CHAPITRE 2Le cancer, au prix que ça coûte, on n’est même pas sûr de mourir guéri.
COLUCHE
Ce mardi pluvieux d’avril, pas bousculé par les visites, j’ai le temps d’aller câliner ma maman, qui ne va pas bien. Elle m’a envoyé un texto alors que le jour ne s’était pas encore levé : J’en ai marre. Il est temps que je referme mon parapluie. J’ai envie de rejoindre les oiseaux. Ça fait trois ans qu’elle se bat contre un cancer de l’œsophage. Avec courage, malgré les métastases et les rechutes qui se succèdent. Même sans les visions prémonitoires de Tamara, elle a conscience que sa fin est proche.
Elle habite à Maurepas, une des nombreuses villes-nouvelles pavillonnaires des Yvelines. Avant de m’engager sur l’A13, je lui envoie un message écrit. Je serai chez elle dans une demi-heure. C’est plus qu’il ne lui en faut pour enfiler sa perruque. Après sa première chimiothérapie, il m’a fallu admettre à ma grande honte, que je supportais mal de la voir chauve. Sans ses cheveux, ce n’était pas tout à fait ma mère. J’ai fini par le lui avouer d’un air contrit. Elle m’a dédouané en riant : elle-même avait l’impression de contempler une inconnue dans la glace de la salle de bain. Une tête de chanteuse de rock alternatif décavée. Elle s’était amusée à glisser l’anneau d’une boucle d’oreille dans sa narine pour compléter le tableau d’un faux piercing… Peu après, elle achetait une prothèse capillaire qui imitait à merveille ses anciens cheveux gris. Mais, à cause de la chaleur et des démangeaisons occasionnées, elle ne la portait que pour recevoir.
À peine nos deux bises ont-elles claqué qu’elle me demande si je vais bien. Même à l’article de la mort, une femme s’inquiète de la santé de ses enfants.
— Je suis en pleine forme. Et Blandine et les enfants aussi. Papa n’est pas là ?
— Non, tu sais bien qu’il donne des cours de bridge aux enfants, le mardi.
— Ah oui ! À l’école, je me souviens. Ils ont une dizaine d’années, les gamins ?
— Oui. Il paraît qu’ils sont très assidus et attentifs. C’est un peu étonnant mais l’éducation nationale est très favorable à cette expérience. Eh bé crois-moi, au contact des petitous, ton père, lui, il rajeunit. Ça lui fera une bonne occupation quand je ne serai plus là.
Elle habite en région parisienne depuis plus de trente ans, mais l’accent toulousain est toujours là.
— Oui, en attendant, tu es encore en vie. Prends ton temps, pour partir. Tu ne déranges pas, tu sais…Tu vas bien ?
— Ça va, ça va.
C’est dit sur deux tons différents. Le premier « ça va » aigu et le second, grave. Ça se veut rassurant. Je décrypte : ça va, ça vient.
— Le texto de cette nuit n’était pas folichon. Tu te sens mieux aujourd’hui, à la lumière du soleil ?
Avant de répondre, elle prend le temps de retourner au salon et de s’installer confortablement dans son fauteuil médical électrique. Elle recouvre ses jambes d’un plaid quadrillé marron et beige clair hideux.
— Mais oui ! C’est une belle journée, puisque tu es venu me voir, mon pitchoun ! Tiens, je me suis fait une réflexion positive tout à l’heure. Tu sais les sept ou huit kilos que j’avais en trop depuis vingt ans ? Eh bé, ça y est ! Grâce à la chimio et aux nausées, je les ai perdus. J’ai même arrêté le médicament contre le cholestérol. Pour ce que je mange…
— Je dois reconnaître que les cancérologues réussissent bien mieux à faire maigrir mes patients que les diététiciens.
— Ah ! Puisqu’on parle de mon cancérologue, tu as reçu le courrier du docteur Tostas après mon dernier scanner ?
— Non pas encore, c’est trop tôt. Tu l’as vu vendredi dernier. Il t’a dit quoi ?
Elle hausse les épaules :
— Pas grand-chose, comme d’habitude. Il cause pas, il compte.
— Il compte quoi ?
— Le nombre de boules que j’ai dans le foie. Ça augmente. C’est comme un boulier inversé : plus j’ai de boules, et moins il me reste de temps à vivre. J’ai bien compris le problème, va ! Je suis lucide. Je sais que je n’en ai plus pour longtemps. Mais le pauvre, je ne veux pas l’embêter avec des questions dont je connais déjà les réponses. Il ne sait pas comment me dire que je vais mourir.
