Dans ma gorge, quelque chose s’est noué. Un goût étrange, métallique. Et sur ma peau, le froid s’est déposé sans prévenir, comme une menace silencieuse que personne n’a formulée à voix haute.
Victor me caresse gentiment le dos de la main avec son pouce, avant qu’Elena ne le fusille du coin de l’œil, et qu’il se détache de moi, dans un geste froid et calculé.
Je reprends ma coupe sans un mot.
Mais le goût du vin est devenu amer.
Je sens la chaleur monter dans ma gorge. Ce n’est pas le vin. Ce n’est pas la colère. C’est autre chose. Un vertige sous ma peau. Mes tempes battent plus fort. Des flashs défilent sous mes yeux, les voix autour de moi deviennent floues, distantes, presque irréelles. Je n’entends plus que celle d’un lointain souvenir.
Je secoue la tête, haletante.
« Annabelle… »
Le regard de Victor sur moi est intense, inquiet, interrogateur.
Ses mains saisie mon visage avec douceur et il caresse mes joues de ses pouces. Nos regards, s’accrochant trop longtemps.
Elena a interpellé Victor d’une voix un peu trop forte et il s’est écarté en grimaçant pour regarder sa mère agacée.
Je me lève sans rien dire. Pas brusquement. Juste ce qu’il faut pour que personne ne me voie vraiment, la main de Victor lâchant difficilement la mienne.
Chaque pas me fait l’effet d’un écoulement lent de verre chaud dans mes veines.
Dans ma chambre, la porte se referme derrière moi comme une sentence.
Je retire ma robe à la hâte. L’étoffe glisse le long de ma peau dans un bruissement trop net, s’écrasant au sol. Je reste un instant là, debout, en sous-vêtements, le souffle court, les épaules tremblantes d’un effort que je ne nomme pas.
Je déteste mon anniversaire. Je déteste les regards, les fleurs, les discours. Je déteste qu’on m’appelle par mon prénom comme s’il leur appartenait. Je déteste ce palais, ces dorures, ce parfum qui ne tient jamais plus d’un jour.
Et par-dessus tout : lui.
Marcus. Le conseiller du roi.
Aussi sombre que ses cheveux, aussi vide que ses yeux, aussi traite que son visage. Il manipule tout le monde ici. Inutile de l’entendre vraiment, il murmure à l’oreille des uns et des autres tel un serpent.
C’est comme si je pouvais le visualiser, s’enroulant autour de l’homme qu’il berce de son poison. Il ne vise pas le trône. Seulement l’argent et le pouvoir.
Parce qu’ici, le véritable maître n’est pas celui qui porte la couronne, mais celui qui sait ce tenir derrière et l’utiliser.
La première fois que nos regards se sont croisés, j’ai senti un malaise si profond que mon corps s’est tendu sans réfléchir.
Je ne sais pas pourquoi sa silhouette m’oppresse autant. Peut-être parce qu’il n’a jamais eu un mot, un geste, un regard, pas même une platitude feinte, envers moi. Il me fixe comme si j’étais une faute de goût dans son décor trop poli.
Il ne m’a jamais aimée, c'est réciproque. Il n’aime personne, à part lui-même. Et ses piques pleines de sous entendus a peine dissimulé_
J’ai envie de hurler. De tout casser. De fuir.
Je me rhabille dans une panique déconcertante, avec des vêtements volés aux servantes — ceux qu’elles portent en dehors de ces murs. Je cherche mes bottines, celles que j’ai volontairement usées pour me fondre dans les rues. J’attache mes cheveux à la va-vite, sans miroir, sans finesse, et j’enfile la veste en toile de jute en rabattant la capuche qui tombe bien sur mon front.
J’ouvre la petite porte derrière ma bibliothèque, celle que Lucia m’a montrée il y a des années, « juste au cas où ».
Et je la traverse sans hésitation.
