10
Nora
Une étrange sensation me réveille le lendemain matin. On dirait presque…
― Oh merde !
Je sursaute en essayant de faire partir une araignée aux longues pattes qui se promène tranquillement le long de mon bras.
Elle s’en va et je me frotte fébrilement le visage, les cheveux et le corps pour me débarrasser des autres insectes qui pourraient s’y trouver.
C’est vrai que je n’ai pas peur des araignées, mais je n’aime pas tellement qu’elles me viennent dessus.
Ce n’est pas vraiment la meilleure façon de se réveiller.
Les battements de mon cœur redeviennent normaux et je fais le point sur la situation. J’ai soif et je suis toute courbaturée après avoir dormi sur le sol dur. Je suis sale et j’ai mal aux pieds. En levant une jambe, je me regarde la plante du pied. Il me semble bien qu’il y a du sang séché à cet endroit.
J’ai tellement faim que mon ventre fait des gargouillis. Je n’ai rien mangé hier soir et je meurs de faim.
Par contre, Beth n’a pas encore réussi à me dénicher.
Je ne sais pas vraiment que faire maintenant. Peut-être retourner à la maison et essayer de tendre une nouvelle embuscade à Beth ?
Je réfléchis et je décide que c’est sans doute la meilleure solution. Sinon, tôt ou tard, Beth ou Julian vont me retrouver. L’île n’est pas très grande et je ne pourrais pas leur échapper longtemps. Et je ne peux pas prendre le risque de perdre du temps et d’hésiter, Julian pourrait revenir plus tôt que prévu. À deux contre un je n’aurais aucune chance.
D’ailleurs, j’ai de plus en plus faim et la tête me tourne quand je ne mange pas à heures fixes. Je pourrais sans doute trouver de l’eau douce pour boire, mais c’est plus compliqué de trouver à manger. Je ne sais pas où Beth cueille les mangues qu’elle m’a servies. Si j’essaie de me cacher encore deux ou trois jours je serai sans doute trop faible pour me battre, surtout contre cette satanée Princesse Guerrière.
Et de plus, elle ne s’attend peut-être pas à me voir revenir si vite, je pourrai peut-être la prendre par surprise.
Je respire donc profondément et je me mets en marche ou plutôt je me dirige vers la maison en boitant. Je sais que ça risque de mal se terminer, mais je n’ai pas le choix. Ou bien je me bats tout de suite, ou je resterai indéfiniment une victime.
Le trajet prend environ deux heures. Je suis forcée de m’arrêter à plusieurs reprises tellement j’ai mal aux pieds.
La situation ne manque pas d’ironie, je me suis échappée parce que j’avais peur de souffrir et le résultat c’est que je me suis faite vraiment très mal. Julian serait probablement ravi de me voir dans cet état. Ce s****d, ce pervers !
J’arrive finalement à la maison et je m’accroupis derrière de gros buissons qui sont près de la porte d’entrée. Je ne sais pas si elle est fermée à clé ou pas, mais ça ne semble pas possible de rentrer tranquillement comme si de rien n’était. Si ça se trouve, Beth est tout près, dans le salon.
Non, il faut d’abord trouver un plan.
Après quelques minutes, je me dirige avec précaution à l’arrière de la maison vers la grande véranda où je me suis attaquée à Beth hier.
Je suis soulagée de n’y trouver personne.
En faisant attention à ne pas faire de bruit j’ouvre la porte de la véranda et je me glisse à l’intérieur. Je tiens une grosse pierre dans la main. Je préférerais un couteau ou un fusil, mais je dois me contenter d’une pierre pour le moment.
Je marche en crabe vers l’une des fenêtres, je jette un coup d’œil à l’intérieur et j’ai la satisfaction de ne voir personne dans le salon.
Il n’y a pas un bruit dans la maison. Personne ne fait la cuisine ou ne met la table.
L’horloge digitale du salon indique 7 h 12. J’espère que Beth dort toujours.
