CHAPITRE 1Les délinquants font moins de mal qu’un mauvais juge.
Francisco DE QUEVEDO
— Non mais c’est ouf, ça ! Ce keum nous raconte tranquillement qu’il est un assassin et personne ne bouge ?
Le keum, c’est moi, et je ne sais pas quoi répondre tant l’attaque m’a pris au dépourvu.
J’étais venu à l’Escale pour parler de sujets de santé avec des jeunes à la dérive. Comme on entre dans une cage aux lions. Avec la peur au ventre. Quels mots utiliser pour être entendu par ces adolescents en conflit avec la société de leurs aînés ? Quels sujets aborder ? Après un temps d’observation réciproque, la glace avait été rompue et la communication s’était instaurée. Peu à peu, j’avais senti mes craintes s’estomper. Et le coup de griffes m’avait surpris alors que je commençais à me détendre.
Cette institution – essentiellement financée par le conseil général des Yvelines en partenariat avec le ministère de la Justice – tâchait d’accompagner une poignée de jeunes entre huit et dix-sept ans sur le chemin de la réinsertion sociale. L’entrée des locaux était située dans une arrière-cour en marge du Val Fourré, la plus vaste cité HLM de Mantes-la-Jolie. Les pensionnaires étaient des enfants délinquants aux casiers judiciaires déjà chargés. Souvent victimes de dévoiements de la part de leurs parents ou de leurs grands frères violents et abusifs. Tous rejetés de l’école publique après de nombreuses tentatives. Dickens ou Hugo avaient déjà écrit sur le sujet, en leur temps. Les mêmes tragédies se répètent, éternellement…
Il y avait vingt mineurs ce mardi-là. Hébergés ici de neuf heures du matin jusqu’à dix-huit heures. Ensuite, ils devaient rentrer chez eux, c’est-à-dire souvent en enfer.
En me conduisant jusqu’à la salle de réunion, Jacques Brun, le directeur, m’avait recommandé :
— Surtout tu n’oublies pas d’évoquer la question de l’hygiène personnelle, ils ont du mal avec ça.
Il m’avait précédé dans une vaste salle éclairée de plusieurs baies vitrées opacifiées par des revêtements plastiques adhésifs blancs. Une lumière mate et stroboscopique éclairait le lieu, hachurée par le passage des nombreux véhicules et passants sur le boulevard. Une longue table recouverte d’une toile cirée aux motifs floraux occupait l’espace central. Des jeunes papillonnaient autour selon les lois de l’agitation maximale. Beaucoup portaient des écouteurs de baladeurs enfoncés dans les oreilles et s’adressaient par conséquent à leurs camarades en hurlant. Seuls deux enfants au regard éteint – un tout petit et une adolescente au beau visage très pâle – attendaient assis à la table, immobiles, silencieux, les doigts entrecroisés.
Un éducateur s’activait dans un coin-cuisine et avait satellisé plusieurs enfants intéressés par la confection des choux à la crème. Mais, impatients, certains mangeaient déjà les choux vides, sortant tout chauds du four, alors que d’autres plongeaient, avec des mines gourmandes, leurs doigts dans la crème au chocolat. La rencontre du contenant et du contenu devenait de plus en plus improbable au fil des minutes.
Plus loin, un jeune adulte dirigeait la réalisation d’un panneau cartonné posé sur le sol, sur lequel des petits collaient des photographies retraçant la sortie du groupe dans une ferme pédagogique. Avec un clin d’œil malicieux, il m’avait commenté les clichés comme une vaste farce :
— Depuis que Maelyss a compris que le lait vient des vaches, elle refuse d’en boire. Elle trouve que les vaches, c’est sale.
Dans un coin sombre, des adolescents avaient connecté un caméscope sur l’entrée vidéo d’un téléviseur accroché au mur et sécurisé par un épais câble d’acier pour éviter qu’il soit volé. Ils regardaient en boucle une scène qui les faisait hurler de rire. Ça se déroulait à Eurodisney. L’un deux était la vedette du film. On le voyait sur l’écran aux côtés d’un figurant déguisé en Mickey, prenant la pause lors de la traditionnelle photo-souvenir, et on l’entendait s’adresser à la star des dessins animés :
— Bâtard de souris de mes deux, je sais qu’ t’as pas l’droit d’causer. Tu sais quoi ? J’ t’emmerde et ta mère c’est une p**e. Tu vois mes copains, là ? Y sont en train de nous filmer pendant que j’ te mets minable grave.
Et ce qui déclenchait immanquablement l’hilarité générale, c’était quand une voix courroucée sortait de sous la grosse tête aux oreilles rondes, malgré les consignes de silence, pour répondre :
— Salim, fils de Fatiha ! Que tu parles mal à la peluche de Mickey, j’en ai rien à foutre. T’y es pas le premier. Mais que tu dises des insultes même pas vraies sur ma mère, ça, j’admets pas. Pendant que la tienne, elle faisait des ménages, c’est moi qui t’ai gardé souvent quand t’y étais petit. Elle saura ce que t’y as dit.
