Chapitre 6

701 Mots
6Et ça repart ! Il est temps de revenir à la chemise du vieux qu’on a laissée en fin de chapitre 3. La sangle est si élimée qu’il a du mal, pépère, à l’arracher des dents métalliques de l’attache. Il nous marmonne : — Liliane Devalbo, vous connaissez ? Lili Devalbo pour les intimes… On se regarde. Jamais entendu ce nom-là. Quel rapport avec notre taulard en fuite ? Il nous dévisage tour à tour, satisfait de nous mettre dans l’embarras. Il retourne une photo pour qu’on puisse la voir à l’endroit. Une femme de profil, coupe carrée, cheveux blancs immaculés, accoudée à un bar qu’on ne reconnaît pas non plus, devant un verre de blanc. Difficile de lui donner un âge, son regard part dans le vague, elle est pensive… — C’est un agrandissement, la qualité n’est pas terrible mais c’est la seule photo récente d’elle au naturel que j’ai pu récupérer auprès des RG, explique le commissaire. — Une de vos ex ? Vous l’avez perdue de vue ? ose Momo, pressé de filer. Le vieux n’apprécie guère mais ne relève pas. — Je vous explique : Lili… Lili ? Ferait-il partie des intimes ? — … est l’indic qui nous a permis de loger Jojo. Je la connais depuis longtemps. Une intrigante, aurait écrit Balzac. Trop maligne pour être connue de nos services comme le dit la formule consacrée. Mais elle sait bien que je m’intéresse à elle, que je la marque à la culotte… En tout bien tout honneur, bien sûr. Nous avons ensemble un pacte occulte : elle me renseigne et je n’insiste pas trop pour fourrer mon nez dans ses affaires… En tout bien tout honneur, j’imagine. — Mais je la connais bien. Elle ne fait rien sans avoir une bonne raison. J’ai donc eu l’idée de vérifier les images de caméras de surveillance des parloirs et des abords de l’hôpital-prison où Jojo s’était fait admettre pour une soi-disant hernie. Il nous colle sous le pif des planches-contacts prélevées sur des enregistrements de vidéosurveillance. Il a entouré en rouge ce qui a retenu son attention et son gros doigt parcourt les cercles. — Là, là, là et là, c’est elle. Méconnaissable, déguisée, mais c’est bien elle. J’ai vu les originaux et je suis formel. Ça a échappé à mes collègues chargés de l’enquête sur l’évasion. Pas à moi. Mais je la connaissais et eux pas. Ça aide. Je suis certain qu’elle a combiné l’évasion et la réincarcération. Elle n’a aucun scrupule. J’interviens : — Dans quel but ? Faudrait être tordue. — Elle l’est. Depuis que je la connais, elle fait dans la délinquance astucieuse, l’abus de faiblesse, la corruption, voire la veuve noire. J’y ai beaucoup réfléchi depuis que je vous ai lancés sur l’affaire. Quand elle m’a donné le tuyau, ça faisait plus de deux mois que la Perdrix s’était échappé à l’occasion d’un transfert. Il y a eu forcément des complicités à l’intérieur. Les registres de parloir attestent que Jojo n’a reçu aucune visite aux dates où ont été prises les photos. Sa cible était donc autre : un surveillant, un médecin, je ne sais pas, mais elle a dû retourner quelqu’un. — Bon, ben oui… et alors ? Le fuyard est à nouveau sous les verrous. Où voulez-vous en venir ? — Jojo est tombé pour une série de cambriolages, dont certains violents, chez des petits vieux qui vivaient seuls, souvent des femmes âgées qu’il repérait, suivait et attaquait. En six mois, on en a dénombré une vingtaine pour un butin de près de deux cent mille euros rien qu’en espèces. Plus des bijoux, des bibelots et, parfois, des pièces d’or. Il ne ménageait pas ses efforts pour faire parler les petites vieilles. Trois, au moins, sont mortes dans les jours qui ont suivi l’agression. Impossible d’établir un lien de causalité mais quand même. Ma conviction est que Lili l’a aidé à sortir pour qu’il lui dise où est le pactole et, une fois satisfaite, lui a trouvé cette planque qu’elle nous a indiquée. C.Q.F.D. ! Ça se tient. Y a pas à dire. Mais qu’est-ce qu’on a à en faire, nous, de cette information ? Je lui pose la question. — Je n’ai aucun motif pour envoyer une équipe enquêter. Ou alors il faudrait que je trahisse mon indic qui est aussi ma cible. Ce que je veux, c’est le butin et la coincer. Nous revoilà chargés de mission. Il referme la chemise et me la tend en précisant : — Tout ce que je sais sur elle est là-dedans. C’est pas super complet, on ne sait même pas où elle vit, les RG n’ont que sa vieille adresse qu’elle a quittée il y a un bail, mais faut bien que vous méritiez votre salaire. Faites-en bon usage. Vous ne le regretterez pas.
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