J’ironise :
— Quand le malade commence à plaindre son médecin, c’est que l’un des deux va mal finir…
— Boudu ! J’espère qu’il n’aura pas un cancer, lui. Ce serait un comble !
— C’est sûr, mais heureusement pour lui, la plupart des cancers ne sont pas contagieux. On ne va pas lui souhaiter cette expérience pourtant enrichissante. Tu sais ? Je me dis souvent qu’une sage-femme qui n’a pas encore eu d’enfant n’a pas tout à fait fini sa formation. Moi-même, avant ma première crise hémorroïdaire, je ne savais pas que ça faisait si mal. Et je peux te dire que j’ai cruellement ressenti l’inefficacité des traitements médicamenteux que je prescrivais jusque-là avec confiance. Mais bon, il y a trop de maladies pour les expérimenter toutes. En plus, certaines sont trop dangereuses.
— Oui, ça je sais…
— Ça me rappelle ce que nous disait notre prof de sexologie à la fac : « Je ne peux pas vous demander de pratiquer personnellement toutes les déviances et les perversions sexuelles avant l’examen de fin d’année. Donc il vous faudra lire quelques revues pornographiques et voir quelques films de cul. »
— Oui je me souviens. Tu rangeais ces documents « médicaux » sous ton lit.
Je lui adresse un clin d’œil complice :
— J’ai eu une très bonne note à cet examen, tu sais ?
— Je n’en doute pas. Je connais tes préférences pour certaines disciplines médicales : l’anatomie, la sexologie, la gynécologie, la médecine du sport…
— Ça me fait plaisir de te voir taquine. Quand il y a de la plaisanterie, il y a de l’espoir.
Pas de chance, j’aurais mieux fait de me taire. Ses traits se tendent et son regard s’assombrit.
— Ouais ouais : la vie est une plaisanterie. Je connais ta philosophie. Moi, je commence à trouver que la plaisanterie a assez duré. Alors, lorsque mes nausées me laissent un peu tranquille, je réfléchis à mes funérailles. J’ai écrit mes souhaits. Tu veux les lire ?
Elle tend la main vers une pile de documents posés sur un bureau près d’elle, sans pouvoir l’atteindre. J’y aperçois, bien en évidence, une feuille d’écolier à petits carreaux couverte de son écriture ronde et parfaite d’ancienne institutrice. Au stylo rouge, elle a écrit « Exemplaire Marcel ».
— J’ai fait le même pour ton père, pour ton frère et pour ma sœur. Celui-ci est pour toi.
— Lis-le moi plutôt, je préfère.
Elle n’a pas besoin de regarder la note. Elle répond aussitôt :
— Je ne veux pas d’office religieux.
— Quand je pense que tu nous as raconté plusieurs fois que tu désirais entrer au carmel quand tu étais adolescente ! Dieu n’a pas voulu de toi, tant pis pour lui. Comme ça, moi, j’ai eu une maman.
— Pas de fleurs. Plutôt des chèques à l’ordre de la Ligue contre le cancer.
— Ah c’est bien, ça ! Faut qu’ils bossent, les gars. Je me sens menacé par le crabe depuis que tu as chopé le tien. L’hérédité, ça joue, dans les cancers.
— Je veux être incinérée.
Je grimace. Elle s’inquiète :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est pas écolo. Tu te rends compte la quantité d’énergie que ça consomme, de cramer un corps ?
— Non. Je n’avais pas vu les choses comme ça…
— Et puis en plus, imagine : si tu es enterrée, les petits vers du cimetière vont dévorer tranquillement ton cadavre jusqu’à ce que tu sois réduite en poussière. Après avoir bien mangé, ils vont remonter à la surface pour faire la sieste en se chauffant au soleil. Ils seront ensuite boulottés par un merle gourmand. Qui va plus tard lâcher un pet bien gras en plein vol après les avoir digérés. Et les molécules de carbone de ce pet, qui proviennent de ta chair, vont être finalement récupérées par les feuilles d’un arbre pour fabriquer du bois et des fruits. Moi, j’aime l’idée de retrouver un peu de toi éparpillé partout dans le cycle de la nature.
Elle sourit, les yeux dans le vague, perdue dans ses pensées.
— Mon corps, transformé en pet de merle… C’est très tentant, en effet… Comme ça, je serai un peu dans les châtaignes que tu aimes ramasser dans les forêts près d’ici.