Je n’avais pas pu m’empêcher de questionner l’offenseur de toons sur ce qui s’était passé ensuite. Il avait alors haussé les épaules comme si c’était évident, avant de me répondre :
— On a tous été demander pardon à monsieur Moussaoui. Moi, mes quatre frères et sœurs, et ma mère, avec un couscous. Ils ont tous mangé chez lui, et moi je les ai regardés, puni, le ventre vide. Normal. Mais j’ pouvais pas savoir, aussi !
Il avait fallu un quart d’heure pour regrouper tout le monde autour de la table, ou presque. Deux adolescents, incapables de tenir en place, déambulaient comme des boules de flipper en asticotant régulièrement les autres. Jacques m’avait présenté : médecin généraliste à Limay, sur l’autre berge de la Seine, médecin urgentiste à l’hôpital de Mantes-la-Jolie, médecin des pompiers des Yvelines.
— Whoa les pompiers c’est des bâtards ! Ils viennent plus nous chercher au Val Fourré quand on les appelle.
Une semaine auparavant, une balle de fusil, tirée d’une tour HLM, avait perforé le pare-brise d’un VSAB en passant entre le conducteur et le chef d’agrès. Elle avait fini sa course dix centimètres au-dessus de l’obus d’oxygénothérapie. Un peu plus bas et l’ambulance était pulvérisée… C’est vrai que ces jours-ci, même si les pompiers persistaient à porter assistance aux victimes dans le Val Fourré, ils roulaient moins vite. Le cœur n’y était pas… J’explique. On me répond.
— Z’ont pas de couilles, vos pompiers.
— Ben si justement. Et avec leurs couilles, ils ont fait des enfants. Et ils souhaitent les voir grandir…
Bon ben voilà, ça c’était fait. On avait remis une notion importante en place : les testicules servent à se reproduire et non pas à être courageux.
Il avait été impossible de mener une discussion linéaire en traitant d’un seul sujet à fond. Il fallait réagir rapidement aux questions et remarques qui fusaient de toutes parts, sans se formaliser des tournures agressives ou irrespectueuses. Et c’est comme ça, de fil en aiguille, en partant du brossage des dents, et en passant par le SIDA, que nous en étions arrivés à l’agonie du grand-père d’un des enfants.
— Le vieux, y gueule tout le temps. Et même la nuit. Y dit qu’y veut crever. Qu’il a mal partout et qu’il est foutu. Y nous empêche de dormir. Mon frère, y s’est vénere. Il a sorti son gun en disant au grand-père de la fermer sinon il le bute. Alors le vieux il a dit « vas-y, j’attends que ça ». Et le frangin est parti en donnant des coups de poing dans les murs et en gueulant qu’il allait pas refaire de la tôle pour un vieux qui va claquer tout seul dans quelques jours.
Il avait fallu immédiatement définir le sens du mot « euthanasie », que la plupart entendaient pour la première fois. Dans ce domaine semé d’incertitudes pour moi, je formulais plus de questions que de réponses :
— Dans quelles conditions estimez-vous qu’une vie vaut la peine d’être vécue ? Qui a le droit de décider de l’avenir d’un enfant mourant ? D’un adulte en fin de vie ?
Et puis la demande était tombée à l’improviste :
— Mais vous, vous avez déjà fait de l’euthanasie ?
J’avais pris mon temps pour expliquer que des patients que je connaissais depuis des années… qui étaient atteints de maladies évolutives et irréversibles… qui m’avaient fait promettre plusieurs fois de mettre fin à leur vie quand ils auraient sombré dans l’inconscience sans aucune chance d’en sortir… Bref oui, quelques rares fois, j’avais aidé des patients à mourir calmement.
Et là, je venais d’avoir droit à la grande scène du mec scandalisé. Mais au lieu que ce soit une grenouille de bénitier confite dans les patenôtres, c’était un grand adolescent noir avec un soleil écarlate tatoué entre les deux clavicules, juste sous la gorge, qui me dépassait de deux têtes. Ahuri, je bredouille :
— Mais enfin, c’est arrivé peu souvent… des personnes que je connaissais très bien… qui me l’avaient demandé plusieurs fois…
— Je m’en fous ! Tout ce que je vois, c’est que vous êtes un assassin ! Et que moi, j’ai fait de la prison pour beaucoup moins que ça ! Qui c’est qui a un portable ? Faut appeler les keufs !
Je cherche du soutien vers Jacques et les éducateurs… qui sont hilares. Je dois avoir l’air effrayé puisque l’un d’eux me dit, sans arrêter de rire :
— T’inquiète pas, ça va passer. Surtout, reste assis.
