2.
La maison revêtit peu à peu les couleurs de la fête. Le sapin artificiel, une fois illuminé, donnait au salon une allure presque chaleureuse. Quelques guirlandes rouges et vertes égayaient l’entrée et la rambarde de l’escalier.
Prune tremblait. Le froid de tout à l’heure s’attardait toujours autour de son cou, le long de son dos. Elle ne parvenait pas à se libérer de cette sensation. Sa mère la houspillait et jetait des regards nerveux par la fenêtre de la cuisine, jusqu’à l’annonce fatidique :
— Voilà Francis et les autres.
Elle s’essuya les mains, jeta son tablier et vérifia l’état de ses cheveux.
— Tiens-toi droite. Ne donne pas à cette mégère des raisons de nous critiquer.
Prune se redressa avec une grimace.
— Pour ce qu’elle fait attention à moi de toute façon.
Sa mère se campa sur le pas de la porte. Claire Brac remonta l’allée au bras d’Anthony. Un solide gaillard lui aussi, mais moins lourd que Francis et capable de sourire. Il portait son costume de fête noir, sans cravate. Lui aussi était très large de cou. Ses cheveux châtains broussailleux luisaient, englués de gel.
Quelle que soit l’occasion, Claire portait des robes de velours moiré et de gros bijoux fantaisie en verroterie. Elle appuyait sa silhouette trapue sur une canne à pommeau métallique, pourtant elle se déplaçait avec une aisance étonnante. La vieille dame n’hésitait jamais avant de poser un pied, ne trébuchait jamais. Aux yeux de Prune, elle ne se pendait aux bras de ses fils que pour les tenir à sa merci.
Une sensation d’électricité parcourait l’air, entre deux échanges de politesses. Prune se tenait en retrait, les mains fourrées dans les poches. Entre les produits capillaires et parfums musqués, l’odeur des Brac lui soulevait le cœur.
— Je monte me changer, souffla-t-elle à la première occasion.
Elle ne s’autorisa à respirer profondément qu’une fois à l’étage.
Répugnant. La vieille Claire, on dirait un crocodile dans une peau humaine.
Prune enfila une robe vert sombre que sa mère avait préparée pour elle. S’y ajoutaient un collier de fausses perles roses et une broche assortie. Prune grimaça devant son reflet dans le miroir.
Non mais, de quoi j’ai l’air… Pourquoi je ne peux pas rester en pantalon au moins ?
Elle descendit sans entrain pour un apéritif de toasts au saumon fumé et foie gras.
Lorsque Prune fit son entrée dans le salon, l’atmosphère la cloua sur place. À première vue, tout semblait en ordre : le sapin clignotait à côté de la télévision, la table basse supportait les plats de toasts, le vin doux, ainsi qu’une bouteille de jus de pomme. Encore un détail qui lui donnait la sensation d’être une gamine. Les cadeaux s’entassaient déjà sur le vaisselier près de la fenêtre. Tous les convives entouraient la table, un verre ou un toast à la main. Et pourtant.
Le visage blême, la mère de Prune serrait les poings si fort que ses jointures avaient blanchi. Elle ne cillait pas.
— Claire, si vous insistez, je vais devoir vous demander de partir.
Prune tombait des nues. Jamais sa mère ne s’était opposée ouvertement à la vieille Brac. Quelle mouche la piquait ?
Son cœur remonta dans sa gorge lorsque les deux fils se levèrent au ralenti, véritables chiens de garde. Claire ne bronchait pas, le regard fixé droit devant elle. Elle ne faisait pas mine de partir, encore moins d’apaiser la situation. Les bras de Prune se hérissèrent de chair de poule. Elle se propulsa au milieu du salon.
— Maman !
Pendant un instant, il sembla qu’on avait aspiré tout l’air de la pièce. Puis sa mère réagit.
— Remonte dans ta chambre !
— Mais…
— Tout de suite !
Anthony renchérit, un sourire rassurant sur les lèvres :
— Va. Laisse les adultes discuter entre eux.
Son ton était doux, presque paternaliste. Pour qui se prenait-il ? Prune fronça les sourcils.
