Chapitre 8

1059 Mots
Victor Je crois que je l’ai vraiment détestée ce soir. Pas quand elle m’a ignoré. Pas même quand elle m’a regardé comme un étranger. Mais quand elle a parlé de mon père. Cette phrase. Sa voix. Ce ton. La porte claque derrière moi si violemment qu’un morceau de plâtre s’effondre au sol. Je n’en ai rien à foutre. Le garde qui m’a suivi entrouvre la bouche, puis la referme aussitôt. Il sait que ce n’est pas le moment. Il sait qu’il vaut mieux se faire oublier. J’attrape le chandelier sur le meuble d’angle et le projette à travers la pièce. Le bruit du métal qui explose contre la cheminée me donne une seconde de silence dans le crâne, une seconde où je ne l’entends pas, où je ne la vois pas. Mais elle revient aussitôt. Elle est partout. Les yeux rivés sur moi, ses mots, cette vérité qu’elle m’a jetée en pleine figure comme un poison froid. Elle est là, dans mes poings serrés, dans ma gorge, dans cette chaleur acide qui me dévore. Je dénoue ma ceinture, la jette au sol, retire ma veste comme si elle me brûlait la peau. J’ai l’impression d’étouffer dans mes propres vêtements. Il fait trop chaud, ou c’est moi. Ou c’est elle. J’attrape la bouteille restée sur la table, l’ouvre sans cérémonie et bois à même le goulot. Le liquide me brûle la langue, la gorge, le ventre. Je la jette en fracas au sol, la rage me ronge. « Tu es mon frère. Je n’ai rien d’autre à voir dedans. » Je sens mon souffle cogner contre mes côtes, trop rapide, trop profond. Mes paumes sont trempées de sueur et mes dents serrées au point de m’en faire mal. Je fais les cent pas dans mes appartements, mais rien ne se calme. Je cogne le mur du plat de la main. Une fois. Deux fois. Tu es mon frère. C’est ce que je suis pour elle. Malgré tout. Malgré ces années à la protéger. Malgré les nuits où j’ai attendu derrière sa porte sans entrer, juste pour sentir son souffle ralentir quand elle dormait enfin. Je suis celui qui ment au roi, qui couvre ses fugues, qui la protège contre tout, même contre elle-même. Je suis celui qu’elle repousse, le soldat qui s’épuise à la garder entière alors qu’elle se disloque un peu plus chaque jour. Malgré toutes les fois où je l’ai vue au bord, et où je l’ai ramenée. Sans rien réclamer. Je n’attendais rien. Je m’en convaincs. Je n’attendais rien. Pas d’amour, pas de gratitude. Juste… qu’elle voie. Elle a vu. Ce qu’elle voulait. Ce qu’elle a décidé. Ce que mon père lui a soufflé. Rien d’autre, parce qu’elle se ment à elle-même. Et quand elle me parle, c’est pour m’arracher un peu plus de ce qu’il me reste. Elle n’a même pas eu à crier pour me faire tomber. Une phrase. Un regard. Et je suis à terre. Je me laisse tomber dans le fauteuil, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Elle est là, encore. Sa robe arrachée, son regard or, cette lumière au fond de ses yeux que je déteste autant que je l’adore. Ses cheveux couleur feu. Elle me consume. Elle ne voit rien d’autre en moi que ce qu’elle a perdu. Elle ne me voit pas. Elle ne voit rien de moi, sauf ce qu’elle déteste déjà. Il n’y a pas de sortie. Il n’y a pas de réplique. Elle m’a crucifié sans lever la voix. Je la hais pour ça. Je la hais de pouvoir m’abattre aussi facilement, de ne rien porter de mes blessures, de ne rien entendre d’autre que sa propre rage. Et pourtant… je l’aime au point de m’y briser sans broncher. Je suis sorti. Maintenant je suis là, affalé dans un salon de velours rouge, la tête en feu, la gorge en cendres, le vin trop sucré et les mains trop vides. Deux courtisanes me parlent. Elles rient pour rien. Elles me touchent comme si ça allait changer quelque chose. Une main glisse sur mon col. Une autre s’approche de ma cuisse. Et moi, je pense à elle. À cette peau trop blanche pour une bâtarde. À ces cheveux de flamme qu’elle attache n’importe comment et qui tombent toujours sur sa nuque comme un affront. À ses yeux. Ce jaune étrange. Brûlant. Comme le feu qu’elle retient encore. Elle a ce regard. Ce regard qui me tue à petit feu parce qu’il me voit... sans jamais me regarder. Je ferme les yeux. Une main se pose sur ma joue. Je la repousse sans y penser. Elle m’appelle "mon prince". Je ris. Ce n’est pas de l’amusement. C’est du poison. Je ne suis pas son prince. Je ne suis pas le sien non plus. Je tuerais pour elle — et elle refuse de me voir autrement que comme un frère. Elle me hait pour quelque chose que je n’ai jamais fait. Elle m’impute une douleur que je n’ai jamais causée. Et malgré tout, malgré ce mépris, cette distance, ce mur qu’elle érige dès que j’approche... Je ne veux qu’elle. Pas une copie. Pas un substitut parfumé et apprêté. Juste elle. Avec sa colère. Sa solitude. Ses silences qui me déchirent. Je rouvre les yeux. La fille sur mes genoux a changé de position. Elle tente de me caresser. Je l’écarte. « Dégage. » Elle proteste à peine. J’attrape ma cape, l’enfile à moitié, titube en sortant. L’air frais me claque le visage. J’ai encore son odeur dans le nez. Le cuir brûlé. Les fleurs fanées. La cendre. Je n’ai rien bu d’assez fort pour me l’arracher. Et je commence à me demander si quelque chose, en ce monde, n'en sera jamais capable. Le froid me claque le visage lorsque je quitte le bordel. Je ne sais plus si c’est la nuit ou moi qui suis glacé. Mes pas me portent seuls. Je ne veux plus penser. Juste marcher. Boire encore. Peut-être frapper. Je remonte les marches du palais sans hâte, le pas lourd, les tempes battantes, incapable de dissiper ce qui hurle encore dans ma poitrine. La cour dort. Je traverse les jardins, mon regard se perdant malgré moi vers cette lumière encore allumée, les voûtes familières devenues insupportables. Mais ce que je vois me tord un peu plus les entrailles Lucius descend du balcon d’Annabelle.
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