— Ben oui ! D’ailleurs, vu la quantité de châtaignes que j’ai mangées depuis que je suis né, j’ai déjà dû récupérer une bonne partie de ma généalogie sous forme moléculaire. Ça vient probablement de là, ce sentiment qui m’envahit parfois, d’avoir mille ans au moins.
Elle redevient la maman qui s’inquiète :
— Après une garde aux urgences, par exemple ?
— Oui, c’est ça. Comment t’as deviné ?
— Ça s’appelle tout simplement de la fatigue. Tu travailles trop, mon fils.
— Ouiiiii maman.
Ça me fait penser qu’un bon café me serait utile. Je vais dans la cuisine faire chauffer de l’eau. Je l’entends marmonner dans la pièce voisine.
— Bon alors je vais peut-être accepter l’enterrement. Je vais revoir la question.
Elle aime regarder de vieux films. J’en profite :
— Et puis au cimetière de Maurepas, il y a Éric Von Stroheim ! Tu te souviens de ce prodigieux acteur dans La grande illusion de Renoir, qui demandait pardon à Pierre Fresnay de lui avoir tiré dessus ?
— Oh oui. Quel beau film ! Tu me donnes envie de le revoir une dernière fois.
— J’ai le DVD à la maison. Je te l’amènerai. Je le regarderai avec toi.
— Enfin, c’est bien beau tout ça mais je m’en fiche pas mal, d’avoir de bons voisins au cimetière !
— Ben quand même ! Moi, si ça devait se présenter, je refuserais d’être enterré dans le même périmètre que Jean-Marie Le Pen.
— T’en as, de drôles d’idées ! Quand on est mort, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Allez, je continue mes dernières volontés. Je veux un cercueil en carton avant de partir pour la crémation… ou sous terre.
Je reviens avec mon café et un thé pour elle :
— Ah bon ! ça existe, ça ?
— Oui, je me suis renseignée. C’est pas cher. C’est écolo puisqu’on épargne un arbre – ça, ça va te plaire –. Et puis, pour l’usage que je vais faire de ma boîte… Il y a du gâteau basque pour toi au frigo.
Je repars en cuisine à la recherche de la pâtisserie préférée de mon enfance. Ça me laisse le temps d’imaginer la scène de l’enterrement avec ma mère dans une grande boîte à chaussures.
— Ouais mais il va être tout écrabouillé, ton cercueil, quand on jettera la terre dessus.
— Et alors ? Tu crois que j’aurai mal ?
— Nooooon, mais ça ne me plaît pas. C’est pas esthétique.
— Esthétique ? La mort ?
— Ça y est, j’ai trouvé ! Avant de jeter des pelletées de terre, on recouvrira ton cercueil de plumes. C’est beaucoup moins lourd que la glaise, les plumes.
Ah enfin, elle rit franchement !
— Mais ça se fait pas, de jeter des plumes dans une tombe !
— Et de se faire enterrer dans un cercueil en carton, ça se fait, peut-être ?
— Je vais le faire, moi.
— D’accord maman, si c’est ta volonté, ainsi soit-il. Mais dans ce cas, moi, ton fils qui t’aime, je remplirai ton trou de plumes… d’anges.
— T’es fou, Marcel… Fais comme tu veux…
Je m’en fiche… Elle se tait. L’ombre de son rire traîne encore sur son visage gonflé par la cortisone. Elle doit être en train d’imaginer sa fosse mortuaire remplie de duvet blanc. Puis son regard revient vers moi :
— Écoute encore. Je n’ai pas fini ce que je voulais te dire.
— Heureusement que tout est noté sur le petit papier. J’ai déjà oublié le début de la liste.
— Je voudrais que tu gardes en souvenir de moi la statue du dieu de la médecine aztèque en obsidienne que j’ai ramenée du Mexique. Tu la vois là-bas sur la commode ? Il s’appelle Ixtlilton.
Je m’approche de la figurine noire à la haute coiffure entremêlée des plumes et des couteaux. Symbole d’une médecine tantôt douce, tantôt tranchante. Pour ma mère, le temps des plumes est venu. Celui des couteaux est définitivement révolu puisque les chirurgiens ont renoncé à l’opérer.
— D’accord, je prendrai l’Aztèque. Mais je lui trouverai un petit nom bien de chez nous. C’est imbitable, Ixtlil…truc.
Elle continue, imperturbable :
— À Blandine, qui m’a donné trois beaux petits-enfants, je destine la sculpture du couple entouré de leurs enfants que j’ai ramenée de Sancerre. Elle m’a toujours fait penser à vous.
