Chapitre 5

1315 Mots
5Sortie de route Pour celles et ceux qui me suivent : dans le précédent bouquin, je vous avais promis de vous tenir informés de mon rendez-vous « coupable » avec Adriana Kostonova, la prof principale de la fac Paris VII. Un échec. Une déception. Autant liquider tout de suite cet engagement pour passer sereinement à autre chose. Je vous raconte en live, c’était un mardi soir, porte de Montreuil, côté extérieur du périphérique : Adriana habite rue Paul-Bert mais m’a donné rendez-vous rue de Paris, à l’angle. Je suis à la fois nerveux, impatient et obscurément mal à l’aise. C’est nouveau cette culpabilité comme si, subitement, je prenais conscience de mes actes. Faire un fiston à Monique tout en fréquentant Brigitte ne m’avait pas causé le moindre état d’âme. Tromper Brigitte avec Vaness’ m’était aussi naturel que de passer d’un bistro à l’autre sauf que le « café » n’avait pas le même goût. Étais-je normal et le deviens-je ? Je suis en avance mais impossible de rester en double file à cet endroit. Je gêne la circulation. Je trouve une place, sur une zone réservée aux livraisons, un peu plus loin. Je reviens sur mes pas et j’attends. Si je fumais, ça serait le moment idéal pour en griller une. Adriana arrive, à l’heure, et sublime. Je me demande ce que je fais là et n’ose pas regarder mon reflet dans la vitrine du pressing devant lequel je suis planté. Empoté, je me sens. Sourire. Je ne sais pas sourire. Ça passe. Elle me met à l’aise en me claquant deux bises et en me remerciant d’avoir accepté l’invitation. Je suis sec. Est-elle mouillée ? Mystère ! Je respire mieux et souris pour de vrai. Quand faut y aller, faut y aller. Elle me propose spontanément un restaurant en remontant sur la porte de Montreuil : « C’est à deux pas, comme tu… on peut se tutoyer ? » Évidemment qu’on peut. « Comme tu es garé, c’est plus facile. » J’ouvre la bouche mais rien ne sort. Le resto fait dans le genre auberge urbaine. Branché, cuisine traditionnelle, portions raffinées, clientèle de quartier. Un chef de rang nous installe tout au fond de la salle cosy. Feutrée l’ambiance, table assez intime, nos voisins chuchotent. Impression bizarre d’être absent, d’être juste spectateur. Adriana fait partie des habitués, deux personnes se lèvent et viennent la saluer. Une me néglige carrément. Le resto est sympa mais, la suivant comme un toutou, je n’ai pas noté le nom en y pénétrant. J’essayerai d’y penser en repartant. On commande des trucs aux noms sophistiqués. Succulents mais pas à la hauteur de l’imagination de celui qui rédige la carte. La « compotée parmentière » qui accompagne le « dos marin des abysses » est simplement un dos de cabillaud-purée. Mais rien à redire, cuisson parfaite, assaisonnement juste comme il faut et des patates écrasées très goûteuses. Adriana me regarde avec une intensité qui me fige encore plus. Je n’arrive pas à soutenir ce regard. Et elle parle. Une nana clairement siglée « enseignement supérieur », un autre-monde. Elle n’a que des certitudes. Je ne fais pas le poids avec mes questions sur tout. Elle ne descend pas de sa sphère et, par souci de simplicité, je suis toujours d’accord avec ce qu’elle me raconte et n’oppose que des arguments légers. Mais je ne me sens pas à ma place. Je ne pige pas tout son discours mais je fais semblant. On a pris « plat-dessert » et une demi-bouteille d’un pinard, paraît-il excellent. Petite grimace quand la belle constate que je ne bois pas. La demi-bouteille sera quand même terminée. « Un homme qui ne boit pas ! Quelle tristesse ! Mais tu dois avoir d’autres défauts. » Bateau. Entendu mille fois. Je souris énigmatiquement en attaquant mon « croquant du Costa Rica », un gâteau avec des grains de café pilés dedans. Très bon, original, mais un peu âpre. Le café me rincera la bouche. La belle passe aux aveux : — Habituellement je n’amène personne chez moi, mais toi tu m’inspires confiance et tu es bien garé. C’est une obsession chez elle, le stationnement. Mais je ne vois pas d’inconvénient à la suivre. Elle me prend le bras. Question initiatives, rien à redire. Je me laisse mener. C’est pas mal non plus. Mais avec elle à mes côtés, j’ai un peu l’impression d’être un candidat à L’Amour est dans le pré qui s’offre un baptême de