Surprise à InvernessSweeney s’éveilla calme et reposé. Les fenêtres de sa chambre donnaient sur le parc du château. Un vent léger faisait onduler la cime d’un chêne, tandis que le soleil illuminait les tentures bleues des murs et réchauffait la pièce.
Quel bonheur d’être châtelain ! se réjouit-il.
Mais ce sentiment de plénitude ne dura pas.
– Sweeney ! rugit Rolling dans l’escalier. Où êtes-vous ?
Aïe ! sursauta l’inspecteur. Qu’est-ce qu’il se passe ? Et quelle heure est-il ?
Au moment où le jeune policier mettait la main sur sa montre, le superintendant fit irruption dans la chambre :
– Sweeney ! hurla-t-il. Bon sang ! Mais vous dormez encore ?
Mince ! Déjà neuf heures, lut-il sur le cadran. Et quelle mouche le pique ? Hier soir, quand nous nous sommes quittés, il se faisait une joie de partir interroger Jeffreys à Aberdeen. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?
Pour toute réponse, Rolling, furibard et les lunettes en bataille, brandit un journal sous le nez de son subordonné :
– Lisez-moi ça ! La une du Scotsman : « Disparition de Sir Callahan. A-t-il assassiné Shauna Powers ? » Et je vous passe les quotidiens nationaux, tout le monde ne parle plus que de notre affaire !
Sweeney se redressa d’un coup, survola les premières lignes, puis il distingua rapidement les mots « meurtre », « petite Lucy », ou encore « voilier volatilisé » dès le début de l’article.
Finalement, j’ai bien peur que ce ne soit moi qui ai ouvert la boîte de Pandore… devina-t-il.
Ce que s’empressa de lui confirmer le superintendant :
– Vous avez voulu interroger le « personnel » ? Eh bien le personnel a parlé ! C’est gagné, je vous félicite !
Rolling roula le journal et, sous l’effet de la colère, il alla frapper le dossier d’une chaise innocente.
– C’est… C’est Jeffreys qui a parlé à la presse ? balbutia Sweeney.
– Perspicace avec ça ! le rabroua son supérieur, toujours aussi furieux. Que croyez-vous qu’il a fait, hier, après que vous l’avez interrogé ? Il s’est empressé de vendre la mèche !
– Mais… Mais vous-même, monsieur, vous l’avez bien questionné cette nuit ?
– Ça n’a rien à voir, c’était une garde à vue. À ce moment-là, je ne pensais pas qu’il avait eu le temps, et le culot, de vendre l’information. Moi qui croyais l’avoir par surprise… Je me disais bien aussi qu’il avait l’air trop sûr de lui… En réalité, Jeffreys s’est fichu de moi : pendant que je le cuisinais, il savait déjà que les rotatives tournaient à plein régime… Il s’est contenté d’attendre que la nuit passe, et que j’en termine avec lui. Tout ce qui l’intéressait, c’était de découvrir les titres du matin.
– Parce qu’il n’a rien dit ? comprit Sweeney.
– Rien ! Soit c’est un coriace…
– Soit il n’a effectivement rien à se reprocher, compléta l’inspecteur. Et maintenant ? Où est-il ?
– Je l’ai ramené dans ma voiture, au terme des six heures, et je l’ai consigné au château.
– Vous avez le droit ?
– Vous savez bien que non. Mais tant que les Callahan n’auront pas donné signe de vie, je préfère l’avoir à l’œil.
– Est-ce qu’il a un avocat ?
– Oui, c’est le même que Sir James. Mais comme le type habite Hollywood, ça nous laisse un peu de temps avant qu’il ne traverse l’Atlantique.
– En effet, sourit l’Écossais.
– J’ai décidé d’installer mon PC au château, enchaîna le superintendant.
– Ah bon ? s’intéressa l’inspecteur aux idées de son chef, espérant ainsi l’adoucir. Tant mieux, parce que…
– Parce que ça vous permettra de finir votre grasse matinée ? le coupa Rolling, sarcastique.
Pour ce qui est de l’adoucir, c’est raté ! se désola Sweeney.
– Je vous conseille de vous lever en vitesse, reprit-il. Parce que pendant que vous écoutiez le chant des petits oiseaux, moi, j’avais déjà eu droit au coup de fil du ministère !
– Ah ?
– Oui ! Et le gazouillis du chef de cabinet m’est resté en travers de la gorge !
– Vous vous êtes fait…
– Bah tiens, il allait se gêner ! On est lundi, le type avait lu les journaux avant moi. Mais rassurez-vous, je n’ai pas oublié de lui parler de vous, ajouta Rolling. Je tenais à ce qu’il sache à qui nous devions tout ce barnum !