— C’est bien. Elle ira près de la cheminée, symbole du foyer.
— À ma sœur, je laisse mon appareil photo, pour qu’elle continue à photographier les oiseaux qui viennent se nourrir dans la mangeoire du jardin.
Je m’exclame :
— Ah, au fait ! Quand tu seras toi-même devenue un oiseau, n’oublie pas de faire un clin d’œil à l’objectif pour qu’on te reconnaisse.
J’ai droit à un petit sourire de complaisance :
— Pour ton frère, j’ai réservé la collection de luxe des œuvres de Zola et le livre des recettes faciles de Françoise Bernard.
— Deux styles de littérature bien différents…
Sans se départir, elle poursuit :
— Pour les musiques à jouer lors de ma cérémonie funèbre, je n’ai pas encore arrêté la liste définitive. Il y aura les Carmina Burana dans la version de Carl Orff, jouée par l’orchestre du capitole de Toulouse.
— Quoi ? Cette version survitaminée enregistrée les doigts dans la prise sur un tempo diabolique !
— Eh bé comme ça, la cérémonie funèbre durera moins longtemps et vous pourrez passer plus vite aux agapes. J’ai acheté dix bocaux de foie gras pour les invités. Je te montrerai où je les ai rangés au garage tout à l’heure.
— D’accord. Je m’occuperai des vins, comme d’habitude.
— Oui bien sûr. Je voudrais aussi qu’on joue Dark side of the moon des Pink Floyd.
Là, je suis surpris. C’est une musique de « jeunes », pour ma mère :
— Ah oui ? Tiens, ça m’étonne…
— Quand tu as acheté ce disque avec tes économies, je me souviens que tu en es tombé dingue amoureux. Tu venais me chercher dans la cuisine pour l’écouter. Tu me disais : « Viens maman, c’est important, assieds-toi ! ». Et j’ai fini par l’apprécier aussi. Avant tout parce que mon petit garçon y entendait des merveilles. Et aujourd’hui, alors que j’aspire vraiment à visiter le côté sombre de la lune, il m’est revenu en mémoire.
— Hum, je comprends. Je vais le réécouter ce soir. Je n’en suis toujours pas lassé, tu sais.
— Bon, maintenant, j’ai quelque chose de très important à te demander.
— Quoi ?
Ses yeux bleus sans cils ni sourcils me fixent avec gravité.
— Je t’ai donné la vie. Tu ne le regrettes pas ?
— Non pas du tout. Au contraire. Je t’en suis très reconnaissant. Et alors ?
— Alors, je voudrais que tu te charges de me donner la mort, si elle tarde à venir.
— Mais… non enfin… je peux pas…
— Écoute-moi bien. Tu sais que j’ai adhéré à l’ADMD, l’association pour le droit…
— …de mourir dans la dignité, oui je sais.
Elle baisse ses paupières et son front en murmurant :
— Je ne veux pas avoir mal.
— On a des antalgiques puissants. La morphine.
Elle secoue la tête :
— Et je ne veux pas souffrir.
— Ben oui, tu viens de le dire.
Elle se redresse vivement et me regarde avec fermeté :
— Non ! Souffrir, ce n’est pas seulement avoir mal. C’est se sentir dégradée physiquement et intellectuellement. Tu te rends compte où j’en suis arrivée ? Je n’ai presque plus la force ni l’envie de lire. Moi qui aimais tant ça !
— Si tu veux, je peux te faire la lecture. Je me souviens quand tu nous lisais La case de l’oncle Tom ou Croc-Blanc, quand j’étais enfant, le soir avant de dormir. C’était bien !
Elle s’attendrit :
— Oui, pour moi aussi, c’était un bon moment passé avec ton frère et toi. Je me rappelle que quand je vous ai lu ces livres, j’ai retrouvé à travers vos commentaires des émotions remontant à ma propre enfance, quand la lectrice était ma propre mère. Les mêmes inquiétudes, les mêmes rires, la même perplexité face au monde des grands…
— Je peux lire pour toi…
— Ne dis pas de sottises. Tu as une vie très chargée. Et je ne disais pas ça pour recruter un lecteur. Ton père s’est déjà proposé. Comprends-moi bien : je souffre d’être devenue une bonne à rien.
— Les aides ménagères, papa et ta sœur s’occupent de tout.
Ses yeux se remplissent de larmes.