Sans lâcher la pierre, je me glisse dans la cuisine et j’y trouve un autre couteau. Munie de la pierre et du couteau, je monte l’escalier avec précaution.
La chambre de Beth est la première sur la gauche. Je le sais parce qu’elle me l’a montrée en me faisant visiter la maison.
Je retiens mon souffle, j’ouvre doucement la porte… et je reste figée sur place.
Assis sur le lit, se trouve celui que je redoute le plus au monde.
Julian.
Il est rentré plus tôt que prévu.
― Bonjour Nora !
Sa voix a une douceur trompeuse, son visage parfait est entièrement dénué d’expression. Mais sous cette apparence, je sens brûler sa rage en silence.
Pendant un instant, je ne peux rien faire d’autre si ce n’est le regarder fixement, la terreur me paralyse. Je n’entends que le tumulte de mes propres battements de cœur. Et puis je commence à reculer, sans le quitter des yeux. J’ai levé les mains devant moi pour me protéger, mais je tiens toujours la pierre et le couteau.
Au même moment, des mains resserrent leur étau sur mes bras et me font très mal aux poignets. C’est Beth qui est arrivée par derrière, je crie et j’essaie de me débattre, mais elle est trop forte pour moi. Le couteau a pivoté dans ma main, il me touche presque l’épaule.
En un éclair, Julian m’a bondi dessus et m’a arraché le couteau et la pierre. Beth me relâche et Julian m’attrape, il me serre très fort tandis que je hurle et que je me tortille comme une folle dans ses bras.
Plus je me débats, plus il resserre les bras jusqu’à ce que je sois sur le point de perdre connaissance parce qu’il m’empêche de respirer.
Ensuite, il me porte en dehors de la chambre de Beth.
À ma plus grande surprise, il m’emmène au rez-de-chaussée et s’arrête devant la porte de son bureau. Un petit panneau latéral s’ouvre et je vois une lumière rouge passer devant le visage de Julian, elle ressemble aux lasers des caisses de supermarchés.
Alors la porte s’ouvre.
Je réprime une exclamation de surprise. La porte de son bureau est activée par un balayage rétinien, une invention que je n’ai vue que dans les films d’espionnage.
Je continue à me débattre quand il me porte à l’intérieur, mais c’est inutile. Rien ne peut desserrer ses bras, il me tient de telle manière que je ne peux lui échapper.
Me voici de nouveau impuissante entre ses bras.
Des larmes d’amertume et de frustration coulent le long de mon visage. C’est affreux d’être si faible, d’avoir été maîtrisée si facilement. Notre lutte ne lui a pas demandé le moindre effort.
À quoi m’attendre de sa part ? Je n’en sais rien. Peut-être va-t-il me battre ou me prendre brutalement.
Mais il se contente de me poser par terre une fois que nous sommes dans son bureau.
Dès qu’il me lâche, je recule de quelques pas pour mettre un peu de distance entre nous.
Il me sourit, et il y a quelque chose d’inquiétant dans la beauté de ce sourire.
― Détends-toi, mon chou. Je ne vais pas te faire de mal. En tout cas pas pour le moment.
Je le vois aller vers un grand bureau et ouvrir un tiroir où il prend une télécommande. Puis il la dirige vers le mur qui est derrière moi.
Je me retourne avec méfiance et je fixe des yeux deux grandes télévisions à écrans plats. Elles semblent très sophistiquées et ne ressemblent pas à celles dont j’ai l’habitude.
L’écran de gauche s’allume. L’image est tellement inattendue qu’elle me semble étrange.
On dirait une chambre banale chez quelqu’un. Le lit est défait, les draps sont en désordre sur le matelas. Les murs sont couverts de posters représentant différents joueurs de football américain et il y a un ordinateur portable sur le bureau.
― Tu reconnais cet endroit ? demande Julian.
Je secoue la tête.
― Bon, dit-il. J’en suis content.
― C’est la chambre de qui ? ai-je demandé. Je commence à avoir la nausée.
― Tu ne devines donc pas ?
Je le fixe des yeux, j’ai de plus en froid.
― La chambre de Jake ?
― Oui, Nora, c’est la chambre de Jake.
Je suis parcourue de frissons.
― Mais pourquoi apparaît-elle sur ton écran de télévision ?
― Tu te souviens, je t’ai dit que Jake était sain et sauf tant que tu te conduisais convenablement.
Je retiens un instant ma respiration.
― Oui… Mon murmure est à peine audible.
C’est vrai, j’étais tellement obnubilée par ma propre situation que j’ai oublié la menace qu’il avait proférée contre Jake tout au début de ma captivité. Et d’ailleurs, je crois ne pas l’avoir prise au sérieux, surtout quand je me suis rendu compte que nous étions sur une île située à des milliers de kilomètres de ma ville natale. Plus ou moins consciemment, j’étais convaincue que Julian ne pouvait pas vraiment nuire à Jake. Pas à distance en tout cas.
― Bon, dit Julian. Alors tu vas comprendre pourquoi j’agis ainsi. Je ne veux pas t’enfermer ni t’empêcher d’aller et venir. Tu vas habiter ici et je veux que tu y sois heureuse…
Être heureuse ici ? J’en suis de plus en plus certaine, il est fou.
― Mais je ne peux pas te laisser essayer de faire du mal à Beth et essayer vainement de t’échapper. Il faut que tu saches quelles conséquences ont tes actions…
J’ai de plus en plus mal au cœur.
― Je suis désolée ! Je ne recommencerai pas ! Non, c’est promis ! Je parle si vite que je bafouille. Je ne sais pas si je peux empêcher ce qui va se passer, mais je dois essayer. Je ne ferai plus de mal à Beth et je n’essaierai plus de m’enfuir. Je vous en prie, Julian, j’ai appris ma leçon…
Julian me regarde presque avec tristesse.
― Non, Nora, tu n’as pas appris ta leçon. À cause de toi, il a fallu que je revienne aujourd’hui et que j’abrège mon voyage d’affaires. Beth n’est pas ici pour te servir de geôlière. Ce n’est pas son rôle. Elle est ici pour s’occuper de toi, pour s’assurer que tu as tout ce dont tu as besoin et pour que tu sois bien. Je ne peux pas accepter que tu la remercies de sa gentillesse en essayant de la tuer…
― Je n’ai pas essayé de la tuer ! Je voulais seulement…
Je m’arrête ne voulant pas lui révéler mon plan.
― Tu croyais pouvoir la prendre en otage ? Maintenant, Julian a l’air amusé. Pour faire quoi ? L’obliger à te faire quitter l’île ? T’aider à entrer en contact avec le monde extérieur ?
Je le regarde sans dire ni oui ni non.
― Eh bien, Nora, laisse-moi t’expliquer quelque chose. Même si ton plan avait réussi, et ce n’était pas possible parce que Beth est parfaitement capable de maîtriser une petite gamine comme toi, elle n’aurait rien pu faire pour t’aider. Quand je pars, l’avion aussi. Il n’y a ni bateau ni aucun autre moyen de s’enfuir.
Ce qu’il vient de dire confirme ce que je soupçonnais après mon exploration de l’île. Mais j’espère toujours que…
― Et je suis le seul à avoir accès à ce bureau. Il n’y a aucun ordinateur et aucun autre moyen de communication dans le reste de la maison. La seule chose que Beth puisse faire c’est de m’envoyer un message direct sur une ligne spéciale que nous avons mise en place. Donc tu vois mon chou, elle ne t’aurait servi à rien si tu l’avais prise en otage.
Encore un espoir qui s’envole… Chacune de ses phrases est comme un clou planté dans mon cercueil. S’il dit la vérité, ma situation est infiniment plus grave que je ne le redoutais.
Je veux crier, hurler, lui jeter quelque chose à la figure, mais ce n’est pas le moment de perdre pied. Donc je hoche la tête et je feins d’être calme et raisonnable.
― Je comprends. Je suis désolée Julian. Je ne savais rien de tout cela. Je n’essaierai plus de m’enfuir et je ne ferai aucun mal à Beth. Je vous en prie, croyez-moi…
― J’aimerais bien, Nora. Il semble presque le regretter. Mais c’est impossible. Tu ne sais pas encore qui je suis, tu ne sais donc pas si tu me peux me croire. Il faut te montrer que je suis un homme de parole. Plus vite, tu accepteras l’inévitable, mieux ça vaudra pour toi.
Et sur ces mots, il prend quelque chose dans sa poche et en sort un objet qui ressemble à un téléphone. Il appuie sur un bouton, attend deux ou trois secondes et dit d’un ton sec :
― Vous pouvez y aller.
Puis il se concentre sur l’écran de télévision.
Et moi aussi, la peur au ventre.
La télévision continue de montrer une pièce vide, mais quelques secondes plus tard Jake y entre.
Il semble terrifié. L’un de ses yeux est poché et son nez est tordu, comme s’il était cassé. Derrière lui, il y a la silhouette de quelqu’un de grand qui brandit une arme.
Je suis horrifiée, mais je réussis à balbutier :
― Non, je vous en prie !
Je ne me rends même pas compte d’avoir bougé, mais en désespoir de cause j’ai agrippé le bras de Julian.
― Regarde bien, Nora ! Le visage de Julian est dénué de toute émotion quand il me prend dans ses bras et me maintient devant l’écran de télévision. Je veux que tu saches une fois pour toutes quelles sont les conséquences de tes actions.
Tout à coup sur l’écran son complice masqué s’approche de Jake…
― Non !
Et il le frappe violemment avec la crosse de son arme. Jake trébuche en reculant, du sang coule aux coins de ses lèvres.
― Non, je vous en prie ! Je sanglote et je me débats, mais l’emprise de Julian est un véritable étau. J’ai les yeux rivés sur cette scène de violence qui se déroule à des milliers de kilomètres.
L’agresseur de Jake est impitoyable, il le frappe sans relâche. Je hurle, c’est comme si chaque coup me frappait droit au cœur. Chaque fois que Jake est touché, c’est comme si quelque chose mourrait en moi, comme si disparaissait l’espoir en un avenir meilleur qui m’a permis de tenir le coup jusqu’à maintenant.
Quand Jake tombe à genoux, le type lui donne des coups de pieds dans les côtes et je l’entends gémir de douleur.
― Je vous en prie, Julian… ai-je murmuré en m’avouant vaincue. Je m’effondre dans ses bras. Je vous en prie, arrêtez… Je sais que j’implore la pitié de quelqu’un d’impitoyable. Il va tuer Jake sous mes yeux et je n’y peux absolument rien.
Mon ravisseur laisse encore Jake se faire tabasser pendant une minute avant de me lâcher et de sortir son téléphone. Je le fixe des yeux en tremblant des pieds à la tête. Je n’ose plus rien espérer.
Jake écrit rapidement un SMS. Sur l’écran, je vois l’agresseur de Jake s’arrêter et prendre quelque chose dans sa poche.
Puis il cesse ses coups et sort de la pièce.
Il laisse Jake allongé sur le sol, couvert de sang. Je reste rivée à l’écran, j’ai besoin de savoir s’il est encore en vie. Une minute plus tard, je l’entends gémir et je le vois se lever. Il boitille jusqu’au téléphone, ses mouvements sont ceux d’un vieillard et non plus d’un jeune homme plein de force.
Et puis je l’entends appeler les services de secours.
Je m’affaisse par terre et j’enfouis mon visage dans mes mains.
Julian a gagné.
Je sais que ma vie ne m’appartiendra plus jamais.