Eh bien merci, songea Sweeney. Ça, c’est de l’esprit d’équipe ou je ne m’y connais pas !
– Bon, vous décollez ? le brusqua le superintendant. C’est que j’ai besoin d’aide, moi maintenant.
– Est-ce que j’ai le temps de prendre un petit déjeuner ?
– Et puis quoi encore ? tonna Rolling. Vous croyez que j’ai eu le temps, moi ? Je n’ai même pas fermé l’œil de la nuit !
Ah oui c’est vrai, la garde à vue… se souvint l’inspecteur. Ça explique aussi sa mauvaise humeur. Le patron est crevé, et ça ne va pas l’aider à réfléchir.
– Vous prendrez votre café en travaillant, conclut-il. Allez, debout !
En enfilant ses chaussures, Sweeney proposa :
– Monsieur, vous ne voulez pas vous reposer un peu ? Je pourrais…
– Rien du tout ! Vous n’imaginez pas le boulot qu’il y a. La cellule de crise est en train de s’installer au deuxième étage. Avec vos conn…, les gens n’arrêtent pas d’appeler : on nous a déjà signalé le voilier de Sir James en Irlande, au sud de l’Angleterre, et même à Gibraltar !... Je vous attends là-haut, magnez-vous ! et Rolling sortit en claquant la porte.
Génial… ironisa le jeune Écossais. Voilà une affaire qui se présente sous les meilleurs auspices : une disparition qui ressemble de plus en plus à un assassinat, une presse déchaînée, et un supérieur qui perd son self-control ! Tout va bien… Avant de réfléchir enfin : Toutefois, le plus important, c’est de savoir ce qu’est devenue la petite Lucy. À cinq ans, si cette gamine est en danger, elle a besoin de notre protection. Alors gardons la tête froide et… commençons par prendre une douche !
Sweeney ramassa son club de golf, le fit tournoyer entre ses doigts, et il prit tranquillement la direction de la salle de bain, tout en sifflotant… Scotland the brave1 !
*
En cette fin d’après-midi, Sweeney avait décidé d’aller se détendre dans le parc. Au château, l’air était en effet vite devenu irrespirable. Sous pression, le superintendant Rolling ne servait plus à son subordonné qu’une détestable soupe à la grimace. Gordon Jeffreys pour sa part, indigné par le traitement qu’on lui réservait, lançait à tous les policiers qu’il croisait des regards glacés. À l’image du reste du personnel, arrivé dans le courant de la matinée : inquiets pour la famille de Sir Callahan, et mécontents de devoir travailler pour ces intrus qui s’obstinaient à leur poser des tas de questions, les employés du château se montraient fort peu aimables. En outre, Alexander Rolling avait réquisitionné le second étage, aussitôt transformé en une cellule de crise grouillant d’agitation. Il avait installé son propre bureau dans le grand salon, puis il avait même fait confisquer le tapis de l’entrée au profit des experts de la Scientifique. Enfin, et c’était prévisible, des centaines d’informations contradictoires ne cessaient de parvenir au PC : Sir James et sa famille avaient été signalés aux quatre coins de l’Écosse ; le voilier devait naviguer sur au moins six mers d’Europe ; et un témoin chinois jurait même avoir croisé le célèbre acteur… à Hong Kong ! À croire que les seuls à ne pas avoir encore aperçu les Callahan étaient les enquêteurs eux-mêmes… Bref, depuis le matin, pas un seul élément sérieux n’était venu orienter le travail de la police.
C’est à ce désordre ambiant que Sweeney cherchait à échapper en arpentant les pelouses géométriquement parfaites de Havengear. Lorsque tout à coup :
– Sweeney ! Hé, Sweeney ! brailla Rolling, alors qu’il ouvrait une fenêtre du rez-de-chaussée.
Ça recommence… soupira l’inspecteur.
– Venez vite ! J’ai du neuf ! hurla-t-il encore.
L’Écossais fit quelques pas dans sa direction, avant de demander :
– Qu’est-ce qu’il se passe cette fois ? Le voilier vient d’accoster à Rio de Janeiro ?
– Arrêtez vos plaisanteries, c’est du sérieux. Non : Inverness. Venez ! insista le superintendant.
– On les a vus ?
– Shauna Powers, ce matin. J’ai le film ! jubila Rolling.
Instinctivement, Sweeney comprit qu’il se passait enfin quelque chose.
Dès qu’il pénétra dans le salon, son supérieur l’invita à le rejoindre sur le canapé, face à l’écran d’un ordinateur portable.
– Venez voir, répéta Rolling, enthousiaste. J’ai la preuve que Shauna Powers se trouvait à Inverness2 ce matin.
– De quoi s’agit-il ?
– Une caméra vidéo dans une banque, répondit le policier, tandis qu’il s’empressait d’élargir une fenêtre sur son écran.