— Ce qui me fait souffrir, c’est justement de dépendre des autres. J’ai bien pensé à me débrouiller toute seule. À me suicider, quoi ! Mais je n’ai pas le courage de me jeter sous un train.
— Et puis, il faut penser à ceux qui nettoient les voies ferrées, après…
Dommage, j’allais enchaîner sur une plaisanterie à mourir de rire bien en accord avec le sujet, mais elle poursuit son idée :
— Je t’ai écouté parfois quand tu évoquais des désespérés dont tu t’étais occupé aux urgences. Tu disais que ces malheureux ne prenaient pas assez de comprimés pour se tuer. Qu’il faut dépasser la cinquantaine de cachets pour être sûr de s’administrer la dose létale. Moi, quand j’avale un doliprane, j’ai déjà envie de vomir. Tu vois, pour mourir aussi, je dépends des autres.
C’est moi qui ai la nausée. Impossible de parler. Je lui prends la main. Elle ajoute, d’un air dégoûté :
— Et alors… pire que tout… je ne veux pas qu’un jour… je devienne incontinente… que quelqu’un me change ma couche sale… Alors ça non ! Tu comprends ?
— Je peux…
Son front se plisse sous l’effet de la colère.
— Et surtout pas toi ! Ce sont les mères qui changent leurs bébés. C’est dans l’ordre des choses et c’est notre gloire. Mais ce n’est pas aux fils devenus grands de faire ça à leurs mères. Je ne le veux pas, tu m’entends ? C’est là que réside ma dignité. C’est là que j’ai marqué la limite. Et si un jour, je me mettais à faire sous moi, il serait temps pour toi de m’aider à mourir. Voilà. Je l’ai dit.
Qu’un jour ma mère me demande d’agir pour que sa fin soit douce, je percevais depuis plusieurs semaines que c’était possible, qu’elle pouvait y avoir pensé. Mes craintes se précisaient à mesure que les traitements l’épuisaient, que les tumeurs se multipliaient et que l’espoir s’évaporait. Mais, jusque-là, elle n’avait jamais prononcé les mots. Ce n’était auparavant qu’une menace que je sentais peser sur mes épaules. Aujourd’hui, nous avons franchi une étape décisive. Ce ne sont plus de vagues allusions. Les choses sont dites clairement, et j’en ai le cœur glacé.
— Je sais que je te demande beaucoup. Mais j’ai sollicité ma jeune doctoresse. Elle m’a répondu : « Je ne sais pas faire. » Toi, tu connais la recette, tu me l’as dit un jour. Il y a longtemps. J’ai confiance en toi. Je sais qu’au SAMU, vous endormez les gens qui souffrent. C’est ce que je veux : m’endormir et ne pas me réveiller.
— Maman, c’est illégal ! Au SAMU on endort les gens, mais on les réveille ensuite.
Elle sourit en me prenant la main.
— Je sais. Mais ton père est d’accord. Il ne te fera pas de procès. Et je viens d’en parler avec ton frère. Appelle-le et discutez-en ensemble. Je ne te demande pas de me tuer de suite. Mais seulement d’y réfléchir concrètement.
Résigné, je hoche la tête :
— Je vais envisager le problème que tu me poses.
— Dans le même ordre d’idées, je te rappelle que je t’ai désigné dans un document comme « personne de confiance », au cas où je perdrais connaissance. Je ne veux pas subir de prolongation artificielle de ma vie.
— Je sais. Tu peux compter sur moi.
— C’est tout particulièrement dans cette situation-là que je te demande d’agir pour arrêter mon cœur.
— …
— Et tu le feras ?
— …
— Ça m’apaiserait beaucoup si tu me donnais ta promesse.
Refuser la paix à sa mère en fin de vie ? Impossible. Je suis bien placé pour prétendre la connaître depuis longtemps. Je sais qu’elle a constamment été favorable à l’euthanasie. Je sais qu’elle comprend sa maladie et qu’elle n’ignore pas plus que moi son caractère inéluctablement fatal. Si nous vivions en Belgique, aux Pays-Bas ou en Suisse, on lui procurerait cette mort douce sans aucun problème. Mais nous sommes en France, et il faudrait que son fils médecin s’en charge, au mépris des lois de son pays ?
— Je te promets de penser à ta demande. Ce soir même. Ensuite, nous aurons le temps d’en reparler.
Un tendre sourire illumine son visage.
— Tu ne t’es pas servi du gâteau basque ?
— Non merci, j’ai plus faim…