— Si je dois partir, ce sera parce que ma mère le demande !
Une lueur de satisfaction traversa le regard de celle-ci. Il y avait de la douceur dans sa voix lorsqu’elle reprit :
— Alors monte, ma puce.
Pourquoi fallait-il que la connivence renaisse entre elles dans un moment pareil ? Prune lutta contre l’envie de résister. Sa mère perdrait son aplomb si elle n’obéissait pas. À contrecœur, elle tourna les talons, remontant les marches jusqu’à mi-hauteur de l’escalier. Elle s’assit et tendit l’oreille. Les frissons d’une colère mêlée d’inquiétude irradiaient dans son dos. Si ces grandes brutes se liguaient contre sa mère, toutes deux seraient sans défense. Prune aurait parié que la vieille Claire pourrait faire exécuter ses quatre volontés à ses fils. Cette idée lui donna le vertige. Si sa mère était en danger, elle ne pouvait compter que sur sa fille pour appeler de l’aide.
Si seulement je pouvais les faire sortir de nos vies pour toujours ! Si je pouvais les envoyer loin dans l’Outre-Temps !
Seules des bribes de conversation lui parvenaient :
— … donner… Adrien… laissé à votre garde…
Prune se pencha en avant, agrippée à la rambarde, luttant pour entendre malgré les pulsations emballées de son cœur. La tension dans sa nuque et ses épaules devenait pénible à endurer. Finalement, elle n’entendit plus que la voix de Francis. Il ne criait pas, mais quelque chose dans son intonation glaçait le sang. Le silence tomba ensuite, absolu.
Pendant une minute interminable, rien ne bougea dans le salon. Puis le raclement d’un fauteuil déchira le silence, suivi de bruits de pas. Mue par un réflexe d’animal aux abois, Prune bondit vers l’étage. Dans sa précipitation, elle se cogna le coude contre la rambarde et courut jusqu’à sa chambre en serrant les dents.
Alors qu’elle massait son articulation endolorie, on toqua à sa porte. Sa mère entra, un sourire sans joie sur le visage.
— Ma puce.
Sa voix contenait toujours l’émotion qui les avait unies un moment plus tôt.
— Je suis désolée, la soirée se passe plus mal que prévu. Qui aurait cru ça possible ?
Elle jeta à Prune un regard de connivence et reprit :
— Prépare un sac. Je vais appeler Agnès Carnot et lui demander si tu peux passer la nuit chez elle.
Prune demeura bouche bée un moment. Avait-elle bien entendu ? Son courage s’effondra.
— Mais, maman…
— Ne discute pas s’il te plaît, pas ce soir. La situation est tendue et je préfère que tu restes en dehors de ça.
Un silence inconfortable se glissa entre elles. Prune n’y tint pas.
— Ça a un rapport avec papa. J’ai entendu son nom.
Sa mère se raidit.
— Tu… Je soupçonne une histoire d’argent. Claire veut sans doute me faire payer le temps passé à la charge de son cher fils.
Prune secoua la tête.
— Mais tu travailles maintenant. Francis ne nous entretient plus !
— Nous vivons sous son toit. Cette mégère a l’air de penser que ton père m’aurait laissé plus que je ne veux bien l’avouer. Elle compte sur sa part du magot.
Prune refoula l’envie de descendre dire ses quatre vérités à la vieille. Une rage sourde lui chauffait le visage. Soudain, une idée lumineuse s’imposa à elle.
— Maman, fais ta valise ! Oublie la famille de Francis, on peut s’en aller et commencer une nouvelle vie ailleurs !
Elle s’accrocha à cette idée. Léonie les accueillerait toutes les deux, quelque part dans l’Outre-Temps, où les Brac ne seraient plus qu’un lointain souvenir. Pendant un instant, l’expression de sa mère devint incertaine. Puis elle secoua la tête.
— Et où irons-nous ? Agir sur un coup de sang ne nous apportera rien de bon.
— Alors je reste ici avec toi ! On va se serrer les coudes. Je ne suis plus une gamine !