– D’où est-ce que ça vient ? le questionna l’inspecteur.
– De la RBS, en plein centre-ville. Je viens de discuter vingt minutes avec l’employé qui a reçu l’actrice au guichet… Alors, ça vient ? s’agaça Rolling.
– Quand avez-vous eu l’information ?
– Il y a une heure seulement : l’employé, un certain Preston, m’a raconté que ce n’était qu’à midi, pendant sa pause déjeuner, qu’il avait appris que l’on recherchait les Callahan. Il a alors immédiatement contacté nos collègues d’Inverness. Le temps que ces derniers se rendent à la banque, vérifient les déclarations du gusse, fassent une copie de la b***e et m’appellent, vous voyez, il est déjà quinze heures… Ah, ça y est !
La vidéo démarra.
En noir et blanc, filmée de trois-quarts face, une jeune femme s’avançait vers le guichet. La tête recouverte d’un foulard, lunettes noires sur le nez et châle sur les épaules, l’actrice était méconnaissable.
– Mais… voulut protester l’Écossais.
– Je sais ! le coupa Rolling. Attendez, et regardez.
L’inconnue fit une demande au guichetier, sortit ce qui devait être une carte d’identité, puis elle reçut un papier à signer. À ce moment, Sweeney ne put s’empêcher de grimacer.
– Quelle heure était-il ? demanda-t-il.
– Vous le voyez bien, c’est écrit sur le film : neuf heures quatorze.
– Pardon… J’étais concentré sur autre chose.
Après avoir patienté, la femme se vit remettre une liasse de billets.
– Dix mille livres en tout, précisa aussitôt Rolling. Une jolie somme.
– Effectivement, apprécia l’inspecteur.
Puis elle signa un second document, remercia d’un signe de tête, et elle sortit du champ de la caméra.
– Voilà c’est tout, annonça le superintendant.
– J’ai deux problèmes ! déclara instantanément Sweeney.
– Je devine le premier, sourit Rolling. Mais il est simple à résoudre : il s’agit bien de Shauna Powers. Monsieur Preston est formel, ce sont les coordonnées du compte de l’actrice qui lui ont été remises, et la carte d’identité était la sienne. En outre, il est persuadé de l’avoir reconnue malgré ses lunettes. Enfin, même sa voix lui a semblé familière.
– Quand on veut reconnaître une personne, on la reconnaît toujours… objecta Sweeney. Et la signature ?
– Aucun souci. La banque m’a faxé les deux feuillets signés ce matin, et Jeffreys confirme qu’il s’agit bien de la signature de Shauna.
– Jeffreys a vu le film ? s’étonna l’inspecteur.
– J’avais besoin de lui, se justifia son supérieur. Et puis, haussa-t-il le ton, si j’ai eu le temps de le lui montrer, c’est aussi parce que je vous ai fait chercher pendant plus de vingt minutes !
– Je… J’étais dans le parc. J’aurais dû vous prévenir, s’excusa-t-il.
Ne t’énerve pas, et surtout n’insiste pas, se calma l’Écossais.
– Qu’en pense-t-il ? reprit Sweeney.
– Jeffreys ? Oh, il est sûr que c’est Shauna. Il m’a déclaré reconnaître ses vêtements, ses lunettes, et même sa silhouette.
– Mmouais… marmonna l’inspecteur. Deuxième problème : est-ce que vous avez remarqué ?
– Quoi ?
– Eh bien, sa façon de signer… Vous avez vu ? Son geste est mal assuré, et elle signe de la main gauche.
– Normal, elle est droitière. Jeffreys me l’a également confirmé.
– Et… Et c’est tout ce que ça vous fait ?
– Mais tout va bien, au contraire ! rétorqua Rolling, et il replaça tranquillement ses lunettes sur le nez. Déduction, inspecteur ?
– Comment ?
– Déduction ?
– Ha ? Euh…
– Alors ?
Pris de court, et comme s’il était subitement redevenu l’élève du superintendant, Sweeney lâcha un bien pauvre :
– Je… Je ne sais pas.
– Je vous explique, enchaîna Rolling d’un air supérieur.
Il m’énerve, il m’énerve ! pesta le jeune Écossais.
