ERWAN

1610 Mots
ERWAN — Mais, bon Dieu, elle n’a que quatre ans ! Quatre ans ! — Calme-toi, mon chéri, calme-toi. Tu vas avoir besoin de ton sang-froid. Comme à chaque fois, Erwan Lauterbach fut surpris de la capacité de sa mère à le remettre sur les rails lorsqu’il s’emportait. Il se posa sur une chaise et sortit une cigarette en disant : — Tu as raison, maman, excuse-moi. — Ne t’excuse pas, je suis aussi folle d’inquiétude que toi, et n’allume pas cette cigarette à l’intérieur. — Pardon. Ils étaient dans son petit pavillon à Argenteuil. Un intérieur chaleureux aux tapis orientaux et aux tableaux encadrés de vieilles dorures. Erwan se leva. Au moment où il passait près de sa mère, elle lui attrapa le bras. — Attends, c’est pas grave. Fume ici. Reste avec moi. Il la regarda avec chaleur alors que la main de sa mère serrait son bras, puis alla récupérer un cendrier sur une commode avant de retourner s’asseoir en allumant sa Camel. Ils restèrent un moment silencieux. La petite avait disparu depuis la veille et son père avait l’impression d’avoir de l’électricité dans les veines. Comme les autres, il avait reçu les instructions des ravisseurs : « Ne prévenez surtout pas la police, ni la presse. Surtout pas ! Sinon, vous ne reverrez jamais votre enfant. Vous avez déconné, vous allez payer. Vous allez devoir réparer. Si vous faites ce que l’on vous demande, votre enfant sera libéré. Vous serez bientôt contacté par une personne que vous connaissez. Et vous comprendrez. Si vous n’obéissez pas, si vous prévenez qui que ce soit, votre rejeton mourra. Il n’y aura pas d’autre avertissement. Quarante-huit heures. Quarante-huit heures, et votre enfant vivra. » Commandant à l’Office central de répression du banditisme de la PJ de Paris, il avait sollicité ses collègues les plus proches afin de lancer des recherches, sans pour autant leur dévoiler la vérité. Il leur avait demandé d’éplucher les dossiers des malfrats qu’il avait fait arrêter : pour l’instant il n’avait pas d’autre idée. Ensuite, il avait mis sa mère, Marine, au courant. Comment faire autrement ? Elle partageait sa vie avec Choupette. Marine était une femme forte. Ancienne directrice de collège dans les quartiers difficiles, elle avait perdu son mari lorsqu’Erwan avait vingt ans – crise cardiaque –, et s’était raccrochée à son fils. Son enfant unique était sa vie, et elle le connaissait par cœur. C’était elle qui l’avait poussé à devenir flic, alors qu’il commençait à dériver après la mort de son père, volant des motos et commençant à prendre de la d****e. Elle lui avait dit : « Si les barreaux t’attirent tant que ça, autant que tu sois du bon côté ! » Et, à coups de pied aux fesses, elle l’avait forcé à préparer et à passer les concours de lieutenant de la sécurité publique. Elle pensait avoir fait le plus dur pour son fils mais la vie n’en avait pas fini avec eux. Leur prenant Wendy, sa belle-fille. Et maintenant, la petite Choupette. Elle se pencha vers lui. — Donne-moi une de tes clopes. La tête penchée à se bouffer les sangs, Erwan se redressa. — Maman… Tu vas te remettre à… Il laissa tomber devant son regard dur. Ce regard qui remettait les petites racailles du collège sur les bancs de leur classe. — Tiens. Il lui tendit paquet et briquet. Sa mère fit brûler le bout de sa cigarette, puis aspira lentement la fumée avant de lui demander : — À quelle heure elle est, la… la réunion ? Les ravisseurs n’avaient pas menti dans leur message, Erwan était « convoqué ». Il allait pouvoir comprendre et, peut-être, avoir des nouvelles de sa fille. — Tout à l’heure, en fin de matinée, chez l’adjoint du préfet. — Le préfet Rollin, c’est ça, c’est bien lui ? — Oui, c’est lui. — Je ne l’aime pas ! — Je sais, maman. Tu le rends responsable de la mort de Wendy, mais c’est faux. Tout est de ma faute. J’aurai dû être là, près d’elle, au lieu de la laisser seule, ce soir-là. Je l’ai abandonnée, pour aller courir après cet assassin, le tueur des piscines… — Parce que Rollin te l’avait demandé ! précisa sa mère d’un ton acerbe. Il avait pris cette affaire au sens personnel et il se servait de toi. Tu le sais. Il a outrepassé ses droits ! — C’était le directeur de la PJ, il… il faisait son boulot. J’aurais pu dire non, tout simplement… et Wendy serait encore en vie. Non, la vérité, c’est que cette histoire d’enfants me bouffait le cerveau, c’était devenu une obsession. Marine Lauterbach secoua la tête en poussant un petit râle de rage, mais elle n’insista pas sur ce sujet, se contentant de répéter : — Ce n’était pas de ta faute à toi, et… et pour Choupette aussi, tu n’y es pour rien. Mais… ça ne me plaît pas de savoir que ce… que Rollin est encore mêlé à ça. Erwan posa un regard terne sur sa mère. Elle avait lu dans ses pensées. C’était vrai, il se sentait responsable de la disparition de sa fille. « Vous avez déconné. » disait le mot. Comme le soir où Wendy était morte ? Il se leva pour aller jeter sa cigarette par la fenêtre, qu’il referma aussitôt. Dehors, l’air était froid, le temps neigeux. Il colla son visage près de la vitre et resta de longues minutes à regarder le ciel blanc. Il se rappelait chaque détail de cette soirée, cette nuit où Wendy était morte. Choupette venait d’avoir un an et ils l’avaient laissée