Je suis sorti pour retrouver mon téléphone portable dans ma voiture, en-dessous de mes habits, et ai composé son numéro. Même une conversation avec un marteau-piqueur était mieux que le silence. Je me suis assis sur la chaise de la cuisine, mais ne sentis le contact de mon corps sur l’assise qu’au bout d’un long moment.
J’ai commencé à me sentir nauséeux, un peu comme si j’avais la même sensation que celle que j’avais ressentie quand j’étais petit sur le grand huit de Riverview, le grand parc d’attraction bordant le fleuve de Chicago. La chair de poule me parcourut la colonne vertébrale au moment de saluer Tammy.
- J’ai perdu mon travail hier, et je me sens comme si je bougeais alors que je suis toujours immobile...
- Oh, quel dommage ! Et moi, ils menacent de saisir ma maison, dit Tammy.
- Quoi de neuf ?
- Oups, une seconde, j’ai un autre app…
Deux minutes plus tard, elle était de retour.
- C'était eux et cette fois, ils vont vraiment le faire, pleura-t-elle. Ils m'ont dit qu'à moins que je paye au moins 600 dollars sur les 7 000 que je leur dois des six mois passés, ils entameraient la procédure d'expulsion.
Comme toujours, Tammy passait d'une crise à l’autre, téléphone portable dans une main et souris de l’ordinateur dans l'autre, pour que tous ses « amis » en obtiennent immédiatement un compte rendu détaillé. De ses e-mails sans paragraphes, ni majuscules, ni correction orthographique et seulement avec des points comme unique ponctuation, je savais qu'elle gagnait 25 000 dollars par an en étant agent de sécurité, que son deuxième ex-mari et son fils avaient cosigné un prêt pour sa maison de 150 000 dollars, qui a perdu 50 000 dollars de valeur parce qu'elle ne pouvait pas l'entretenir et maintenant, elle ne pouvait plus payer les versements du prêt. Elle avait également contracté un crédit à la consommation de 80 000 dollars, roulait dans la voiture de son frère et gaspillait son argent en mangeant dans des fast-foods, dévorant du chocolat et s'inscrivant à des programmes coûteux pour perdre du poids.
- Tammy, je te l’ai pourtant déjà dit, lui dis-je...
- Attends, Pete, j’ai encore un autre appel…
Cinq minutes plus tard :
- Me voilà, Chet, piailla-t-elle.
- C’est Pete, enfin !
- Ne me parle pas sur ce ton !
- Ecoute, Tammy, tu ne peux pas te permettre de payer ta maison avec ce que tu gagnes. Tu dois absolument laisser tomber…
- Mais je ne la vendrai jamais ! Aucun appartement ne prendra douze chats, elle vaut bien moins que quand je l'ai acheté et je ne veux ni ruiner mon fils, ni mon crédit et m***e, j'ai un autre appel. Je t’enverrai un SMS.
Et Tammy était repartie dans une suite de SMS et d’attente téléphonique. Elle n’était pas différente de Bob, sauf que Bob se cachait dans le cyberspace, et que Tammy bombardait les gens de communications sans fin, pour qu’elle n’ait plus du tout le temps de les écouter. À la fin de son monologue électronique, j’avais la mâchoire serrée et la tête bourdonnante. Respirant à fond, je ne pus m’empêcher de trouver les choses trop calmes et terriblement ennuyeuses.
Je me suis assis avec un mug de café sur les genoux, au milieu d’e-mails et de livres, d’un bazar nauséabond qui émanait du sol de la cuisine étrangement silencieuse. Pour combler rapidement ce que je qualifiais de paix insupportable, j’ai allumé la radio sur WFMT. J’engloutis la dernière gorgée du café alors que le 1er Concerto pour piano de Liszt débutait avec Martha Argerich au piano. Les premières notes résonnèrent en mon intérieur au niveau du plexus, déplaçant les diablotins et me stimulant pour passer à l’action. Je devins même bientôt très résistant aux diablotins, rempli de l'énergie positive que tout cela me procurait.
Il fallait que je bouge, que je fasse quelque chose, et quelque chose de concret. Il me fallait un projet demandant une prise de décision. J’ai repéré le balai qui était contre le mur depuis si longtemps qu’il en avait laissé une marque.
Décision prise !
