– Pas de témoignage alors ? le relança Sweeney.
– J’ai questionné tous les plaisanciers que j’ai croisés, ainsi que le permanent de la capitainerie : personne n’a assisté au départ du yacht, et encore moins vu les membres de la famille Callahan.
– Qu’avez-vous raconté aux gens pour ne pas éveiller les soupçons ? s’enquit l’inspecteur.
– Je leur ai fait croire que j’étais un vieil ami de Sir Callahan, et qu’il m’avait donné rendez-vous pour aller faire un tour en mer.
– Bien vu, le félicita l’Écossais. Maintenant, tout ça ne nous dit pas qui a embarqué à bord du Maka, ni pour quelle destination. Ni même si le 4x4 s’est rendu à Banff… Est-ce que vous comptez lancer des recherches en mer ?
– Non, répliqua Rolling. J’y ai réfléchi sur la route du retour : le bateau est parti depuis près de vingt-quatre heures et, même à la voile, il doit être déjà loin. Le périmètre de recherche serait immense… Et pour la voiture, si je communique ses coordonnées – notamment le nom du propriétaire – à toutes les patrouilles d’Écosse, nous sommes sûrs de faire la une des journaux dès demain ! Impossible.
– C’est vrai, l’approuva son subordonné.
– Et vous ? demanda le superintendant. Est-ce que vous avez avancé de votre côté ?
– Un peu… reconnut Sweeney.
– Comment ça ?
– Je suis retourné discuter avec Jeffreys.
– À quel sujet ?
– Eh bien, je me suis dit que si l’on devait finir par envisager l’hypothèse criminelle, il pourrait être intéressant de…
– Quoi ? sursauta Rolling. Vous avez déjà interrogé le majordome comme témoin ?
– Euh… Oui, avoua le jeune inspecteur. J’ai même enregistré ses déclarations et je lui ai demandé s’il avait un alibi pour hier soir.
– Bon sang ! explosa le superintendant. Vous vous croyez peut-être dans votre commissariat de quartier, Sweeney ? Savez-vous au moins qui est ce Jeffreys, et qui il a contacté ce matin ?
– Oui, un ministre.
– Parfaitement ! Ce gars peut nous faire les pires ennuis. Un seul coup de fil de sa part, et je me retrouve convoqué à Londres dès ce soir.
– Mais vous n’y serez jamais pour dîner ! plaisanta le jeune barbu.
– Ah, ça va ! s’énerva Rolling en secouant son loden. On marche sur des œufs, Sweeney ! Il me semblait pourtant vous l’avoir expliqué, non ? Je me demande bien pourquoi c’est vous qu’on m’a envoyé !
Celle-là, il y a longtemps que je l’attendais, soupira l’inspecteur. Je me doutais que Rolling se souvenait de moi et de ce qui nous avait opposés à Tulliallan. Mais nous réglerons ça plus tard…
– Toutefois, Jeffreys n’a pas d’alibi, fit remarquer l’Écossais.
– Pour l’instant, je m’en fiche ! pesta son supérieur. Mettez-vous ça dans le crâne, Sweeney : conformez-vous à mes ordres et ne sortez plus du cadre. C’est bien clair ?
– Tout à fait, monsieur.
Satisfait par la réponse de son subordonné, le superintendant enfila son manteau, puis il alla s’asseoir sur le capot encore chaud de sa voiture.
– Il fait beau ce soir. Juste un peu frais pour la saison, apprécia-t-il.
– Nous avons un très beau mois de juin, poursuivit Sweeney dans le registre des banalités.
– Mmm… Et Jeffreys, qu’est-ce qu’il raconte ?
Et voilà ! Celle-là aussi je m’y attendais, se réjouit l’inspecteur. Pour un enquêteur, difficile de résister bien longtemps aux informations dont son adjoint dispose.
– Je vous raconte ? le tenta-t-il.
– Dites toujours.
– Eh bien voilà : si jamais les traces de sang ne sont pas accidentelles, et si la croisière de la famille Callahan s’avère être une fuite, les éléments que j’ai recueillis auprès du majordome pourraient être importants.
– C’est-à-dire ?
– Sir James et sa femme sont tous les deux titulaires d’une assurance-vie.
– Moi et ma femme également, le tacla Rolling. Rien d’extraordinaire là-dedans.
– C’est vrai. Sauf que, sans vouloir vous heurter monsieur, le montant de leurs primes doit être bien supérieur au vôtre. Enfin, et c’est là le plus important, Sir Callahan serait criblé de dettes.
– Lui ? s’étonna le superintendant. Est-ce que vous avez vu le château derrière vous ?
