La lumière bleutée des écrans baignait la pièce dans une pénombre artificielle. Dans le silence de la nuit, seuls quelques bips électroniques et le léger ronronnement des ventilateurs d’ordinateur troublaient l’air immobile.
Damon s’enfonça un peu plus dans le vieux fauteuil de cuir placé face à la rangée d’écrans. La bouteille de bière fraîche dans sa main laissait glisser quelques gouttes de condensation le long du verre. Il en prit une longue gorgée, savourant l’amertume familière qui lui brûla légèrement la gorge avant de disparaître.
Devant lui, huit écrans diffusaient les images provenant des différentes caméras qu’il avait installées au cours des derniers jours.
Une habitude. Une nécessité. Un réflexe qu’on n’oubliait jamais vraiment, même après avoir quitté le service.
Sur l’écran principal, Angela apparaissait dans le salon son appartement. Elle marchait lentement d’un bout à l’autre de la pièce, un livre ouvert dans une main sans vraiment le lire. Elle semblait nerveuse, distraite, comme si ses pensées étaient ailleurs.
Damon la regarda quelques secondes sans bouger. Il prit une autre gorgée de bière.
- Génial, murmura-t-il pour lui-même.
Il se sentait stupide. Ridiculement stupide. Des années d’entraînement. Des dizaines de missions. Des infiltrations dans certains des endroits les plus dangereux du monde. Des organisations criminelles, des cellules terroristes, des gouvernements hostiles. Et pourtant, il avait commis l’erreur la plus élémentaire qui soit. Il s’était dévoilé trop tôt. Il secoua la tête avec un sourire ironique.
Tout ça pour quoi ? Pour une paire d’yeux. Il jeta un nouveau regard vers l’écran où Angela venait de s’asseoir sur le canapé.
Ses longs cheveux bruns tombaient en cascade sur ses épaules tandis qu’elle repliait ses jambes sous elle. La lumière douce de la lampe du salon éclairait son visage d’une lueur chaude.
Damon sentit sa mâchoire se contracter. Voilà le problème. Il n’aurait jamais dû montrer ses capacités aussi vite.
Dans ce genre d’opération, l’anonymat était une armure. Une distance nécessaire. Une barrière.
Mais cette barrière s’était fissurée au moment précis où il l’avait vue. Il avait reconnu immédiatement quelque chose dans son regard. La même détermination que son père. La même intelligence vive. Et cette même obstination dangereuse.
Il expira lentement. Son mentor aurait sans doute trouvé ça amusant. Il aurait probablement éclaté de rire en voyant Damon, l’un des meilleurs agents qu’il ait jamais formés, perdre ses moyens face à une femme, face à sa fille ! Il eu un rire grave. Chaleureux.
Un rire qui ne résonnerait plus jamais. Damon fixa un instant l’écran noir au centre du mur. Son esprit revint malgré lui à ce jour-là.
Le message. Les mots simples, directs, comme toujours. Si tu regardes ceci, Damon… c’est que je suis déjà mort.
Il serra légèrement la bouteille dans sa main. Son mentor avait choisi la seule sortie possible. La seule qui empêcherait ses recherches de tomber entre de mauvaises mains. Il s’était sacrifié. Et maintenant, Damon devait protéger ce qu’il avait laissé derrière lui. Angela.
Sur l’écran, elle venait de poser son livre sur la table basse. Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Damon observa le flux vidéo provenant de la caméra extérieure. La rue était calme. Silencieuse. Un quartier tranquille. Trop tranquille. Il avait appris à se méfier de ce genre d’endroits. La normalité était souvent la meilleure couverture. Il fit glisser son regard d’un écran à l’autre.
Caméra arrière. Allée latérale. Entrée principale. Toit. Tout semblait normal. Pour l’instant...
Damon leva la bouteille de bière et termina la dernière gorgée. Il la posa doucement sur la table à côté de lui. Son téléphone vibra soudain. Un seul bourdonnement. Court. Précis. Son regard changea immédiatement. Ce n’était pas un message ordinaire.
Il attrapa le téléphone et observa l’écran. Un texte. Court. Mais entièrement chiffré. Un sourire discret apparut au coin de ses lèvres.
- Eh bien…
Il activa rapidement l’application de décryptage qu'il avait lui-même créer. Les caractères commencèrent à se transformer. Lentement. Puis la phrase apparut. Claire. Directe.
Damon.
Ton nom est ressorti dans plusieurs échanges interceptés ces dernières heures.
Probabilité élevée que la taupe sache que tu es sur place.
Redouble de prudence.
- Eleanor Whitmore, hum...
Damon relut le message une seconde fois. Puis il laissa échapper un petit rire. Un rire calme. Presque amusé. Il se leva lentement de son fauteuil. Ses épaules larges se redressèrent tandis qu’il s’étirait légèrement, faisant craquer les muscles de son dos.
- Toujours aussi rassurante, Eleanor…
Il posa le téléphone sur la table. Ses yeux retournèrent vers les écrans. La taupe savait qu’il était là… Depuis le début, et il en avait eu confirmation. Les choses allaient devenir intéressantes. Très intéressantes. Damon croisa les bras et observa attentivement chaque flux vidéo. Il connaissait ce genre de jeu. Quelqu’un quelque part testait les défenses. Cherchait les failles. Attendait une erreur.
Mais l’erreur ne viendrait pas de lui. Pas cette fois.
Il parcourut les écrans avec un calme presque clinique. Une voiture passa dans la rue. Un chat traversa le jardin arrière.
Rien d’anormal. Puis son regard s’arrêta. Sur l’écran numéro sept. Une caméra positionnée à l’angle de la rue.
Damon inclina légèrement la tête. Son sourire s’agrandit lentement.
- Tiens donc…
Il s’approcha de l’écran. Dans un coin sombre, près d’un lampadaire défectueux, une silhouette se tenait immobile.
Un homme. Il faisait semblant de consulter son téléphone. Mais Damon avait déjà repéré trois détails. La position des pieds. La posture des épaules. Et surtout… L’absence totale de mouvement réel. Un amateur n’aurait rien remarqué. Mais Damon avait passé trop d’années à traquer des ombres pour ne pas reconnaître un surveillant.
L’homme pensait être discret. Invisible. Il ignorait une chose essentielle. Damon l’avait repéré depuis près de vingt minutes.
Il avait même installé une seconde caméra orientée spécifiquement vers cet angle après l’avoir vu apparaître.
Damon observa la silhouette quelques instants de plus. L’homme leva légèrement la tête. Regarda vers la maison.
Puis vers la rue. Damon sourit.
- Tu es patient…
Il retourna lentement vers son fauteuil. Son regard passa brièvement sur l’écran montrant Angela. Elle s’était endormie sur le canapé.
Le livre reposait toujours sur la table. Une mèche de cheveux tombait sur son visage. Damon resta immobile quelques secondes.
Une étrange chaleur passa dans sa poitrine. Il détourna finalement les yeux. Mauvaise idée. Très mauvaise idée.
Les émotions n’avaient jamais leur place dans ce genre de situation. Elles rendaient les décisions plus lentes. Plus floues. Plus dangereuses.
Il se rassit dans le fauteuil. Ses yeux retournèrent vers l’écran numéro sept. L’homme était toujours là. Toujours immobile.
Toujours convaincu d’être invisible. Damon posa les mains derrière sa tête et s’enfonça dans le cuir.
- Si la taupe sait que je suis là…
Il observa l’homme encore un instant.
-… Alors elle a déjà les données nécessaires.
Un nouveau sourire étira ses lèvres. Un sourire presque joueur. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ressenti cette sensation.
L’adrénaline silencieuse. Le début d’une chasse. Dehors, la silhouette dans l’ombre ne bougeait toujours pas.
Mais Damon savait. Ce n’était que le premier mouvement. Dans ce genre de partie, il y avait toujours plusieurs joueurs.
Et quelque part dans l’ombre… Quelqu’un tirait les ficelles. Damon prit une nouvelle bière dans la glacière à côté de lui.
Il décapsula la bouteille d’un geste précis. Le petit bruit métallique résonna doucement dans la pièce. Il leva la bouteille vers l’écran.
Comme un toast silencieux.
- À toi de jouer.
Sur l’écran, l’homme releva légèrement la tête. Comme s’il avait senti quelque chose. Mais il était trop tard. Damon avait déjà commencé à jouer bien avant lui. Et dans ce jeu-là…Les ombres appartenaient toujours à celui qui savait les regarder.