En donnant un coup de balai sous le lit, j’en ai extirpé toute sorte de nourriture pourrie, de cadavres d’insectes, de moutons de poussière, de stylos désarticulés, de serviettes en papiers ou autres cahiers ayant perdu leur couverture ouatée… et une boîte de pilules.
Ahhhh ! C’est là qu’elles étaient…
À un moment donné, j’avais dû mettre mes pilules - toutes mes pilules : tranquillisants, anti-dépression, pilules pour la léthargie et pour l'anxiété - dans un même grand bocal, pensant logiquement qu’il me serait plus difficile de perdre un seul contenant que cinq. J’ai pourtant perdu ce bocal en oubliant tout ça après l’avoir balancé contre le mur il y a un an.
Un autre coup de balai me révéla la présence du livre La joie de l’algèbre ! Il y a quelques années, j’avais pensé à revenir à l'Université pour y passer ma Licence, mais il fallait tout d’abord que j’améliore ma moyenne lamentable. Ma principale faiblesse était l'algèbre. Je l'avais laissée tomber deux fois au lycée, puis encore deux fois à l'Université, consacrant tellement de temps à tenter de combler cette lacune, faisant baisser mes notes dans les autres matières, et c’est pourquoi j'ai arrêté l'Université en fin de deuxième année. Avec un petit contingent, j'avais pu négocier un dortoir d'Université contre une baraque au Viêt-Nam. Au bout de vingt-quatre mois, l'Armée me remercia - avec préjudice - parce que mon capitaine était convaincu que je n'avais pas ce qu'il fallait pour être soldat.
Alors, les diablotins firent tout pour que l’algèbre soit indéniablement liée à mon circuit au Viêt-Nam. Du coup, j’ai jeté La joie de l’algèbre ! que je n’ai jamais ouvert, sur le sol de la cuisine.
Ensuite, le balai maniaque traîna un sac en plastique clinquant avec un dessin stylisé du drapeau américain, sous lequel il était imprimé : 1776-1976. Dans ce sac patriotique se trouvait une bouteille de vodka à moitié pleine avec une étiquette portant le prix d’un dollar cinquante. Il y avait également une montre à gousset avec un pêcheur gravé sur le devant que j'avais achetée en Europe au cours d’un voyage étudiant en 1970. À côté de la montre, une vieille photo d’identité, jaunie par quatre décennies, me présentait délesté d’une bonne vingtaine de kilos. Attachée à cette photo, une autre photo brillante apparut, prise avec les couleurs super-réalistes de Kodachrome, d'une fille à la peau mate, les pommettes hautes, les yeux bruns et les cheveux châtains bouclés séparés par une raie au milieu.
Catherine !
La nuance de rouge du photomaton de la Pizzeria de Pagliai de Carbondale, dans laquelle elle était assise était saturée et le mur en bois sombre derrière elle semblait rougeoyant. Maintenant, Catherine était face à moi et nous étions en deuxième année à l’Université. Et le temps d’un instant, j’étais de nouveau face à la fille que j’aurais dû avoir épousée.
En 1971, je parcourais ma vie émotionnelle comme un somnambule. Je traitais mon anxiété omniprésente en ignorant tout, même les interactions humaines les plus superficielles. Catherine Mancini était une fille d’origine italienne qui vivait avec sa famille à quelques kilomètres en bas de la route de l’USI. Elle était sauvagement belle et avait une façon de parler rigolote, un mélange de dialecte du Sud et du Centre Ouest. J'aimais la façon dont elle disait « quitter » (« ki-tait »). Elle m'avait souvent dit vouloir me « ki-tait ». Mais ce qui mettait Catherine à part des autres filles avec qui j’étais sorti à l'Université était sa personnalité, équilibrée d’une d'empathie critique et d’une assurance qui m'auraient sorti de ma somnolence émotionnelle si je l’en avais autorisée.
Je ne me souvenais pas beaucoup de mes années à l’Université. Les doses bienfaisantes de vodka et de pilules avaient obscurci ou avaient voilé la majeure partie de mes souvenirs. Mais je me rappelais vraiment que Catherine avait essayé de me sortir de cette brume et que je l'avais complètement ignorée. Et quand nous nous sommes finalement séparés je n'en avais même pas été contrarié, parce que j'étais épris de Tammy et ai donc très vite écarté son souvenir de Catherine - avec qui j'étais pourtant bien mieux accompagné - dans le sac plastique au-dessous du lit.
