Chapitre 1-2

1887 Mots
— Ariane, il va falloir le lâcher, maintenant. Il doit partir. Sans obéir, elle se dirige vers la sortie. Je résiste à peine. En fait, je me laisse entraîner comme un enfant méfiant qui rechigne parce qu’il ne connaît pas le but de la promenade. Jacques hausse le ton : — Ariane, attends, là, ho ! Tu fais quoi ? Tu veux partir avec lui ? Elle hoche un oui. — Il ne peut pas t’emmener. Il est médecin, il va soigner des gens. C’est pas la place d’une enf… d’une adolescente. Hein Marcel ? Ah tiens ! Quelqu’un me demande mon avis, enfin ? Ben à vrai dire, je crève d’envie d’emmener cette belle réveillée s’aérer un peu. Il y a suffisamment d’étrangeté dans cette scène pour que je me prenne pour le prince charmant… Marcel Ier, prince de Mantes-la-Jolie… Prince des abrutis, oui ! Allez, réveille-toi ! Pense raisonnablement, ton Altesse ! Il faut laisser la petite dans son jardin d’enfants. L’humanité souffrante t’attend au loin. Je m’arrête et la fais pivoter comme dans une passe de rock pour qu’elle se retrouve face à moi : — Ben oui, c’est vrai. Un, je ne te connais pas. Deux, tu es sous la responsabilité de Jacques et trois, mes visites sont soumises au secret médical. Oh le regard de désespoir qu’elle me lance ! J’en suis glacé jusqu’aux os. Je me sens piteux. Je viens seulement de démontrer que je savais compter jusqu’à trois… Elle libère ma main et j’ai l’impression de tomber dans le vide. Vite un parachute ! — Mais… si tu me promets de te tenir bien tranquille et si tes éducateurs acceptent que tu m’accompagnes, nous pouvons aller visiter la personne que j’ai prévu de voir dans le quartier. Elle me reprend la main et le soleil se lève sur la frondaison sombre de ses yeux. Je me tourne vers le directeur : — Jacques ? Il nous observe avec autant d’ironie que de surprise. — Écoute, c’est pas très cadré comme truc, mais on a l’habitude des situations un peu limites, ici. Tu sais que c’est la première fois qu’Ariane s’exprime ? Bon, elle cause pas mais elle comprend bien, c’est une super info. Alors si tu veux, je te la confie, mais tu nous la ramènes au plus tard pour dix-huit heures. En cas de problème, tu m’appelles sur mon portable. Et toi, Ariane, tu restes avec lui, compris ? Deux « oui » silencieux. Elle me tire par le bras. Ça va, bon, j’arrive ! Dans la rue, j’explique : — La patiente que nous allons voir est une dame très âgée qui a demandé une visite ce matin. Elle est un peu bizarre. Elle habite à deux rues d’ici. Je prends mon sac de visites dans ma voiture qui est là et on y va à pied, d’accord ? Elle me laisse charger sur mes épaules le sac à dos rose d’écolier qui me tient lieu de trousse médicale. À mon âge, on ménage ses vertèbres. Quarante-trois ans quand même… Oui, rose le sac à dos, et alors ? Ça fait pas docteur ? Eh ben, c’est justement pour ça que je l’ai choisi. Ça n’autorise en rien à douter de mes compétences de thérapeute, le rose, ni de mes goûts sexuels, d’ailleurs. L’habit ne fait pas le médecin. C’est ce que j’ai répondu à ma mère le jour où elle m’a conseillé de m’acheter un costume pour le démarrage de ma vie professionnelle. Je ne porterai jamais de cravate. Trop l’impression d’avoir la corde au cou. D’abord je ne sais pas faire le nœud, d’abord j’ai le cou trop large, d’abord ça tient chaud, d’abord s’ils veulent un médecin cravaté, y’en a plein ailleurs, na ! La petite m’a repris la main et aussitôt, je ressens un grand calme intérieur, comme une eau fraîche quand il fait trop chaud. Elle me tire. Ma parole, elle est pressée ! Il n’est qu’onze heures du matin. On a le temps ! Elle avance dans la bonne direction… comme si elle connaissait la destination… alors que je ne me souviens pas lui avoir donné l’adresse… Voyons ça. Je me laisse guider. Cinq minutes plus tard nous arrivons devant l’immeuble exact. Je pose mon sac à terre et fouille à l’intérieur pour en sortir le dossier médical de Tamara Dupuis, que nous allons visiter. J’y ai noté les quatre chiffres à taper sur le digicode qui verrouille la porte d’entrée. Mais Ariane effleure une seconde le clavier chiffré et la porte s’ouvre ! — Tu connais le code ? T’es déjà venue ici ? Elle secoue la tête dans un « non » un peu las, en haussant les épaules comme si je venais de dire une grosse bêtise et elle pénètre dans le hall d’entrée. Bon allez, c’est certainement que la porte n’était pas verrouillée. Ça arrive… N’empêche… Un sentiment de bizarrerie m’envahit. Rien ne paraît normal ce matin… L’immeuble de ma patiente se trouve au fond d’un parc arboré que nous traversons sous une pluie de pétales roses tombant des marronniers en fleurs. Nous sommes au mois de mars… C’est un peu tôt pour le réveil des marronniers, non ? Même s’il n’y a plus d’hiver, ma bonne dame… Conformément à ce que je recommande à mes patients en surcharge pondérale, je m’engage dans l’escalier en ignorant l’ascenseur. Ariane m’y a précédé d’un pas léger. Arrivé, un peu essoufflé, sur le palier du troisième, je croise le regard impatient de la petite qui m’attend. Évidemment, ses quarante ridicules petits kilos ne sont pas lourds à porter. Tu verras après ta troisième grossesse… Pas le temps de frapper que Tamara croasse déjà « entrez » derrière la porte. C’est une sorcière un peu voyante. On ne la surprend jamais. Ça ne m’impressionne plus. Elle me fait le coup à chaque fois. Je me souviens de notre conversation, il y a quelques mois : — Je vous plains. À deviner les évènements comme vous le faites, les romans policiers doivent manquer d’intérêt pour vous. Le suspense est tué dans l’œuf. — En effet, rien de surprenant dans cette littérature. Mais par contre, je devine des drames et des aventures inouïes en croisant les regards de gens tout à fait insignifiants dans la rue. — Hum… le rêve de la plupart des écrivains… Après avoir poussé la porte, je guide la petite par les épaules à travers le capharnaüm indescriptible qui règne partout dans l’appartement. L’étroitesse des couloirs encombrés d’un bric-à-brac de marché aux puces nous interdit d’avancer tous deux de front. La vieille dame nous attend dans la pièce principale plongée dans la pénombre par des persiennes. L’espace est surchargé de vieux livres et d’objets étranges. Une odeur de poussière et d’encens flotte dans l’air. Notre hôtesse est vêtue d’une chemise blanche d’homme et d’une jupe mauve en velours. Trois lourds colliers décorés de motifs symboliques obscurs font ployer vers l’avant son corps frêle. Ses bras maigres sont embarrassés de bracelets. Un chapeau melon, pour le moins excentrique dans un appartement de Mantes-la-Jolie, rabat ses cheveux blancs en une couronne de neige. À notre arrivée, elle se rend d’un pas alerte jusqu’aux volets qu’elle ouvre en grand. La lumière du printemps précoce s’engouffre à flots dans ces lieux que le soleil illumine rarement. Dès qu’elle se tourne vers nous, j’ai l’impression de m’immerger dans un bain de verdure. Six mois que je n’avais pas plongé dans ce regard mentholé… Mais oui, ces yeux ! Exactement de la même couleur que ceux de la petite… Toutes les phrases que j’avais préparées me restent dans la gorge. J’arrive à bredouiller en désignant Ariane : — Je vous amène votre fille. — Pas encore, docteur, pas encore. Mais elle va le devenir bientôt. Bonjour Arachnée. — Non, elle s’appelle Ariane. — Bonjour madame. Non mais tout le monde se moque de moi, ce matin ! La muette-peut-être-pas-si-autiste-que-ça se met à parler maintenant ? Devant mon air interloqué, Tamara hausse les épaules en souriant : — Oh vous savez, Arachnée l’araignée et Ariane de la mythologie grecque ont quelque chose en commun : le fil. La colère est en train de monter en moi. — Bon alors maintenant, vous arrêtez de vous payer ma tête, toutes les deux, hein ! La petite vient directement chez vous sans que je lui donne l’adresse, elle connaît le code d’entrée, l’étage. Expliquez-moi la pièce, là. J’ai dû manquer le premier acte ! Ar...