La ruelle est étroite, la pierre humide. Le froid me surprend aussitôt, mord mes chevilles et s’insinue sous la toile rêche. Je m’y attends, pourtant, chaque fois que je m’échappe. Ce froid n’a rien de cruel. Il est vrai.
J’avance sans regarder derrière moi.
Le palais s’efface vite. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qu’il a disparu. L’odeur du jasmin trop entretenu a été remplacée par celle du cuir, du fer, du f****r et du bois brûlé.
Je marche sans but, sans direction.
Les rues sont encore animées malgré l’heure. Il y a des chants qui n’en sont pas, des rires bruyants, des cris d’enfants, et la voix d’un marchand de pain chaud qui s’égosille pour trois pièces de cuivre.
Personne ne me regarde. Pas vraiment. Je suis une silhouette comme les autres. Une ombre dans la nuit. Une fille en toile de jute, avec la capuche trop basse et la démarche trop déterminée pour susciter autre chose qu’un froncement de sourcils.
Mais j’ai l’impression d’être suivie.
Je roule des yeux et avance plus vite, m’éloignant des quartiers que je connaissais déjà. Mes bottines heurtent les pavés sales, glissent un peu sur la boue.
Lorsque cette présence se dissipe, un bruit étrange m'accroche.
Pas les sabots sur les pavés ni les cris d’enfants dans les ruelles. Non, autre chose. Un son plus sourd. Plus lourd. Comme un grondement venu du ventre de la terre.
Comme un battement, un tambour oublié.
Il traverse l’air, se glisse sous ma peau, m’arrête net.
Un souffle rauque. Un choc. Puis un cri étouffé. Brutal. Humain.
Ça vient de plus loin. Ou de plus bas. Là, sous mes pieds. Là où la lumière est trop jaune, trop basse.
Un groupe sort d’une porte délabrée, excité, ricanant, les poings tachés d’un rouge que je connais trop bien. Mais cet appel étrange gronde dans ma poitrine.
Je les laisse passer. Mon cœur bat plus fort. Mes jambes ne veulent pas s’arrêter. Mon corps, lui, avance. Il descend les escaliers sombres. L’odeur de crasse, de sueur et de fer me pique les narines.
Le son s’amplifie. Cris. Chocs. Fer contre chair. Chair contre sol. Et cette clameur sourde, continue, presque rituelle.
La dernière marche est plus glissante que les autres. Un souffle d’air chaud me heurte le visage. L’espace s’ouvre.
Je suis dans une arène souterraine.
Pas un colisée de pierre noble. Non. Une cuve sale, creusée dans l’humidité, encerclée de gradins de fortune faits de bois brut, de poutres volées, de cordes trop tendues. L’odeur y est âcre, saturée de sang, de sueur, de bière éventée. Des torches mal accrochées aux piliers projettent des ombres épaisses, déformant les silhouettes, avalant les détails.
Les gens crient, rient, parient, hurlent. Une centaine, peut-être plus. Des hommes, des femmes, des jeunes. Certains déguisés, d'autres masqués. Tous les regards vissés sur la fosse.
Je reste en retrait, entre deux colonnes, là où la lumière ne me touche pas. Ma capuche masque mon visage, mais je la rabaisse un peu plus, par instinct. En contrebas, la poussière flotte, suspendue dans la chaleur suffocante. Et au centre, un cercle de terre battue rouge.
Un homme y gît, le torse éventré. Son sang s’étale, noir sous la flamme. Le public rugit d’approbation. Des pièces volent dans l’arène. Un nom est crié. Sauvage. Bestial. Je ne le comprends pas.
La foule hurle. Tape des pieds.
L’air est brûlant, un écho qui pulse sous ma peau.
Dans l’arène, un homme se bat. Grand. Torse nu. Il frappe sans parler, sans hésiter. Il esquive avec une fluidité presque surnaturelle. Je ne détourne pas les yeux. Il y a en moi une vibration qui n’a rien à voir avec la peur.
« Annabelle ! »