Sa mère se leva, comme si leur proximité inhabituelle la brûlait.
— Prune, arrête. Je ne veux pas qu’ils te harcèlent de questions. Notre vie d’avant ne les regarde pas. Prépare ton sac, s’il te plaît.
Livrée à elle-même, Prune demeura les bras ballants. Toute énergie l’avait quittée. Dans quelques minutes, elle quitterait le champ de bataille, malgré son désir d’en découdre. Comme si sa mère s’en sortirait mieux sans elle.
Que cachait-elle ? De toute évidence même les Brac savaient quelque chose que Prune ignorait. Le doute lui faisait mal. Elle balaya la chambre du regard. Son sac. Préparer ses affaires, son départ, comme elle l’avait si longtemps rêvé.
Non, pas comme ça. Ce n’est pas l’idée que je m’en faisais.
Prune considéra ses possessions, le cœur serré. Impossible d’emporter ses livres préférés ou ses cartes du ciel. Elle attrapa à la volée sa besace et y fourra en priorité l’enveloppe contenant les lettres de sa marraine. Puis, elle y ajouta deux albums photo camouflés sous une reliure de livre, une boîte de bonbons remplie de ces broutilles qu’elle collectionnait, son attrape-rêve et son carnet de constellations. Son sac menaçait de craquer aux coutures. Elle rassembla quelques vêtements chauds et une trousse de toilette dans une petite valise.
Prune croisa son reflet dans le miroir : endimanché et l’air miné. Dans un accès de rage, elle se débarrassa de ses habits de fête au profit de son jean et d’un pull à grosses mailles. Finie l’hypocrisie.
Un calme de mauvais augure régnait dans le couloir. Une fois au rez-de-chaussée avec ses bagages, elle aperçut Anthony assis dans le salon. Le costaud sirotait son verre avec un air de propriétaire des lieux. Prune lui souhaita de s’étrangler avec son muscat.
Sa mère sortit de la cuisine et la poussa aussitôt vers la sortie, sans la regarder en face.
— Tu es prête ? Agnès t’attend. On se retrouve demain matin.
Prune traînait les pieds, une tension serrait son ventre. Elle voulait, plus que tout, connaître la vérité, mais Anthony veillait l’air de rien, son verre à la main. Sa mère ne dirait rien en sa présence.
Quelques instants plus tard, le froid accueillit Prune d’une gifle. La porte se referma dans son dos. Elle en contempla quelques instants le battant, comme si elle le voyait pour la première fois. Ou la dernière. La solitude se referma sur elle, de la même manière que le jour de la disparition de son père. La température chutait, promettant du gel à l’aube. Jamais Noël n’avait revêtu des couleurs aussi tristes.
Une tension soudaine à l’arrière de son crâne fit tressaillir Prune. Elle reconnut la chaleur qui se propageait dans sa tête et accéléra le pas : Léonie tendait sa volonté vers elle. Enfin quelqu’un qui daignerait s’adresser à elle franchement !
Prune avala la distance qui la séparait de la maison des Carnot, l’esprit embrouillé par des émotions contradictoires. Elle ne parvenait pas à refouler l’impression d’être au centre d’un énorme mensonge collectif. Tous la traitaient comme si elle ne se rendait compte de rien ! La lettre de sa marraine concentrait tous ses espoirs. Peut-être Léonie savait-elle quelque chose sur les événements de la soirée ? Malgré la distance, elle ignorait bien peu de choses sur la vie de Prune.
Madame Carnot lui ouvrit la porte comme s’il ne se passait rien d’extraordinaire.
— Je t’ai préparé un plateau-repas. Tu dois avaler quelque chose et te reposer, demain, nous partons très tôt.
Prune tiqua. Elle considéra avec suspicion la femme qui lui souriait.
— Nous partons ? Vous voulez dire que vous partez ?
Monsieur Carnot vint la débarrasser de sa valise. Plus grand que son épouse, il exhibait un nez proéminent au milieu d’un visage blême, cerné d’un collier de barbe blonde. Il secoua la tête.
— Nous avons proposé à ta mère de t’emmener à la neige avec nous. Qu’en penses-tu ?
