beau manger n’importe quoi, fumer deux paquets de cigarettes par jour et boire plus que convenablement, eh bien, à quarante balais, j’ai toujours la silhouette, non ? Armelle lui indiqua la route sur la droite du rond-point qui se présentait à eux, ce qui lui évita de formuler un avis. — Voilà, à environ un kilomètre sur la droite, c’est la dernière maison. — Oh, mais c’est, ou plutôt c’était la propriété de Jean-Yves Denmor. Mais alors, vous êtes… — Jean-Yves Denmor était mon père, répondit Armelle. Il s’arrêta devant la grille marquant l’entrée de Rod-Avel. — J’ai connu votre père. — Ah, bon ? — Oui, et c’était un homme bien. Je l’ai rencontré quand il était directeur de la Morbihannaise de Crédit, à Auray. Je n’ai jamais compris… Il s’interrompit comme pour ajouter quelque chose, se ravisa et changea subitement de conversation. — Bon, si un soir vous avez envie de vous distraire, venez au Maracana, seule ou accompagnée. En pleine saison, l’ambiance est très jeune, mais à cette époque, c’est plus calme et, le samedi, j’organise de chouettes soirées. Le reste de la semaine est plutôt tranquille ; le lundi, je ferme, c’est ma nuit de repos. C’est pourquoi vous m’avez rencontré ce matin. Alors, au revoir… Moi, c’est Charlie. Charlie Le Lan. Mon vrai prénom, c’est Aymeric, mais tout le monde m’appelle Charlie. Ça vient de mon admiration pour Charlie Parker, le saxo de jazz. Je bassinais tout le monde avec lui, alors mes potes ont commencé à me surnommer Charlie et ça m’est resté. Et vous ? Je veux dire… je peux savoir votre prénom ? — Armelle, tout simplement Armelle, et moi, je n’ai aucun surnom, dit-elle en quittant le coupé. — Je pourrais en trouver tout plein de gentils pour vous, répliqua-t-il, souriant de toutes ses dents. Alors, Armelle, à bientôt, j’espère et… évitez de courir toute seule par ces petits chemins creux. — Je crois que je vais suivre votre conseil plutôt deux fois qu’une. Charlie lui fit un clin d’œil et démarra. Pendant quelques secondes, Armelle s’attarda sur la voiture qui s’éloignait en direction de la plage avant de faire demi-tour et de repasser devant elle, avec un dernier grand geste du conducteur. Elle remonta l’allée vers Rod-Avel. * * * Armelle et son frère déjeunèrent rapidement. Après en avoir eu tout d’abord l’intention, Armelle ne parla pas de sa rencontre avec Freddy. Inutile d’inquiéter son frère. En revanche, une phrase prononcée par Charlie la troublait. — J’ai un peu présumé de mes forces ce matin en faisant un jogging. Arrivée au bois de Kervillen, j’étais crevée. Je me suis fait raccompagner en voiture par un certain Charlie Le Lan qui stationnait à cet endroit. Serviable, mais du genre frimeur et plutôt dragueur. Tu le connais ? — Le Lan ? C’est le patron du Maracana. Je le connais de vue. Il paraît qu’il tenait un bar de nuit à Lorient, mais que suite à des ennuis avec la police, il a dû fermer boutique. Et il s’est installé par ici. Erwan m’a raconté qu’il organise des combats de lutte féminine dans une salle annexe du Maracana et que ça lui attire pas mal de monde. Mais je ne suis jamais allé à sa boîte. Ce n’est pas trop mon truc. — C’est curieux, il m’a dit qu’il avait connu papa. Et pourtant, je ne vois pas comment papa aurait pu fréquenter ce genre de type. Des antiquaires, des libraires, des artistes, oui, mais des patrons de boîte ! Pierrick se leva. — Allons, il est temps d’aller signer chez Me Kerzo. J’ai hâte que ces formalités soient accomplies. (Il regarda sa sœur.) Rappelle-toi, nous en avons parlé hier soir. Peut-être ne connaissions-nous pas notre père…
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