7Les choses se précisent
— La Devalbo, vous connaissez pas ?
René n’en revient pas. Nous sommes tous les trois, attablés chez monsieur Félix devant nos cafés. C’est mort, ce matin. Nous sommes les seuls clients mais ça ne semble pas entamer le moral du patron qui trône au fond de la salle à sa table réservée en parcourant Les Nouvelles de Pékin (je suppose que c’est ce qu’il lit, vu que c’est en chinois) pendant que son garçon est au garde-à-vous à l’entrée de la salle.
— Mais si, Momo, tu la connais forcément, continue-t-il. Tu t’rappelles pas, la gonzesse pour qui l’maire, dans l’temps, je sais plus lequel, avait détourné les sous d’la crèche des Ardoines (un quartier de Vitry). Ça en avait fait un foin ! Après elle avait disparu de la circulation. J’y pensais même plus à elle.
Le manchot se creuse les méninges mais apparemment sans succès.
— Ça doit faire un bail, ça ne me dit rien.
— T’es à Vitry depuis combien de temps ?
— Presque vingt ans.
— Ah ben, c’était avant parce que la Lili avait encore des couettes. C’était une gamine qu’avait déjà pas froid aux yeux. Ni ailleurs, d’ailleurs. Maintenant, continue-t-il en regardant la photo récente, c’est une dame. Je le connais, ce zinc… Attendez… ça va m’rev’nir… dans le XXe.
Étonnant René qui peut vous localiser un bar à au moins cent kilomètres à la ronde. Un puits de science, ce mec. Mine de rien, ça nous ramène vers Gambetta. Après la planque, le bistro où a été prise la photo la plus récente de notre objectif. Intéressant. Pendant que René passe en revue, dans sa tête, tous les rades du XXe, Momo recommande une tournée.
— Pas pour moi, annonce le caddie-man, faut que j’y aille. Mes chariots vont pas se ranger tout seuls et c’est déjà le souk. Tu t’absentes deux jours et c’est le bordel. Mais dès que je me rappelle, je reviens. Bougez pas !
Il se lève et disparaît. On bougerait bien mais on ne sait pas pour où. Alors on attend nos deuxièmes cafés. Un groupe d’ouvriers en bleu de travail a investi le bar. Les affaires reprennent, et le barman, sorti de son chômage technique, remplit les ballons. Deux petites grands-mères, dont une avec un chien minuscule qui ne ressemble à rien et qui tremble sur ses quatre pattes, s’installent à la table voisine. Le garçon de salle accourt. Monsieur Félix a un œil sur le bar, un sur la salle et le dernier sur son journal. Les vieilles commandent un « café au lait » et un « café allongé ». Le clébard s’entortille dans les pieds de la chaise avec sa laisse et se retrouve, comme un con, dans l’impossibilité de bouger. Leur conversation nous distrait. Il est question d’une copine à elles qui est à l’hôpital « elle qu’on croyait qu’elle nous enterrerait toutes ». Ça fait passer le temps.
René rapplique, un grand sourire illumine sa tronche d’alcoolo repenti. Il n’a pas dû faire grand-chose pour régler le bordel qui règne dans ses caddies.
— Les mecs, ça m’est revenu… pour le café de la photo à Lili. Bon, j’fais ma pause et je vous explique.
Il fait signe au loufiat de lui remettre un petit noir « bien serré » et un petit verre d’eau. Monsieur, depuis qu’il est sobre, a acquis des manières.
— Ça m’tracassait de pas m’souvenir. N’allez pas croire que j’connais tous les troquets de Paname mais çui-là me disait quelque chose. Et pour cause, c’est çui de l’ancien mec à la frangine. Du temps où elle était encore mettable…
Il se marre comme un pendu de sa délicate sortie. Faut avouer que sa sœur…
— J’y étais souvent fourré vu que j’payais pas. Ça valait l’déplacement. Jusqu’au jour où le Fernand, c’était son nom à l’Auvergnat, a largué ma sœur parce que je lui coûtais plus que le plaisir qu’elle lui procurait. C’était une escuse. En vrai, il en avait marre de la frangine qu’avait pris trente kilos en trois ans. Tout le contraire de moi maintenant.
Il se regarde, satisfait, dans la glace derrière l’aquarium dans lequel des carpes difformes s’emmerdent H24. On attend la suite. Elle vient :
— C’est rue des Pyrénées au niveau de la rue de Ménilmontant. Faudrait qu’on y aille, je vous ferai voir. Et si c’est encore Fernand, peut-être qu’on pourra boire gratos. S’il se souvient de moi.
Je ne suis pas très calé en géographie parisienne mais l’endroit qu’il nous indique est tout près de la place Gambetta, de la planque. L’univers de Lili se restreint. On va y aller. Pas pour consommer gratuitement mais pour voir si la photo parle au patron.
— Tu bosses aujourd’hui ? que je demande à notre informateur.
— Ben oui, pourquoi ? Ça s’dirait pas ?
— Parce qu’on aurait pu y faire un tour.
— Oh ben, j’ai presque fini. Je vais aller voir au service du personnel si je peux récupérer des heures et je reviens. Et s’ils veulent pas, je dirai que j’ai tombé dans l’escalier et que j’ai mal au genou.
Si on compte bien, sa journée aura duré dix minutes. Et encore, en étant large. On l’attend donc. Les mémés d’à côté parlent d’un temps que les moins de soixante-dix ans n’ont pas connu. Notre guide ex-ès-spiritueux revient au pas de course.
— Y avait personne. On y va ? C’est pas grave, j’ai pointé tout à l’heure, je repasserai dépointer ce soir.