Prune réfléchit en vitesse. Tout ça ressemblait à un coup monté. Sa mère faisait passer la manœuvre pour une innocente invitation de la part d’un couple que Prune hésiterait à vexer. Idéal pour l’éloigner sans faire de vagues.
D’une voix blanche, elle demanda :
— Puis-je téléphoner, s’il vous plaît ?
Monsieur Carnot jeta un regard à son épouse.
— Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée.
— Je dois parler à ma mère.
Le couple parut inquiet. Madame Carnot prit la parole à son tour, avec une douceur toute maternelle :
— Pour le moment, ta maman a des soucis à régler. Je pense que si tu veux l’aider, le mieux est de la laisser en paix ce soir. Tu pourras l’appeler une fois que nous serons arrivés au chalet.
Le couperet tombait. Prune hocha la tête, non pas en réponse à son hôtesse, mais parce qu’elle comprenait ce que cachaient ces quelques mots. Sa mère avait tout manigancé. Tout son être se révoltait face à son impuissance. Ne pouvait-elle se fier qu’à Léonie ?
Une idée dangereuse lui traversa alors l’esprit. Elle redressa le dos pour se donner un air assuré.
— Je ne veux pas vous encombrer. Le mieux serait que j’aille passer les vacances chez ma marraine.
Le couple échangea un regard perplexe. Madame Carnot se tapota le menton, l’air hésitant.
— Ta mère n’a pas mentionné…
— Je sais, coupa Prune précipitamment. C’est un peu compliqué, mais je peux laisser un message pour que ma marraine vienne me chercher. À la gare, par exemple.
Pieux mensonge, Léonie ne pourrait probablement pas venir, en tout cas pas si rapidement. Mais une fois seule, Prune attendrait ses instructions. Monsieur Carnot secoua la tête.
— Il vaudrait mieux en parler à Diane avant. Pour le moment, il faut manger et te reposer.
Son épouse, l’air soulagé, enchaîna :
— J’ai préparé le lit de la chambre d’ami. Demain tu y verras plus clair. Nous allons passer à table.
Prune déglutit douloureusement. Leur gentillesse l’empêchait de donner libre cours à sa colère, ou même de les planter là pour s’enfuir. La chaleur s’intensifia le long de sa nuque. Elle baissa les yeux pour ne pas trahir l’excitation qui la traversait.
— Merci, mais je n’ai vraiment pas faim. Je peux aller dormir, s’il vous plaît ?
Le couple n’insista pas. Madame Carnot l’emmena dans une petite chambre du rez-de-chaussée et alluma la lampe de chevet. La décoration était sommaire, dans des tons de bleu et de gris.
— Il y a une salle d’eau à côté. Je vais te sortir des serviettes.
— Merci, madame.
— Je ne te convaincrai jamais de m’appeler Agnès, on dirait ? Dors bien. Et si jamais tu changes d’avis, je te mets une assiette de côté.
Elle referma la porte derrière elle. Un silence monastique s’installa dans la pièce.
Prune attendit quelques instants pour s’assurer qu’Agnès ne revenait pas, puis ouvrit sa besace d’une main fébrile. Un rapide inventaire lui fournit un vieux stylo à bille et son carnet de constellations. Agenouillée à même le sol, le dos rond, elle griffonna à un rythme effréné sur la première page vierge qu’elle trouva. Les lignes s’enchaînaient dans un léger crissement de papier, doux et continu. D’expérience, elle savait que si le flot s’interrompait, elle risquait de perdre une part du message. La pointe de son stylo décollait à peine de la feuille. Durant tout le temps nécessaire, elle ne releva pas les yeux.
Enfin, Prune étira son dos endolori et considéra le résultat. Sa tête tournait, mais elle ne s’en inquiéta pas outre mesure : après cet exercice, elle ressentait toujours un léger malaise. Ce soir, pourtant, trop de tensions s’accumulaient. La fatigue la submergeait, sans prévenir, une sueur froide couvrit son corps, sa vision se grisa.
Elle bascula dans un trou noir.