3.
Prune émergea de l’obscurité petit à petit. Il lui fallut quelques minutes pour se souvenir de l’endroit où elle se trouvait, de la lettre, de la raison pour laquelle elle gisait sur le sol. Tout son corps l’élançait et chaque battement de cœur résonnait douloureusement dans sa tête. Les lueurs du matin s’infiltraient entre les rideaux.
Autour d’elle, la maison s’animait peu à peu. Prune s’assit sur le lit pour lire la missive de sa marraine avant que les Carnot ne viennent la chercher. Sa vision se troublait et elle dut s’y reprendre à plusieurs fois. Elle fronça les sourcils lorsqu’elle découvrit l’entrée en matière :
Prune, il se passe ici des choses que je ne peux pas t’expliquer pour le moment. J’ai perdu tout contact avec toi pendant un temps et je te retrouve dans une situation inattendue. Il n’y a pas de coïncidences. Même si tu n’en as pas conscience, tous les événements de ces dernières heures sont liés. Tu dois me rejoindre, nous ne pouvons plus attendre.
Pars avec la famille qui t’accueille, éloigne-toi le plus possible de la capitale. Je t’enverrai un passeur à la première occasion.
La voix d’Agnès l’interrompit pour l’inviter à rejoindre la table du petit-déjeuner. Prune bredouilla une réponse, dans un état second. Elle rangea le carnet, puis effectua un brin de toilette. Le miroir lui renvoya l’image d’un visage pâle et effaré, la marque du tapis incrustée dans la joue.
Une excitation nouvelle se mêlait à l’angoisse. Enfin, le grand départ arrivait ! Mais elle ne parvenait pas à imaginer le rapport qui existait entre l’incident de la veille et les mystérieux événements dont parlait Léonie. Quelle frustration d’être toujours plongée dans l’ignorance par les adultes ! La croyaient-ils donc trop bête pour comprendre ? Ou trop fragile ?
C’est toujours la même chose. Parce que je ne parle pas fort ou que je n’essaye pas à tout prix d’attirer l’attention, on me prend pour une chiffe molle. Valentine n’a pas ce genre de problème, elle.
Le petit-déjeuner se déroula comme dans un rêve lointain, peut-être parce que la nuit se pressait encore aux fenêtres. Prune oublia de manger, écouta à peine ses hôtes. Elle rougit de honte en réalisant qu’elle se comportait de manière tout à fait impolie. Personne ne lui fit la moindre remarque. Seule Valentine souriait parfois, l’air narquois.
Prune aida à débarrasser et à laver la vaisselle pour rattraper un peu son manque d’entrain. Dans son empressement, elle manqua par trois fois de casser une tasse. Les mains occupées, elle observa par la fenêtre Sandro et son père, en train de charger le grand monospace garé dans l’allée. Le décor scintillait sous une fine couche de givre, éclairée par le réverbère du trottoir.
Le jour grisaillait déjà au loin quand monsieur Carnot donna le signal du départ. Valentine et sa mère somnolèrent presque aussitôt assises. Sandro, lui, servait de copilote à son père. Le véhicule rejoignit le périphérique où il gagna en vitesse, puis il entra sur une autoroute et se mit à vrombir comme un avion au décollage.
Prune ne connaissait même pas leur destination.
Le véhicule avala des kilomètres toute la matinée, avant de s’engager sur des routes départementales boisées. Prune dévorait ce paysage des yeux. Il regorgeait sûrement de tous ces animaux qu’on ne voyait jamais dans les grandes villes, de chemins creux, de mousses et de champignons étranges. Un peu après treize heures, monsieur Carnot stationna le monospace sur une petite aire en lisière de la forêt. Tous se rassemblèrent autour du panier de pique-n***e et grignotèrent en faisant les cent pas pour se réchauffer.
Un sandwich à la main, Prune s’engagea dans une amorce de sentier pour s’éloigner de la route. Une envie de s’enfoncer sous les arbres s’empara d’elle. Les résineux, alourdis d’humidité, la cernaient en silence. Une branche craqua sous son pied. Elle aurait juré que la forêt retenait son souffle. Peut-être jusqu’au printemps. Ou simplement jusqu’à ce qu’elle, Prune, décide de s’y aventurer. Le froid ne la dérangeait plus. La brume glissait en elle au fil de ses inspirations. Tout son être désirait se fondre dans ce silence vivant, palpitant sous une apparente immobilité. Un univers à son image, étrangement familier. Son bien-être s’évapora au contact d’une pensée pénible : comment convaincre Agnès et son mari de la laisser s’enfuir avec ce fameux passeur ? Le reconnaîtrait-elle seulement ? Prune résista à l’envie de se mettre à courir, de se perdre dans les bois, là où seule Léonie la retrouverait. Ce serait trop cruel envers ses hôtes.
Une voix claire la fit sursauter.
— Tu ne devrais pas trop t’éloigner, on va repartir bientôt.
Valentine arrivait à sa suite, perchée sur ses bottes à hauts talons, son éternel smartphone à la main. Prune lorgna une dernière fois en direction de la forêt, puis obéit. Il n’y avait rien d’autre à faire pour le moment.
La fin du trajet se déroula dans une certaine morosité. Le jour déclinait et rendait le paysage imprécis. Le frère et la sœur se chamaillaient. Agnès se plaignait de maux de tête. Prune se recroquevilla dans son siège, embarrassée de jouer les témoins de leur intimité. Elle regretta de ne pas avoir emporté son vieux lecteur MP3.
Au pied du dernier col avant leur destination, monsieur Carnot bifurqua vers un petit village adossé à la montagne, le long d’une route encaissée. Tout autour, la forêt sombre mangeait le paysage. Le monospace longea les maisons jusqu’à la toute dernière. Trois étages, un toit d’ardoises et un jardinet chargés de neige se dessinèrent dans la lumière des phares.
Monsieur Carnot manipula le gros heurtoir de porte à plusieurs reprises avant d’obtenir une réaction. De l’intérieur, leur parvenait un bruit de voix et de musique. Les bagages furent déchargés dans un hall chaud et douillet. La maîtresse des lieux, une sexagénaire élégante, les cheveux grisonnants parfaitement entretenus, leur confia deux clefs ainsi que des draps propres.
— Ma famille occupe trois des chambres durant les fêtes, les deux qui restent vous attendent.
Prune, embarrassée d’être l’invitée de trop, se rencogna un peu le temps des négociations. On convint que Sandro dormirait sur un lit d’appoint en compagnie des parents, les filles ensemble dans l’autre pièce. Les dernières provisions de voyage furent partagées et l’on se souhaita la bonne nuit. Valentine ricana lorsqu’elle fut seule avec Prune, dans une coquette chambre aux tons parme.
— Heureusement que tu es là, sinon j’aurais dû supporter Sandro. Il parle en dormant, c’est pénible !
Prune ne put s’empêcher d’imaginer la scène et sourit.
— Il est plus nerveux qu’il en a l’air.
— Tu vois, tu ne veux jamais me croire ! Mon frère est trop bizarre. Allez, honneur aux invitées, passe à la salle de bain la première.
Une douche brûlante soulagea Prune des élancements de la nuit précédente. Sa tête vibrait encore des longues heures de voyage. Elle se coucha avec un soupir. Quand enfin la lumière s’éteignit, la tension redescendit. Prune glissa dans un état de semi-conscience. Elle se laissa submerger par un flot d’images et de sons, en spectatrice de son imagination.
Elle marchait dans une forêt hivernale. Le vent faisait siffler les branches des arbres dénudés. Prune déboucha dans une clairière d’où elle apercevait de hauts monts enneigés, leurs sommets majestueux tutoyant les nuages. Devant elle se dressait une pierre levée, à la façon d’un menhir. Elle y décela la forme d’une corne, sculptée en bas-relief au-dessus d’un œil rond. Intriguée, elle voulut s’en approcher, mais ses pieds refusèrent de lui obéir, comme enracinés dans l’herbe.
Les arbres se tendirent vers elle, animés de spasmes. Leurs longs craquements sinistres rappelaient des gémissements d’êtres vivants, pourtant Prune n’y décelait aucune menace. La clairière disparut. À sa place serpentait un petit chemin, bordé d’un épais tapis de mousse.
Elle voulut l’emprunter, mais ses pieds résistaient à tous ses efforts. Un froid intense l’enveloppa. Dans le ciel, les nuages se noyaient dans une pénombre bleutée. Les petits cheveux sur la nuque de Prune se dressèrent dans une sensation électrique. Une envie violente de s’enfuir la saisit, mais tout son corps s’engourdissait petit à petit. Elle peinait même à cligner des paupières, luttait pour contrôler les muscles de sa mâchoire.
Les yeux écarquillés, les mains couvertes d’une sueur glacée, elle crut sa dernière heure arrivée lorsque sa respiration commença à ralentir…
Le monolithe gravé réapparut devant elle. Ou peut-être n’avait-il jamais disparu ? Des lettres fines, tracées par une main invisible, s’y incrustèrent dans une lueur incandescente. Prune aurait reconnu cette écriture n’importe où : celle de Léonie.
Réveille-toi ! Tu es en danger ! Réveille-toi et quitte la maison le plus vite possible ! Cours vers la forêt, le passeur…
Le mouvement d’écriture ralentit et se figea sans terminer sa phrase. Prune se débattit de tout son esprit, tel un oiseau en cage.
Se réveiller ? Comment je peux me réveiller ? Je ne peux plus bouger !
Elle banda sa volonté, serra les dents, ou du moins, imagina qu’elle serrait les dents et les poings. De toutes ses forces, elle se visualisa en train d’enfoncer ses ongles dans ses paumes. La douleur la tirerait peut-être du sommeil ?
Prune se redressa dans un sursaut, le souffle court, le front mouillé de sueur dans l’obscurité de la chambre. Elle brûlait d’envie d’allumer la lumière, mais Valentine dormait à poings fermés. Mieux valait ne pas l’alerter sans pouvoir fournir une explication. Jamais encore la magie de sa marraine ne s’était introduite jusque dans les rêves de Prune. De toute évidence, Léonie cherchait à la prévenir d’un danger bien réel. Et tout proche.
Avec d’infinies précautions, elle enfonça le bouton d’éclairage de sa montre. Le cadran affichait trois heures et quart, mais la trotteuse ne bougeait plus. L’idée de quitter la chaleur de la maison pour le froid nocturne n’avait rien de séduisant, mais un sentiment d’urgence la taraudait. Elle s’était toujours fiée aux conseils de Léonie. Prune se vêtit à la hâte, dans le noir, avant de jeter sa besace sur son épaule.
Si Léonie pense que le salut est dehors, alors, en avant ! Au moins, je n’aurai pas à expliquer aux Carnot quoi que ce soit au sujet de mon départ.
Après quelques tâtonnements pour trouver son chemin, elle referma la porte de la chambre derrière elle. Malgré son application à chercher ses appuis, le plancher grinça à chacun de ses pas. Le moindre bruit prenait un relief incroyable dans un tel silence. Prune regretta de ne pas avoir fait attention à la disposition des lieux à son arrivée, mais n’alluma pas la lumière pour autant. Pas question de réveiller quelqu’un. Elle progressa donc à l’aveuglette, en retenant sa respiration. Ses doigts s’engourdirent lorsqu’elle les posa sur la rampe de l’escalier. Un froid intense régnait sur le palier, contrastant avec l’atmosphère douillette de la chambre.
Comme dans le rêve…
Elle parvint au bas des marches sur la pointe des pieds, s’avança dans la direction approximative de la porte d’entrée et buta contre ce qui devait être un guéridon. Elle crut que son cœur remontait dans sa gorge. Immobile, elle attendit que l’inévitable se produise.
Lorsque le sang cessa de battre à ses tempes, qu’elle eut la certitude que personne n’avait entendu, elle chercha l’interrupteur du bout de ses doigts gelés. Elle l’enclencha, l’espace d’un instant, pour se faire un cliché mental de la zone. La lumière inonda le couloir et disparut aussitôt. Pendant ce bref moment, Prune vit se découper devant la porte d’entrée une silhouette, qui lui barrait la route : un géant aux épaules hérissées de pointes. Elle eut l’impression que sa peau se rétractait comme si elle tombait dans une eau glacée. Sa main s’abattit sur l’interrupteur pour rallumer avant que l’individu n’ait pu s’approcher.
Plus rien.
Le cœur au bord des lèvres, elle regarda partout, s’attendant à voir surgir cette présence juste derrière elle, dans un angle mort.
C’est juste une illusion d’optique ! Tes yeux te jouent des tours.
Tremblante, Prune colla son dos au mur et glissa en crabe vers la sortie. Réveiller les propriétaires était devenu le cadet de ses soucis. Elle saisit la poignée de la porte d’entrée à deux mains et la tourna, mais celle-ci refusa de bouger. Prune tâtonna jusqu’à trouver un verrou, qui demeura immobile malgré tous ses efforts. Une sueur glacée naquit au creux de son dos. Elle jeta un coup d’œil furtif par-dessus son épaule. Au bout de quelques ins-tants, elle s’affaissa au sol pour reprendre son calme.
Ne sois pas stupide. Tout est fermé, ils dorment, il n’y a personne dans ton dos. Respire.
Prune contrôla son souffle, jusqu’à ce que ses mains cessent de trembler. Puis elle se remit sur pied pour tenter une nouvelle fois d’ouvrir le verrou. Rien n’y faisait, la porte résistait avec obstination. Même la chaînette de sécurité était rigide, au lieu de se balancer mollement.
C’est un cauchemar. Je dois me réveiller ! Je dois sortir d’ici !
Elle s’apprêtait à chercher une autre issue, quand la porte fut parcourue d’une légère vibration. Puis d’une autre, plus forte. Le phénomène se répéta, plus intense encore, secouant tout le chambranle. Prune recula d’un pas. Le choc se répéta. Elle tenta de poser à nouveau une main sur le battant. Le coup suivant l’ébranla toute entière. Ses jambes flageolèrent. On aurait dit que quelqu’un, de l’autre côté, donnait des coups de bélier rageurs contre le bois. Quelqu’un qui ne se souciait pas d’attirer l’attention. Quelqu’un qui voulait entrer coûte que coûte. Prune gémit, figée par la terreur. Trop tard ! Le danger l’avait rattrapée !
La porte céda dans un craquement sourd. Elle ne se brisa pas, mais se désolidarisa du chambranle, suspendue dans l’espace à quelques centimètres de ses points d’attache. Prune cligna des paupières avec frénésie. La porte ne tombait pas. Rien ne la retenait plus, pourtant, elle ne tombait pas.
Au-dehors, une série de lueurs perçait le noir de la nuit. Une bouffée d’air froid s’insinua à l’intérieur. Moins froid, cependant, que celui du couloir. Le souvenir de cet étrange moment, la veille au soir dans la maison vide, assaillit Prune. Se pouvait-il que quelqu’un ou quelque chose ait tenté de s’en prendre à elle chez Francis ? Elle s’avança avec prudence. Pas de trace d’une présence à l’extérieur. La porte s’était déplacée juste assez pour lui permettre le passage, si elle se tortillait un peu. Elle toucha le battant, mais il résista comme s’il était toujours fixé et verrouillé.
C’est de la magie ou je ne m’y connais pas. Est-ce l’intervention de Léonie ?
Prune se contorsionna dans l’espace entre porte et encadrement. Elle grogna, fit sauter un ou deux boutons de son manteau avant de jaillir au-dehors comme un diable hors de sa boîte. Ses genoux s’entrechoquaient, ses côtes l’élançaient, mais elle était enfin libre !
La fuite la plus ridicule du monde, bravo. J’espère que personne n’a rien vu…
Elle ajusta sa besace et traversa le jardinet aussi vite que ses jambes dai-gnaient la porter. Le froid se dissipa, elle reprit confiance.
Une ombre jaillit devant elle, si vivement que Prune bascula à la renverse. Elle atterrit sur les fesses avec un cri étranglé. Un être mi-homme, mi-animal, s’avança dans un rayon de Lune, la tête coiffée de cornes recourbées vers l’arrière. Deux yeux ronds fixaient Prune sans ciller, de part et d’autre d’une face entièrement velue. Une tête d’animal, posée sur un torse d’homme, dont les épaules et le cou étaient aussi recouverts d’un poil brun et blanc. Les bras puissants se terminaient par des mains trop larges. Sous le nombril, un corps quadrupède évoquait un animal de montagne, chamois ou bouquetin. Bouche bée, Prune le trouva immense, assez grand pour regarder Francis de haut.
Sa voix était profonde et calme comme un lac la nuit.
— Je suis le passeur. Léonie m’envoie.
Sa phrase à peine terminée, il s’engagea sur le tronçon de route qui descendait vers la forêt. Prune se remit sur pieds en catastrophe.
— Attendez !
L’être s’arrêta net et lui jeta un regard oblique. Elle déglutit, impressionnée par son air sévère.
— Dites, qu’est-ce qui se passe dans le gîte ?
— Le Gel a pris la maison.
Prune ne broncha pas, abasourdie. Sa gorge se serra.
— Les Carnot… les gens à l’intérieur sont en danger ?
La créature martela le sol d’un sabot.
— Le danger pour eux, c’est toi. C’est après toi que le Gel en a. Suis-moi, tu l’entraîneras loin d’ici.
Le cœur de Prune bondit dans sa poitrine. L’hybride ne plaisantait pas. Il émanait de sa voix une gravité noble qui donnait le frisson. La Lune se reflétait dans ses yeux immenses. D’un geste de la main, il l’invita à le suivre.
Si je pars, ils seront saufs. Léonie trouvera le moyen de les prévenir que tout va bien. J’en suis sûre.
La conscience de Prune souffrait à l’idée d’abandonner la famille qui l’avait accueillie même s’ils étaient de connivence avec sa mère. Mais ses pieds défiaient sa volonté, avançant comme si un fil invisible la tirait vers l’avant. Le voyage vers d’autres Temps débutait enfin.