Ferrari pour épater sa « prétendante », comme ils disent, et paraître branché. Merde, j’ai oublié de noter le nom du restaurant ! Elle vit dans un immeuble coquet tout au début de sa rue. Deuxième étage. Comme chez Vaness’, ça met à l’aise. D’ailleurs l’appartement ressemble beaucoup à celui de ma fliquette, mais on sent un autre level. Plus intello, plus bobo. Pas de table à repasser qui encombre l’entrée. Des étagères, des bouquins, une collection de théières. — Mets-toi à l’aise. Qu’entend-elle par là ? — Un autre café ou un thé ? — Euh… oui… un café plutôt. N’ayant pas de veste, je ne vois pas tout de suite comment me mettre à l’aise. Ça se fait d’enlever son polo pour prendre le café ? Apparemment oui, puisqu’elle me lance de la cuisine où elle a disparu : — Si tu veux te doucher, c’est la porte orange au fond du couloir. Prends une serviette sur la pile. J’obéis comme un zombie et me retrouve à poil dans une salle de bains cent pour cent fille. Bien rangée, très propre, avec brosse à dents électrique sur son support et une collection de vibromasseurs sur une étagère. Le plus petit me donne des complexes. Les plus complexes, pire encore. Je tente de me donner une forme en me savonnant mais le résultat est inquiétant. Pourtant je sais bien que la première impression… Là, je n’impressionne pas trop, faut le reconnaître. Je me sèche. Je suis sec. Comment sortir ? À poil, l’air décontracté ou enroulé dans ma serviette ? Faisons-la à la moderne, j’opte pour la première possibilité. L’air décontracté, faudra quand même que je peaufine. Je ne sais pas comment me tenir. Rester debout serait un peu ostentatoire. Je m’assieds sur le canapé. Mon hôtesse revient avec un plateau. J’hésite à me lever pour la saluer. Elle a profité de mon passage sous la douche pour se mettre aussi à l’aise. Et à l’aise, elle l’est ! Je ne sais plus respirer. Dommage que nous n’ayons pas l’image. Vous n’allez pas me croire. Elle est tellement bien f****e qu’elle collerait en faillite l’inventeur de Photoshop s’il n’avait qu’elle comme cliente. Directe aussi, ce qui m’évite de réfléchir. Il serait indécent de s’intéresser au café qui refroidira, tranquille, dans sa tasse. Je ne vais pas trop en raconter car vous ne comprendriez pas ce que je trouve de décevant à cette rencontre. Moi-même, en y pensant maintenant… quand l’amour devient une évidence. Ça vous est déjà arrivé ? Non ? Moi non plus, c’est la première fois. On laisse faire la nature. Presque de manière contre-nature. J’ai des doutes quand elle me dit qu’elle ne reçoit jamais chez elle. Tant elle est faite pour ça. Pour l’enseignement supérieur, je ne sais pas, mais pour l’amour elle en est le pléonasme. Je b***e. J’ai connu mieux. Elle aussi sans doute. Mais je b***e. Ça me rassure et m’encourage. Les préliminaires sont longs, variés et presque roboratifs. Elle mouille parfaitement et ça, mouiller, on peut difficilement simuler, me semble-t-il. Et puis comme un con, au mauvais moment, celui du lâcher-prise, je me mets à cogiter sur tout ce qui nous sépare, sur l’ennui que j’ai eu, au restaurant, à soutenir notre conversation, à son côté factice, hors du monde réel. Je b***e toujours mais impossible de jouir. Elle, si, ça va. Au début c’est prometteur, flatteur même, mais à la longue ça devient vraiment handicapant. Elle se fatigue comme une truite au bout de la ligne du pêcheur. Je sens des interrogations dans son regard et la phrase fatale tombe : — Je ne te plais pas ? Faudrait être idiot pour répondre : « C’est ça, oui, t’es pas terrible. » Je balbutie un truc comme quoi, au contraire, elle me plaît trop et que ça coupe tous mes moyens. Elle est polie et bien élevée. Elle me sourit en me disant : — C’est pas grave… Certes, mais à ce moment précis je sais que c’est foutu. Ma récente culpabilité aura gagné la partie. On boit nos cafés, froids. On échange quelques mots mais le cœur n’y est pas. Juste quand je réfléchis à une bonne raison de prendre congé, elle m’épargne cette peine : — Je commence tôt, demain, et il est déjà tard… Je regarde ma montre : 21 h 30, tard ? Je me lève, me rhabille et prends congé en lui promettant des jours meilleurs. En redescendant, je sais qu’elle a déjà tourné la page.
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