à grand-mère Marine jusqu’au lendemain, à Argenteuil justement. Un ami corse, Aimé Calvini, malfrat repenti, venait d’ouvrir un restaurant à Saint-Germain, un établissement classe, gambas flambées et grand crus en cave. Il avait invité Erwan et Wendy, pour remercier le flic de l’avoir aidé des années plus tôt. Les deux hommes avaient passé des nuits blanches en garde à vue sur une affaire de braquage d’un supermarché. Le gangster avait négocié ses aveux dans un braquage en échange de la libération de son complice, son neveu, qui n’avait que dix-huit ans. Erwan avait accepté et effacé le gamin du rapport. Le Corse avait purgé sa peine et s’était lancé dans la restauration. À présent, il les conviait dans le restaurant qu’il venait d’ouvrir, en souvenir « du temps passé ». A priori, Aimé s’était rangé, mais Erwan aurait dû se douter qu’un malfrat reste toujours lié aux autres malfrats. À l’époque, Erwan enquêtait sur la série de meurtres du tueur des piscines. Toute la France en parlait, et le directeur de la PJ, Jean-Claude Rollin était directement impliqué. Le fils d’une de ses relations avait été retrouvé étranglé dans les vestiaires de la piscine d’Asnières. Les mois précédents, et, malheureusement, les suivants, d’autres enfants avaient subi le même sort. L’équipe de Lauterbach était en première ligne, mobilisant toutes ses ressources et ne lésinant pas sur les heures supplémentaires. Chez Aimé, alors que la soirée était bien avancée, le portable d’Erwan sonna. C’était son patron, Rollin. Un véhicule repéré sur le parking de plusieurs piscines où s’étaient déroulés les meurtres avait été retrouvé à moitié carbonisé dans une cité de la banlieue sud. Ça pouvait ne rien donner, il s’agissait de faire des analyses et un de ses adjoints aurait pu s’en occuper, mais Rollin insista pour qu’Erwan se « bouge le c*l » et se rende sur place afin de lui faire son rapport. Il s’excusa en proposant à Wendy de rester afin de terminer son repas, il pensait en avoir pour une heure ou deux. La femme d’Aimé ainsi que leurs grands enfants s’étaient joints au couple et son ami s’offrait de raccompagner Wendy, si jamais Erwan n’était toujours pas revenu. La voiture repérée, une fourgonnette Renault, ne donna rien. Elle avait été volée la veille et on avait essayé de l’enflammer dans cette banlieue où les distractions étaient rares. Tandis qu’il remontait sur Paris, il eut un pressentiment : Wendy devait l’appeler pour lui dire qu’elle était bien rentrée, et il n’avait reçu aucun message. Erwan fonça au restaurant. En voyant les gyrophares tournoyer devant la façade, il eut l’impression que son cœur se mettait à fondre comme du vieux plomb. Les tueurs avaient attendu la fermeture. La femme d’Aimé et ses enfants avaient rejoint l’appartement au-dessus du restaurant et le Corse baissait la grille en compagnie de Wendy, quand un déluge de balles s’était abattu sur eux. Un vieillard qui promenait son chien avait tout vu. La BMW était arrivée tout doucement et les vitres s’étaient baissées. On retrouva une cinquantaine de douilles, Le rideau de fer comme les corps étaient déchiquetés. Les jours qui suivirent, le flic sombra. Incapable de s’occuper de sa fille, que sa mère gardait, brisé par la violence de la mort de sa femme, il avait commencé à boire, puis à prendre de la morphine qui l’abrutissait. Il l’aimait tellement… Les gens qui le connaissaient, savaient qu’il n’avait pas le choix. Sans l’alcool, sans la dope, Erwan aurait été capable de se mettre une balle dans la tête. Il mena une enquête de tous les diables pour retrouver les tueurs. Des hommes, sans doute, venus exprès de « l’Île » pour accomplir leur sale besogne et disparaître aussitôt. Il ne trouva nulle trace d’eux, pas le moindre indice tangible. Même la voiture ne fut jamais retrouvée. Sous la pression de Rollin, il se replongea dans l’affaire des enfants assassinés. Son patron réussissant à le convaincre que tout était arrivé à cause de ce maudit tueur des piscines. Erwan s’y était accroché, jusqu’à commettre l’irréparable, pour pouvoir l’arrêter. Mais il le fallait : sur le moment, c’était ce qu’il fallait faire. Il n’avait pas eu le choix. Le jour où la porte de la prison centrale s’était refermée sur cet homme, Lauterbach avait cessé de boire et de prendre des cachets, il avait récupéré sa fille et s’était juré de se consacrer exclusivement à elle. À présent que l’homme était condamné, Erwan pensait avoir accompli sa mission envers Wendy, même s’il savait que c’était faux, que ce n’était pas fini et ne le serait jamais. Puis il avait obtenu sa promotion, passant de capitaine au grade de commandant, ce qui lui permit d’avoir un peu plus de temps pour Choupette, un meilleur salaire et plusieurs groupes de la BRB à gérer. Des hommes dont il n’acceptait pas la moindre incartade à la loi. Trois années étaient passées, les assassins de Wendy n’avaient jamais été identifiés, le tueur des piscines se trouvait en prison pour le restant de ses jours. La vie, pour le commandant Lauterbach, avait repris un cours paisible, empli d’instants de bonheur passés avec sa fille. Choupette, qui venait de se faire enlever par un groupuscule mystérieux. Tout recommençait.
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