-machin-chose répond aussitôt : — Je savais que je devais venir ici aujourd’hui et que ce serait grâce à vous. C’est pour ça que je vous ai pris par la main. Et Tamara enchaîne avec un sourire d’excuse : — Et c’est pour me l’amener que je vous ai demandé de passer me voir. Depuis le temps que je l’attends… Je me tourne à nouveau vers la jeunette comme une boussole affolée : — Mais Ariane, pourquoi t’as rien dit à Jacques depuis un mois ? — J’avais rien d’intéressant à dire. Ça y est. Je viens de comprendre. Elles m’ont monté un plan, ces deux-là, chapeau !... melon, bien sûr. — Tamara, chère vieille sorcière, vous connaissez cette fille depuis longtemps ? — Cher jeune médecin, je n’ai jamais vu physiquement cette demoiselle auparavant. Mais je sentais qu’elle existait, et qu’elle me cherchait. — Vous voulez en faire quoi ? — Je dois lui apprendre ce que je sais avant qu’il ne soit trop tard. Je vais bientôt mourir. — Ah bon, ça va pas ? — Si ! Très bien, ne vous inquiétez pas. Je ne mourrai pas avant d’avoir fini mon enseignement. Ça prendra un peu de temps. — Vous voulez lui enseigner quoi ? Elle me toise en souriant aimablement : — Ce que vous appelez avec ironie ma sorcellerie. Mais d’abord, il lui faudra savoir lire et compter. Je dois reconnaître que ses tours de passe-passe m’ont sauvé une fois la vie1. — Bah, je suis moins sceptique qu’avant, vous savez ? J’aurais mauvaise grâce à ne pas me souvenir de votre copine, la coccinelle, qui m’a rendu un fier service. Une autre de vos élèves, je suppose. Mais, dites-moi, « sorcière », c’est pas une profession reconnue par l’URSSAF je crois, si ? Elle m’adresse un sourire malicieux : — Pas vraiment. Les métiers d’autrefois se perdent. C’est désolant ! — Alors, concrètement, vous avez déjà une idée de ce qu’elle va devenir, Ariane, quand elle sera adulte ? — Je ne vois pas nettement son futur. C’est d’elle qu’il dépend en grande partie. Mais je puis vous assurer qu’elle travaillera à chercher les vérités cachées. — Journaliste, comme vous ? — Ou médecin, comme vous… ou artiste… — Ah oui, artiste ! Ce sont des êtres précieux… Je réalise que ma raison perd peu à peu le contrôle de la conversation sous l’effet du charme étrange de la vieille dame. Je me ressaisis : — Bon, soyons sérieux maintenant, cette jeune fille m’a été confiée jusqu’à dix-huit heures ce soir. Et je n’ai pas l’intention de la conduire ici tous les jours. Je me tourne vers l’intéressée : — Dis-moi sincèrement Aria…chnée, tu souhaites rester avec cette sympathique mais bizarre personne qui se propose de t’aider à améliorer tes connaissances ? — Oui je le veux. — Hum… Tu as quel âge ? — Seize ans. Je me souviens que j’étais beaucoup plus convaincu de savoir comment organiser mon avenir à seize ans qu’aujourd’hui… Tamara s’approche de celle qui désire devenir son élève et lui prend la main de ses doigts déformés par les rhumatismes. — Arachnée, tu dois parler à ce monsieur Jacques. Je devine que c’est ton responsable et tu dois le convaincre. Écoute-moi bien. Les mots sont secondaires. Parle avec ton cœur. Et mets toute ta volonté dans ton regard. Puisque la leçon a commencé, je vais peut-être prendre congé… à moins qu’on ait besoin d’un médecin, ici. Vas-y mon Marcel, ne sois pas timide, demande pour savoir… — Bon ben je vous laisse, alors ? Parce que, si j’ai bien compris, je suis venu pour rien, moi ? Enfin, je veux dire, vous n’êtes pas malade ? — Pas le moins du monde. Mais vous n’êtes pas venu pour rien. Un jour prochain, le sens obscur de tout cela sera révélé. — Je suppose que je comprendrai plus tard ce que vous entendez par là, hein ? — Cherchez, et vous trouverez, docteur. Vous pouvez passer la récupérer vers dix-sept heures ? — Ben voyons… Une fois redescendu, je téléphone à Jacques pour l’informer que sa protégée est tombée en amitié profonde avec ma vieille patiente. Qu’elle en a retrouvé la parole. Qu’elle souhaite retourner tous les jours chez cette dame, qui se sent capable de lui faire rattraper son retard scolaire. Il me répond qu’il est d’accord pour tenter le coup. Qu’il va passer voir Tamara cet après-midi. Et que si la sociabilité d’Ariane Pottier s’améliore significativement, il pourra la garder à l’Escale et l’envoyer quotidiennement à l’école de la vieille dame. Ariane Pottier à l’école des sorcières, trop drôle… J’en viens à penser que si chaque médecin généraliste pouvait former son successeur, on ne verrait pas se creuser ce manque abyssal des vocations qui dépeuple la France de ses médecins de famille… 1. Voir le premier épisode des aventures de Marcel Fortesse, Pas d’obstacle ?
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