– Jeffreys m’a confié que l’une de ses affaires immobilières avait mal tourné, et qu’il risquait d’y laisser sa chemise. La prime d’assurance de sa femme tomberait alors à point nommé, non ?
– Dans ce cas, si Callahan est un acteur extraordinaire, c’est un bien piètre scénariste : avec le sang que l’on a retrouvé, et son départ en mer précipité, comment faire croire au plus naïf des assureurs à une mort accidentelle ? Non inspecteur, c’est peu plausible.
– Alors peut-être est-ce sa femme qui a besoin d’argent ? Jeffreys me disait que sa carrière…
– C’est son groupe sanguin qui inonde le tapis, vous vous rappelez ? lui opposa Rolling.
– Sir James a pu se défendre et la blesser, proposa Sweeney.
Mais le regard du superintendant s’était déjà perdu dans le parc.
– J’aurais bien une autre idée… essaya tout de même l’inspecteur.
Alexander Rolling ne détourna pas la tête.
– Puisque Gordon Jeffreys reconnaît ne pas avoir d’alibi, poursuivit Sweeney, et qu’il existe une grande différence d’âge dans le couple, il serait intéressant de savoir si entre Shauna et son agent, il ne peut pas…
Au même instant, une Toyota blanche déboucha sur la piste du château.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? réagit Rolling.
Le superintendant se leva d’un bond, fit signe au véhicule en approche de se garer sur l’aire délimitée par les tresses, puis il se précipita au-devant des occupants.
– Qui êtes-vous ? hurla-t-il. Qui vous a permis d’entrer ?
Patterson jaillit hors de la Mondeo :
– C’est moi, monsieur ! Les gars de l’entrée m’ont appelé. Je leur ai dit de les laisser passer.
Un homme et une femme d’une quarantaine d’années s’avancèrent vers les policiers.
– Qui êtes-vous ? répéta le superintendant.
– Monsieur et madame Dulles. Je suis le cuisinier, se présenta l’homme, et ma femme s’occupe du service du soir.
– Mince, je les avais oubliés ! s’exclama Sweeney. Jeffreys m’avait prévenu de leur arrivée.
Le superintendant sauta sur l’occasion pour décocher à son subordonné un regard réprobateur.
– Vous êtes de la police ? s’inquiéta madame Dulles. Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Rien, la rassura Rolling. Nous attendons simplement Sir James et sa famille.
– Mais pourquoi ? insista-t-elle. Une mauvaise nouvelle ?
– Non, il n’y a aucun souci à se faire, mentit le superintendant. Est-ce que vous venez prendre votre service ?
– Bien sûr, affirma Dulles. Le dîner doit être prêt pour huit heures et quart.
Rolling se retourna vers Sweeney, et l’Écossais vit une lueur de malice pétiller dans son regard.
– Pouvons-nous dîner au château ? demanda son supérieur.
– Qui ça ? Combien êtes-vous ? s’étonna le cuisinier.
– Deux. Moi et mon adjoint, l’inspecteur Sweeney.
– Ça dépend, il faut demander à Sir Callahan. À quelle heure rentre-t-il ?
– Plus tard dans la soirée. Mais j’oubliais : les Callahan dîneront à l’extérieur.
– Ah ? grogna Dulles, déçu. Et monsieur Jeffreys, est-ce qu’il est là ?
– Oui, mais il ne dînera pas non plus au château.
Interloqué, Sweeney dévisagea son supérieur sans comprendre.
– Donc nous serons deux… sourit Rolling.
Madame Dulles lança un regard entendu à son mari.
– Tu as raison, lui répondit-il. Si monsieur Jeffreys est d’accord, vous pourrez dîner dans la salle de service, là-bas derrière.
– Merci. À quelle heure ?
– Disons vingt heures.
– Parfait… Hem, hésita le superintendant, est-ce que vous comptez passer par le vestibule pour vous rendre en cuisine ?
– Ben non, répliqua Dulles. L’entrée de service est là derrière, je viens de vous la montrer.
– Oui, pardon. Encore merci. À tout à l’heure.
Le couple s’apprêtait à monter au château, lorsque Sweeney sursauta :
– Madame, monsieur, excusez-moi ! Il faut que je vous demande de nous remettre vos téléphones portables.
– Quoi ? s’étonna madame Dulles. Pour quoi faire ?
– Oui, se hâta de confirmer Rolling, qui comprenait les intentions de son subordonné. En fait, je peux vous le dire : nous procédons à des écoutes au profit de Sir James. C’est à cause des paparazzi – vous connaissez le problème – et il ne faudrait pas que vos communications viennent perturber le travail de nos spécialistes.
