Chapitre 7

821 Mots
Lucius me saisit le bras, fermement mais avec précaution. Je me retourne à moitié. Son regard est inquiet, ses sourcils froncés laissent transparaître la colère qu’il essaie de cacher, mais je l’ignore. Il tire sur mon bras et je me dégage d’un geste vif. Je sens son visage se crisper sans le voir. « Ta place n’est pas ici, Annabelle. » Mes yeux sont rivés sur l’homme en bas. Sa peau se tend, des écailles sombres apparaissent sur ses bras, ses épaules. Un grondement s’échappe de sa poitrine. Des ailes se déploient dans son dos. Mon souffle se coupe. Un seul geste — l’autre homme tombe. Je n’entends rien. Tout se fige autour de moi : l’air, le temps. Un grondement sourd remonte dans ma poitrine alors que ses yeux trouvent les miens. Son regard flamboie en réponse au mien. Mon souffle se bloque. Je ne comprends pas ce que je ressens. J’ai l’impression que la terre tremble sous mes bottes. Que mes os veulent répondre à cet appel muet. Des têtes se tournent. Des gens me reconnaissent. Mais moi, je ne bouge pas. Je regarde encore l’homme, là-bas. « ANNABELLE ! » Victor surgit. Sa voix claque comme un fouet. Il m’arrache à cet instant. Des gardes le suivent. Victor me saisit par les épaules avec une force qu’il ne m’a jamais imposée jusque-là. Son souffle est court, ses traits tendus. « Qu’est-ce que tu fais ici ? » Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Mes yeux restent fixés sur lui — l’homme dans l’arène. Il ne bouge plus. Il ne me regarde point fermer sur sa poitrine. Comme une reconnaissance silencieuse « Annabelle, je t’ai posé une question ! » Je me retourne enfin. Ma gorge est nouée. Mon cœur tape trop fort, trop vite. Lucius est resté en retrait. Son regard est sombre. Il ne dit rien, mais je sens son inquiétude sur ma peau. Autour de nous, les voix montent. On chuchote. On murmure. Les visages dans la foule changent. Les regards se tendent, Un garde m’appelle "Votre Altesse". Un autre pose la main sur son épée, par habitude. Victor se place devant moi, comme un bouclier. « Sortez-la d’ici. Maintenant. » Mes pieds ne veulent pas bouger. Je regarde encore l’arène. L’homme baisse légèrement la tête et s’agenouille dans la poussière. Il est cerné, comme tous les autres ici « Victor… » Ma voix est à peine un souffle. « Ne lui fais rien. » Il se retourne, surprit et me dévisage. Son expression change. Son regard passe de moi à l’homme, puis revient sur moi. Quelque chose en lui vacille. Il serre les mâchoires, détourne les yeux et lève la main. Les gardes se retirent et nous aussi. Victor m’agrippe le bras, m’entraîne à travers la foule. Les gardes ouvrent le passage autour de nous. Les cris s’éloignent, se noient dans les profondeurs de la pierre. Nous sortons à l’air libre. Il m’attire dans une ruelle étroite, loin des torches, loin des regards. Et il explose. « Tu es complètement folle ? Tu fous quoi ici ? » Je ne réponds pas. Le bruit dans mes oreilles n’a pas cessé. Ce grondement, ce souffle lourd, cette chose en moi qui continue de battre. Victor me lâche brutalement et fait deux pas en arrière. Il passe une main dans ses cheveux, agité. « Tu te rends compte de ce qui aurait pu t’arriver ? » Il se rapproche subitement de moi, ses mains serrées sur mes épaules, le regard brisé ancré dans le mien, sa voix ne masquant plus aucune émotion retenue : « Annabelle, je mourrais s’il t’arrivait quelque chose. » « Chance pour toi de ne pas avoir été là, il y a dix ans, alors. » Je vois dans ses traits, la culpabilité. Une honte silencieuse. Injuste. Inutile. Mais bien réelle. Nos regards s’accrochent, brûlants. Son souffle tremble. Le mien aussi. Mais ce n’est pas la même brûlure. Je détourne les yeux avant de le contourner. Victor se tait une seconde. Et puis sa voix sort, forte, presque suppliante : « Tu ne verras jamais rien d’autre dans mes yeux que le reflet de ton bourreau ? » Je serre les dents sans me retourner. « Tu es mon frère. Je n’ai rien d’autre à voir dedans. » Plus bas. Plus lourd. Il répond : « C’est faux. Et c’est la seule vérité que j’accepte de voir. » « La seule vérité qui existe, c’est celle que ton père a créée de toutes pièces, Victor. » Son pas derrière moi s’accélère. Il siffle, tremblant de rage, juste à mon oreille avant de me dépasser : « Père est furieux que tu aies raté ton gâteau. Je lui ai dit que tu te sentais souffrante. Ne me fais pas mentir, petite sœur. » Je n’ai rien dit. Ravalant mes larmes, j’ai marché droit vers le palais, regardant sa silhouette disparaître devant moi.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER