Elle sortit la robe de son plastique comme on libère une arme. Noire, fluide, indécente juste ce qu’il faut. Une fine chaîne argentée autour du cou tenait le col souple qui tombait en drapé sur sa poitrine. Le tissu épousait ses courbes comme une seconde peau, s'arrêtant haut sur la cuisse… et là, la surprise : une fente audacieuse révélait tout le flanc de sa jambe droite, retenue seulement par quatre chaînes perlées qui reliaient les deux pans du tissu. Chaque pas ferait danser les perles. Chaque geste deviendrait une promesse.
Elle se regarda dans le miroir. Une femme. Une inconnue. Une arme de séduction en mission. Elle ne voyait pas Elina. Elle voyait une autre femme. Une fiction taillée pour séduire, pour survivre.
Ses cheveux sombres glissaient librement sur ses épaules. Ses lèvres, peintes d’un rouge discret. À son poignet, une fine montre dorée empruntée à Sofia. Elle inspira, croisa son reflet.
Mila Varnier, murmura-t-elle. Ce soir, tu entres dans leur monde.
Et elle descendit. Droite. Silencieuse. Prête.
La voiture l’attendait en bas. Même chauffeur, même silence. Pas de musique, pas de bavardage.
Le trajet fut court cette fois. À peine quinze minutes avant que les grilles d’une villa privée ne s’ouvrent devant eux. Une propriété en bord de mer, reculée, protégée par des caméras et des gardes.
La voiture s’arrêta devant la villa bordée de palmiers et de lumière chaude. Le portail venait de se refermer derrière eux, coupant Mila du monde extérieur comme une trappe silencieuse.
Le chauffeur coupa le moteur, puis se tourna vers elle. Son regard s’attarda une seconde de trop sur ses jambes nues, longées par les chaînes scintillantes de sa robe noire. Il toussota, mal à l’aise, avant de reprendre un ton professionnel.
— Écoutez-moi bien. Ce client-là… c’est pas n’importe qui.
— Je t’écoute, répondit-elle simplement, le regard calme malgré les battements rapides de son cœur.
— C’est la première fois qu’il fait appel à nous. À vrai dire, on ne comprend même pas pourquoi. Il n’a jamais été du genre à fréquenter ce genre de services.
Il marqua une pause, comme s’il cherchait les bons mots.
— C’est un homme extrêmement riche. Puissant. Et discret. Il faut que tout se passe bien ce soir, tu m’entends ? Pas de faux pas. Pas de familiarités inutiles. Tu fais ce qu’il te demande, rien de plus. Rien de moins.
— Et s’il ne demande rien ? souffla-t-elle, presque pour elle-même.
— Alors tu t’adaptes. Tu restes digne. Élégante. Professionnelle. Et surtout, tu fermes les yeux sur ce que tu vois ou entends ici. Cette maison appartient à Khaled Ibn Rashid Al-Maktari. Le demi-frère de l’Émir. Ce nom, tu ne le répètes jamais. Tu ne sais pas à quel point il vaut plus qu’un pays entier.
Mila acquiesça sans rien dire. Son visage ne trahissait rien. Ni l’appréhension, ni le trouble que provoquait ce nom qu’elle avait déjà vu passer dans les recherches liées à Sofia.
Le chauffeur descendit pour lui ouvrir la porte. L’air était tiède, chargé de jasmin et de mystère. Mila posa un pied hors de la voiture, puis l’autre, ses talons effleurant les dalles de marbre comme une promesse.
— Bonne chance, murmura le chauffeur. Tu vas en avoir besoin.
Elle le remercia d’un regard, puis marcha droit devant, le dos droit, les épaules dégagées. Sa robe épousait chaque courbe de son corps. Le tissu noir, satiné, semblait couler sur elle comme une seconde peau, dévoilant ses hanches lacérées par des chaînettes de perles. Le genre de tenue qu’elle n’aurait jamais osé porter ailleurs. Le genre de tenue qu’on attendait d’elle ici.
Une domestique l’attendait sur le perron, silencieuse, presque invisible dans sa longue robe crème. Elle s’inclina légèrement, puis ouvrit la porte sans un mot.
Mila franchit le seuil. La villa était vaste. Trop silencieuse. Trop luxueuse. Et quelque part à l’intérieur, un homme qu’elle ne connaissait pas, mais dont elle allait devoir tout comprendre… en une nuit.
La domestique, une femme mince au visage fermé, s’effaça devant Mila.
— Suivez-moi.
Elles marchèrent en silence dans le vaste couloir de marbre. Les murs immaculés renvoyaient des éclats dorés sous la lumière tamisée. Mila gardait le menton droit, les mains légèrement moites. Chaque pas la rapprochait un peu plus de cet inconnu qui, sans le savoir, était peut-être lié à la mort de sa sœur.
La domestique s’arrêta devant une grande porte en bois sombre, la poussa doucement et se tourna vers Mila.
— Il vous attend. Comportez-vous bien, c’est un homme puissant, extrêmement respecté ici. C’est… la première fois qu’il demande un service comme celui-là. Vous comprenez ce que je veux dire ? Faites bonne impression.
Mila hocha la tête, masquant son trouble derrière un sourire poli.
— Très bien, dit-elle simplement.
Elle entra. Le salon était vaste, baigné d’une lumière tamisée. Le marbre beige, les dorures, les tentures aux reflets cuivrés. Et lui… il était là. Assis, de dos, dans un large fauteuil de cuir brun. Un silence lourd emplissait la pièce.
La domestique annonça d’un ton mesuré :
— Monsieur… votre invitée est là.
— Tu peux nous laisser.
La porte se referma doucement derrière elle.
Mila resta immobile, droite dans sa robe satinée qui soulignait chaque ligne de son corps. L’élégance piégeuse. Un miroir de luxe. Mais son cœur battait fort.
— Approche.
Sa voix était grave, basse, presque un murmure autoritaire.
Elle avança, chaque pas comme un battement de tension. Elle s’arrêta à quelques mètres de lui.
Il se leva.
Khaled.
Il était plus jeune qu’elle ne l’avait imaginé. Trente-deux ans, peut-être. Grand. Traits nobles. Regard sombre et intense sous des sourcils marqués. Sa barbe soigneusement taillée. Une chemise noire, légèrement ouverte, laissait deviner une peau dorée, un torse athlétique sculpté par la discipline. Rien de vulgaire. Juste une présence. Sombre. Magnétique.
Il la détailla de haut en bas, sans la moindre vulgarité. Mila soutint son regard, imperturbable.
— Je m’appelle Khaled, dit-il enfin. Et toi ?
— Mila. Mila Varnier.
Elle vit un éclair de surprise passer dans ses yeux. Elle ne s’effondrait pas en minauderies, ne lui sautait pas dessus comme les autres filles. Non. Elle restait là, droite, digne, presque indifférente.
Et il adorait ça.
— Tu sembles… différente, murmura-t-il.
— Et vous aussi, répondit-elle sans hésiter.
Un sourire en coin étira ses lèvres. Il s’assit à nouveau dans son fauteuil.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Je pourrais vous préparer un verre de whiskey… si vous me le permettez.
Elle s’avança vers le meuble bar, sans attendre de réponse. D’un geste discret, elle sortit de sa pochette un petit sachet transparent contenant une poudre blanche. Du somnifère. Juste assez pour l’endormir.
Elle était prête.
Mais quand elle prit la bouteille, elle sentit ses yeux sur elle. Khaled la fixait, calme. Observateur. Méfiant ?
Un frisson la traversa. Ce plan, elle l’avait répété mille fois. Et pourtant, quelque chose dans ce regard… dérangeait ses certitudes.
Elle versa le whiskey dans deux verres. Et lentement, elle revint vers lui.
Elle s’approcha avec les deux verres, chacun tenu avec une précision presque cérémonieuse.
— Voilà, dit-elle d’un ton calme. J’espère qu’il est à votre goût.
Khaled tendit la main, ses yeux fixés sur les siens. Il ne la quittait pas du regard.
— Merci, murmura-t-il. Tu bois aussi ?
— Bien sûr.
Elle leva son propre verre, trinqua doucement contre le sien. Un petit clink cristallin, presque trop propre. Puis elle porta le sien à ses lèvres, s’assura qu’il la regardait, et avala une gorgée.
Lui… ne bougea pas.
— Tu ne sembles pas nerveuse, constata-t-il. Pourtant c’est ta première fois, non ?
Elle haussa légèrement les épaules.
— C’est ce qu’on dit.
Il sourit, mais son regard s’assombrit d’un doute furtif. Il regarda son verre, le fit tourner lentement.
— Curieux… C’est aussi ma première fois.
Le silence tomba, lourd.
Mila força un sourire. Il n’avait pas encore bu.
— Vous êtes sûr que vous n’allez pas le laisser s’évaporer ?
Il pencha légèrement la tête, et son regard descendit jusqu’à ses mains.
— Tu as des doigts de pianiste. Pas d’habitude de ce métier. Tu es quoi, Mila Varnier ? Étudiante ? Actrice ? Ou quelque chose d’autre ?
Elle soutint son regard.
— Je suis ce que vous voulez que je sois.
Un rire bref, presque moqueur, sortit de sa gorge. Puis il porta enfin le verre à ses lèvres… s’arrêta à quelques millimètres.
— Et si tu avais mis quelque chose dedans ?
Elle fronça les sourcils, doucement.
— Vous me croyez capable d’une chose pareille ?
— Je crois les femmes capables de tout.
Il se leva. Lentement.
À suivre