– Ha ? douta monsieur Dulles. Avant de demander :
– Est-ce que je peux voir votre plaque ?
– Bien sûr. Superintendant Rolling, annonça le policier, et il sortit sa carte de la poche de son loden.
Le cuisinier commença par lire l’intégralité des renseignements, puis il dit à sa femme :
– C’est bon, Gena. On peut.
Monsieur Dulles remit docilement les deux appareils à l’officier.
– Rognons de porc et bettes en sauce, lui dit-il encore. Ça vous va ?
– Très bien. Merci beaucoup.
Enfin rassurés, les Dulles s’éloignèrent.
– Bravo monsieur, sourit Sweeney. Vous mentez mieux qu’un suspect.
– À force de les côtoyer… insinua Rolling. Mais vous aviez raison de vouloir prendre leur téléphone : dans l’immédiat, il faut empêcher quiconque d’ébruiter la disparition des Callahan.
– Ça ne pourra pas durer longtemps… fit remarquer l’Écossais.
– Certainement. Mais si leur absence devait se prolonger, nous devons absolument gagner du temps. Avant que le battage médiatique ne vienne tout flanquer par terre.
– Espérons que nous n’en arriverons pas là, répondit Sweeney.
Mais le regard inquiet de son chef trahit immédiatement sa propre appréhension.
Après un silence, l’inspecteur reprit :
– Heu, monsieur… Tout à l’heure…
– Oui, quoi ?
– Vous avez dit aux Dulles que Jeffreys ne dînerait pas. C’est lui qui vous a prévenu ?
– Non, c’est moi qui ai décidé pour lui.
– Ah bon ?
– J’ai réfléchi et je crois que vous avez raison.
– À quel propos ?
– Ce Jeffreys, finalement, je crois que je me le placerais bien en garde à vue.
– Comment ? sursauta l’inspecteur. Mais vous m’avez…
– C’est vrai, persista Rolling. La disparition des Callahan est très suspecte. Dorénavant, elle remonte à près de vingt-quatre heures. Il est temps d’agir… Et pourquoi ne le faisons-nous pas ? reprit-il. Parce que ce majordome je-sais-tout nous l’interdit ! En plus, maintenant que vous me dites que l’on ignore ce qu’il a fait de sa soirée…
– Bravo, monsieur ! finit par s’enthousiasmer Sweeney.
– Du calme, inspecteur. Gardez la tête froide… C’est juste une question de méthode : si je place Jeffreys en garde à vue, c’est uniquement parce qu’il est le seul bout de la ficelle sur lequel je peux tirer.
– Est-ce que vous n’avez pas peur des réactions en haut lieu ?
– Non. Mais pour rester discret, je vais faire embarquer notre gars dès maintenant.
Le superintendant consulta sa montre.
– C’est ça… Je vais le faire conduire au commissariat d’Aberdeen. Le temps de faire la route, puis de laisser traîner les formalités, je pourrai faire démarrer la garde à vue vers vingt-deux heures. Après, réfléchit-il, j’ai droit aux six heures légales… Ça nous emmène vers les quatre heures du matin… Parfait : c’est l’heure à laquelle les témoins craquent. On va lui faire mettre les bracelets tout de suite, ça l’empêchera de téléphoner. Ainsi, ses amis haut placés n’auront de ses nouvelles que demain lundi, quand tout sera fini. Avec un peu de chance, ça pourrait même nous laisser le temps de boucler l’affaire.
– Et si nous nous sommes trompés ?
– Bah ! Dans votre cas, ça ne serait pas la première fois, n’est-ce pas ? le piqua Rolling.
Je sais à quoi tu fais allusion, songea l’Écossais. Décidément, l’Anglais a la rancune tenace…
Le superintendant reprit :
– Je vais envoyer nos deux gusses, ceux qui poireautent sur le parking depuis ce midi, nous récupérer Jeffreys.
– Ah oui, les deux dans la voiture. Je les avais oubliés ceux-là.
– Et pendant qu’ils descendront notre client sur Aberdeen, nous irons dîner. Les rognons de porc, j’adore ça. Pas vous ?
– Hem… Si, mais…
– Ho, les deux ! héla Rolling les agents qui somnolaient dans leur voiture. Arrivez ! J’ai du boulot pour vous !
Inconsciemment, Sweeney serra plus fort le manche de son sand wedge, et une pensée lui traversa l’esprit : Pourvu que Rolling ne vienne pas d’ouvrir la boîte de Pandore…1
1 Pandore, première femme de l’humanité, ouvrit imprudemment le vase où Zeus avait enfermé les misères humaines.