– Rappelez-vous ce que je vous apprenais à l’école : la chaîne de déduction inspecteur, la chaîne de déduction !… Shauna Powers signe de la main gauche parce que la droite est dissimulée sous son châle. Si la main droite est dissimulée, c’est qu’elle ne peut pas s’en servir, ou qu’elle ne veut pas la montrer. Et pourquoi ça ? Parce qu’elle est blessée ! Ainsi, le lien s’opère facilement avec les taches de sang que nous avons identifiées dans l’entrée. Donc, notre déduction finale sera : 1) C’est bien Shauna Powers qui était ce lundi matin à Inverness, où elle a retiré la somme de dix mille livres. 2) Elle souffre d’une blessure invalidante au bras droit. Et dorénavant, ces deux affirmations sont irréfutables… Vous voyez Sweeney, conclut Rolling, la méthodologie, c’est tout sauf de la théorie. C’est ce que votre génération, toujours trop pressée, a bien du mal à admettre. La méthodologie s’applique sur le terrain, elle est le support indispensable, et préalable, à toute réflexion… De la méthode Sweeney, de la méthode ! Mais tout cela viendra avec un peu d’expérience, n’est-ce pas ?
Le ton professoral de l’ancien instructeur acheva d’exaspérer l’Écossais :
Mais pour qui se prend-il celui-là ? À la prochaine « leçon », je lui colle ma canne sur le nez ! Et puis je ne sais plus qui a dit que « l’expérience » n’était que l’autre nom que l’on donne à nos erreurs… Great Scott ! La peste soit des Anglais !
– Monsieur, s’efforça-t-il de poursuivre, tout cela ne nous dit pas qui est parti avec le voilier, ni même si Shauna a pris le 4x4 pour se rendre à Inverness. En effet, si sa blessure au bras l’empêche de signer, alors conduire… insinua-t-il. Et où sont Sir James et Lucy ? Pourquoi l’actrice a-t-elle retiré autant d’argent ? Une autre personne pourrait-elle avoir eu accès à ses coordonnées bancaires ? enchaîna-t-il les questions.
– Mmm… Vous avez parfaitement raison, le surprit la réponse du superintendant. Et c’est précisément pour répondre à ces interrogations que j’ai décidé de partir pour Inverness.
– Hein ? bêla l’Écossais. Mais… Mais pourquoi aller à Inverness ? Le film a été tourné il y a près de six heures. Depuis, la…
– Inspecteur ! gronda Rolling. Je viens de vous le dire : de la méthode !… Puisque Banff n’a rien donné, le seul élément concret dont nous disposons dorénavant se trouve à Inverness. Je procède donc méthodiquement et je poursuis mon enquête là-bas.
– Mais monsieur, réfléchissez ! tenta de l’infléchir Sweeney. En dépit de vos déductions, rien ne prouve que la femme du film soit réellement Shauna Powers. Il peut s’agir d’un sosie, d’une complice, je ne sais pas… Et puis, même si c’est elle, elle est déjà loin.
Mais le superintendant n’écoutait plus. Il se leva et se mit à rassembler ses affaires.
– Sweeney, dit-il, vous coordonnerez le travail de la cellule de crise pendant mon absence. N’alertez pas la hiérarchie de mon départ, je m’en chargerai moi-même sur la route.
Rolling coiffa sa casquette, puis il ajouta :
– Jeffreys ne doit quitter le château sous aucun prétexte. C’est clair ?... Je pense revenir dès ce soir, ou demain matin au plus tard. En attendant, vous pouvez occuper mon bureau.
Le superintendant saisit sa serviette, plia son loden sur le bras, et il se dirigea vers la porte.
– Monsieur, essaya l’Écossais une dernière fois. Et s’il s’agissait d’un cambriolage ? Un simple cambriolage qui aurait mal tourné, vous y avez pensé ? C’est une piste que nous n’avons toujours pas examinée.
– Oui oui… marmonna Rolling sans le regarder. Vous me ferez un rapport là-dessus à mon retour. À bientôt, et le superintendant quitta la pièce.
Et voilà… soupira l’inspecteur. Il est encore parti… Un rapport ? songea-t-il, agacé. Rolling veut que je me fende d’un rapport alors qu’une fillette de cinq ans a disparu depuis près de quarante-huit heures ? Tu parles ! J’ai mieux à faire.
Pour se calmer et parvenir à réfléchir, Sweeney extirpa de sa poche la photo qu’il avait prise à Jeffreys. Son regard s’attarda sur le sourire de la petite Thaïlandaise : Pauvre gamine… Après avoir été adoptée par un couple de stars, et avoir miraculeusement échappé à la misère, voilà que sa vie se transforme à nouveau en cauchemar… Qui sait, peut-être est-elle déjà morte ?
Un frisson irrépressible lui parcourut l’échine.
Et puis non, réagit-il. Je la retrouverai ! Je suis sûr de la retrouver ! se promit-il bizarrement.
Ébranlé, Sweeney replia la photo. Puis, comme un automate, le jeune homme se leva et sortit du salon.
1 Avec The Flower of Scotland, Scotland the Brave est l’hymne national écossais.
2 Inverness (45.000 habitants) est la capitale des Highlands, au nord de l’Écosse.