Puis j’entendis « MAAAAHHH-TTTOOOOONN…. Mattoon, prochain arrêt ! »
Le train était dans le Sud de l’Illinois.
Regardant mon poignet, je m’aperçus que ma montre avait disparu, et que je n’avais pas mon téléphone portable non plus. Plongeant la main dans une poche, j’en sortis la montre avec le pêcheur gravé et l’ouvris d’un coup sec : 6 heures 56. D’une certaine manière, j’avais perdu trois heures sans voir la plupart de l’état de l’Illinois. Le flacon de pilules était dans ma poche, et comme le crépuscule s’estompait vite, je pris ce qui me semblait de plus fort et ai rapidement eu la sensation de bouger en même temps que les roues du train sautaient sur les rails.
La – La – Laaaa !
Cela ressemblait au début de la Neuvième Symphonie de Beethoven.
La – La – Laaaa !
Que les gens sont bêtes de choisir des sonneries de téléphone qui « bousillent » les grands classiques.
- Bonjour ? dit une jeune voix de quelqu’un que je ne pouvais pas voir.
Petit silence.
- Ahhhh…. ouais, Saluki…. pas loin de Carbondale.
Autre silence.
- Non ! Pas ça ! D’accord, tu… tu coupes tout. Je t’appelle demain et on voit ce qu’on peut faire pour s’occuper de ton souci. Allez, au revoir.
Un souci ?
- Mais qui c’était ? demanda une autre voix de quelqu’un que je ne pouvais pas voir non plus.
- Kyla. Je l’aide pour ses devoirs de fin de trimestre. Elle a des soucis pour convertir ses documents du format Mac en format Word.
Et moi j’ai des soucis avec ceux qui appellent leurs problèmes des « soucis ».
Grandes questions, bons moments, sms, jeux et musique en ligne… termes axés sur les résultats, les compétences fondamentales et les modes de pensée en-dehors du moule… toutes ces choses m’écorchaient les oreilles comme des ongles griffant une ardoise. Les expressions stupides comme « Je suis un peu outré », les mots idiots du style « Trop chou ! » et la simple mention du mot « frappuccino » me rendaient malade. La liste était particulièrement dégoûtante quand tout devait être simultané - « le multi-tâche ». Et bien sûr, tout devait être vite fait et toujours de plus en plus vite. Il semblait que la technologie avait accéléré la révolution du monde pour que chaque minute soit compressée en cinquante-cinq secondes, que chaque heure ne vaille plus que cinquante-cinq minutes et que chaque jour n’ait seulement que vingt-trois heures, alors que l’on aurait envie d’en faire entrer vingt-cinq. Les humains n’étant pas biologiquement faits pour ça, deux options s’offraient à eux : soit continuer en faisant du travail foireux, soit devenir aussi fou que moi.
Jetant un coup d'œil par la vitre du train, je regardais les dernières vapes d'un crépuscule bordeaux et trouvai une pilule rose pour le prolonger encore juste un peu plus longtemps.
La – La – Laaaa ! fit encore la sonnerie.
- Ouais, répondit la voix de la personne que je ne pouvais pas voir.
Un silence.
- Il a fait quoi ? Ohhhhhhhh….. Ahhhhhhhhhh….. Ahhhhh. Il a laissé tomber un marteau dessus ? Ça, c'est vraiment crétin ! Aah… Ahhhhh… Tu m’étonnes, ouais, il va boiter pendant un moment après tout ça. Ah…. Ah ! Au r’voir !
Et toi, tu risques de boiter pendant un moment si tu continues de rire comme un âne…
Encore un silence.
La – La – Laaaa !
Ça ne pas continuer !
Me penchant sur l’avant de la banquette qui était face à moi, je fis face à deux ados vêtus de jeans et de tee-shirts. Tous deux avaient des yeux ronds comme des billes.
- Si j’entends encore cette f****e sonnerie, je jette le téléphone et l’idiot qui s’y attache en-dehors de ce p****n de train ! dis-je dans un souffle.
Les ados se figèrent un moment, puis rassemblèrent leurs ordinateurs portables, iPods, téléphones cellulaires et autres gadgets et sortirent rapidement du wagon en regardant derrière aux avec des regards terrifiés.
Les enfants ne devraient pas être acceptés dans les mêmes wagons que les adultes.
Alors que je commençai à somnoler une fois de plus, je sentis une présence indésirable face à moi. Au travers de mes yeux plissés, je parvins à discerner une manche verte striée de six rayures dorées.
- Hé, mon gars, on dirait qu’t’as un problème.
Le soldat portait un béret noir et son torse était piqué de tout un tas de décorations militaires. Sa voix me faisait penser à celle de ceux qui parlaient de Cairo tout à l’heure.
- Je vais bien, dis-je.
- Je n’en suis pas si sûr. Tu as l’air d’avoir été dévoré de l’intérieur. Est-ce que je peux te demander si tu es heureux dans la vie ?
- Non.
- Et les gens ? Les aimes-tu ?
- Non.
- Y a-t-il au moins quelque chose que tu apprécies ?
- Non.
Tout ce que je voulais, c’était dormir.
- Ecoute, mon gars, j’étais comme toi il y a environ six mois, en Irak. On me disait que j’avais ce qu’ils appelaient « un regard perdu ». Un peu avant que je décide de me suicider, quelqu’un m’a donné ça.
Il fouilla au fond de sa poche intérieure, en sortit un portemine, le posa quelques secondes sur le rebord de la vitre, et le porta face à moi. Je fis glisser mes lunettes sur mes sourcils, regardant l’objet de mon regard myope et vis des nuages tourbillonner autour d'un coucher de soleil bordeaux en son intérieur - comme si ce simple instrument d'écriture avait absorbé un morceau du ciel rien qu’en étant sur le rebord de la vitre.
- Parfois, ça aide d’écrire les choses, me dit sèchement le militaire.
- J’ai déjà beaucoup de stylos.
Je ne voulais pas toucher celui-ci. Ignorant le soldat, je me suis tourné du côté de la vitre et m’endormis encore.
Je fus réveillé par le train passant un croisement. C’est là que je vis le panneau par la vitre - du moins, que j’ai cru le voir… ou peut-être que j’ai imaginé l’avoir vu dans un champ de chaume. D’une manière comme une autre, il vint brûler mes rétines comme la persistance d’un flash d'ampoule. Ce panneau était particulièrement laid, tel un monstre maintenu par d’imposants piliers taillés hors du bitume charbonneux, grossièrement peint en bordeaux et doré. Des formes dorées scintillant anormalement dans l'obscurité formaient les mots BIENVENUE DANS LE SUD DE L’ILLINOIS ! Juste en-dessous, quelqu’un avait griffonné avec un marqueur bordeaux de manière à peine lisible depuis la fenêtre du train : QUEL VOYAGE D’ENFER.