J’ai bien l’impression qu’ils se foutent un peu de ma gueule, alors que le grand énervé, vociférant et gesticulant, se rapproche dangereusement de moi en roulant des yeux exorbités. Je reçois une pluie de postillons.
— Allez Jibril, calme-toi maintenant et assieds-toi. On est là pour discuter, pas pour s’engueuler.
C’est Jacques qui vient de parler d’un ton posé et lent. Mais l’énergumène n’est pas d’accord :
— Non j’ me calme pas. Non j’ me calme pas ! J’ vais chercher les flics. Attendez-nous là. On revient. Vous venez les gars ?
Deux blacks se lèvent et sortent derrière lui. Un silence de plomb remplace les cris. Je suis effondré :
— Je suis vraiment désolé. J’ai été stupide. Je ne me suis pas méfié.
Jacques me rassure aussitôt :
— Mais t’excuse pas Marcel ! C’est très bien ce que tu as fait là ! On va pouvoir revenir sur le sujet plusieurs fois dans les mois qui viennent. Ça nous donne du grain à moudre.
— Mais il est parti chercher les flics…
— Certainement pas ! Je peux te garantir qu’il s’est arrêté au coin de la rue et qu’il est en train de se marrer comme une baleine à cause du bordel qu’il a foutu. Les flics, il les évite. Et il a raison.
— Alors c’était du cinoche, son esclandre ?
— Non, c’est trop simple de voir les choses comme ça. Je pense qu’il était vraiment en colère. Mais faut le comprendre. Il a pris quinze jours fermes pour le vol d’une moto. Bon d’accord, c’était le dixième… Mais toi, tu viens lui raconter que tu es l’auteur de plusieurs meurtres sans avoir été inquiété.
— Pas meurtres ! Un meurtre, c’est fait sous l’emprise d’une passion, d’une peur, de la panique. Mais quand le crime est préparé à l’avance, qu’il est prémédité, c’est un assassinat !
— Oui, t’as raison. C’est pire.
— Je m’en veux. Je suis con. J’aurais dû réfléchir avant de parler. Je comprends sa fureur.
— T’inquiète. Depuis qu’il est sorti de la prison pour mineurs de Porcheville, on travaille sur sa colère. Tout est bon pour transformer ce gamin révolté en adulte citoyen. En partant d’un constat qu’il connaît déjà trop bien : la justice des hommes est imparfaite, à l’image de la société dans laquelle nous vivons. Mais pour l’améliorer, il faut en passer par le législateur, qu’il va bientôt pouvoir élire puisqu’il a dix-sept ans. Et pourquoi pas un jour, le voir devenir député ? On peut rêver. Son énergie est prometteuse. Je suis sûr qu’on en fera un gars bien. Je te tiendrai au courant.
Tous les enfants ont peu à peu quitté la table, sauf les deux momies qui se tenaient là à mon arrivée. De fait, la réunion est donc terminée. Jacques revient avec deux tasses de café. Je désigne les jeunes anormalement calmes.
— Ces deux-là ne semblent pas très turbulents…
— Ah ça, c’est sûr ! Les services sociaux nous les ont confiés en attendant une décision de placement à long terme. On pense qu’ils sont autistes. Mais leur milieu familial est très perturbé. Peut-être qu’un éloignement prolongé pourrait les restructurer. Tiens, tu vois la jeune fille, Ariane, là ? Ça fait un mois qu’elle est chez nous. Elle a jamais dit un seul mot, ni manifesté le moindre intérêt pour quelque chose ou quelqu’un. On connaît pas le son de sa voix. Une vraie zombie. Elle mange, elle boit, elle est propre. On la ramène chez elle le soir, on la récupère le matin, c’est tout. Ses parents sont alcoolos au dernier degré. On les voit jamais. Les psychiatres disent qu’elle peut s’en sortir avec le temps. Moi, j’en doute, mais bon… Et toi ? tu vas faire quoi maintenant ?
— Des visites. J’ai une mamie à voir, pas loin d’ici.
Une main vient de s’insérer dans la mienne. Blanche et fine. Je tourne la tête, surpris. Je découvre le visage tout aussi blanc et fin d’Ariane, la peut-être-autiste. Son regard est d’un vert intense. J’ai l’impression qu’une forêt me regarde. J’ai déjà vécu cette sensation avec quelqu’un d’autre. Mais qui, déjà ? Je ne me souviens pas. Elle plonge ses yeux droit dans les miens. Subjugué, je détaille à peine son corps d’adolescente vêtu d’un t-shirt et d’un pantalon de jogging informes. Jacques siffle avec étonnement :
— Merde alors, tu nous l’as réveillée, dis donc ! Elle n’a jamais fait ça. Ariane, tu connais ce monsieur ?
Elle fait non de la tête. Je suis embarrassé. Sa main est douce et fraîche. Son visage, encadré de longs et soyeux cheveux noirs, est grave. Elle m’observe avec acuité. Jacques enchaîne :