Et du coup j’étais là, à genoux à côté de mon lit avec ce balai, à regarder la photo d’une jolie jeune fille que je n’avais pas vue depuis presque quarante ans.
Le contenu du sac plastique avait condensé l’histoire de ma vie en message schématisé : présentation d’opportunités ; opportunités semblant terrifiantes ; rejet de ces opportunités.
Je repensais à ce que j’avais fait chez Testing Unimited, avec les « c-o-u » et les « c-o-l », à Bob et ses filtres à eau, à Tammy et sa maison, et au fait que je n’ai jamais maîtrisé l’algèbre, ni rien d’autre, d’ailleurs.
Puis j’ai étudié l’adolescent mince aux yeux clairs de la photo d’identité, et pensais à ce que j’étais devenu. Me touchant le visage, je sentis des nerfs me parcourir la peau. Des muscles les enlaçaient jusqu’à me tendre chaque côté de la mâchoire comme des cordes à violon. Ces cordes étaient une blessure trop serrée, et mon cou en était plié par la pression. Cette énergie nerveuse rendait mes joues similaires à des tasses creuses, traçant des rides de chaque côté du bas de mon nez, y dessinant des balafres et des cercles sombres autour des orbites, d’où jaillissaient des pattes d'oie esquissées comme des cicatrices.
Mon Dieu, qu’est-ce que j’aimerais pouvoir tout recommencer !
Ma main redescendant de mon visage atterrit sur le bocal de pilules.
J’en pris deux, les fit passer avec une bonne goulée de vodka, versant une petite larme au passage. Mon regard se posa longuement sur la photo de Catherine. Bientôt, des voix chuchotant un charabia incompréhensible et des bruits évoquant de l’eau qui coule et des robinets percés me remplirent la tête. C’est comme si tout s’accélérait brutalement...
… je me suis retrouvé assis, droit comme un « I », la tête calée contre une fenêtre de train. La lumière du soleil reflétait des vitres de gratte-ciels traversant la fenêtre, entrant douloureusement dans mes yeux.
Que se passe-t-il ?
J’étais dans un train, passant la massive colonne noire des Tours Willis - auparavant nommées Tours Sears - du centre-ville de Chicago. Le train a grondé à un croisement, traversant des voies express bouchées qui se tordaient dans toutes les directions. J’aperçus bientôt les lueurs du Lac Michigan.
- Y’a de la houle, sur le lac, dit un homme derrière moi.
- Je pense que c’est à cause de la tempête qui est passée cette nuit, répondit une fille.
Le couple avait l’accent trop lourd de ceux qui ont vécu longtemps dans cette ville.
- Tu te souviens du Nouvel An dernier, quand on s’est presque retrouvés congelés en traversant le pont de l’Avenue du Michigan pour aller jusqu’à la tour Hancock ?
- Oh mon Dieu, oui, dit la fille.
- Il devait faire -20 degrés… même les moutons du lac étaient gelés. Le vent coupait comme des lames de couteau !
- Eh bien, ça ne me manquera pas. Là où nous allons, ça sera un peu comme en Floride.
Ils doivent venir du côté Ouest.
Et, comme s’il s’agissait d’une réponse, j'entendis face à moi :
- Puis-je vous emprunter un stylo ? Je ne trouve pas le mien.
Le type répondit :
- Le voici…
Puis :
- Je pense que si nous arrivons à Carbondale à l’heure, on pourra arriver à Cairo vers onze heures.
Cairo ? Ces gens viennent du Sud de l’Illinois !
Au-dessus du lac, le ciel était tracé de manière concise et bien définie. Il me semblait qu’il faisait plus froid que ce que je pensais, en ce début d’automne. À quelle période de l’année étions-nous ? Septembre ? Octobre ? Je n’étais pas très à l’aise avec les dates. Une feuille d’arbre bordeaux brillant virevoltait à côté du train qui avançait lentement. Bientôt, des pelouses vertes impeccables apparurent, puis des pavillons et enfin, le sol noir glaiseux du Nord de l'Illinois, dont les sillons évoquaient des petites vagues noires rapides qui ne semblaient jamais en finir. Vague après vague...