Diana avait compté les jours.
Chaque matin, chaque nuit, elle recomptait. Elle avait fini par échafauder un plan. Simple. Presque dérisoire. Mais c’était tout ce qu’elle avait. Un moyen de prévenir le commissaire. De laisser une trace qui ne puisse pas être ignorée.
Elle avait compris. Son ravisseur avait engagé une femme pour jouer sa petite amie — une façade parfaite. Nadia. Une présence rassurante, crédible. Elle, en revanche, serait sûrement droguée. Attachée. Reléguée dans cette espèce de cave, hors de vue, hors d’existence.
Comme avant.
Mais peut-être que cette fois… peut-être que ça marcherait.
Comme les autres fois.
Elle avait choisi le livre avec soin. Un ouvrage qu’elle savait pouvoir attirer l’attention. Elle avait passé des heures à corner des pages, lentement, méthodiquement, malgré la fatigue et la peur. Victor avait la même manie qu’elle. Il détestait ça, disait-il, mais il ne pouvait s’empêcher de le faire quand quelque chose le troublait.
Est-ce qu’il comprendrait ?
Il était censé être intelligent. Observateur.
Il devait l’être.
Elle espérait encore. Toujours.
Le parfum dans le bouquet n’avait pas suffi. Alors elle avait changé d’approche. Les mots, cette fois. Les signes. Quelque chose de plus direct, mais qui resterait invisible pour celui qui la retenait.
Elle se demandait s’il prendrait le risque de faire entrer ses invités dans le salon. Là où elle se trouvait en cet instant précis. Là où le livre serait visible. À portée de main.
Elle le saurait bientôt.
Elle corne la dernière page.
Son message est clair. Évident, pour qui sait regarder. Le titre, surtout. Impossible à ignorer. Elle est certaine que le commissaire le verra. Qu’il fera le lien. Qu’il viendra avec William et Alexis.
Qu’ils la sortiront de là.
Elle imagine déjà le retour. La porte qui s’ouvre. L’air libre.
Sa maison.
Merlin.
Elle referme doucement le livre et le repose. Puis elle attend.
Au commissariat, William écoute attentivement les résultats de l’analyse des griffes de Merlin.
L’avant-veille, il était rentré chez lui pour se doucher et dormir quelques heures. Inquiet de ne pas voir revenir le félin, il avait fait le tour du quartier. Le voisin qui nourrissait parfois le chat l’avait alors interpellé. Il lui avait conseillé de vérifier s’il était bien pucé : une femme de la SPA avait essayé de l’attraper, soi-disant dans le cadre d’une campagne de stérilisation.
D’après le voisin, elle était déjà venue traîner dans le coin quelques jours plus tôt. Cette fois-là, il l’avait chassée en lui disant que le chat était en règle. Elle était repartie rapidement. Il se souvenait très bien du chat blanc, hérissé, feulant et la griffant violemment.
Quand Blake lui avait demandé si la femme avait un accent de l’Est, le voisin n’avait pas hésité une seconde.
William avait alors pris Merlin dans ses bras et lui avait coupé le bout des griffes. Peut-être restait-il de l’ADN. Peut-être une chance d’identifier cette femme.
Il se dit d’ailleurs qu’il devait penser aux friandises : Merlin n’avait pas vraiment apprécié cette séance de manucure improvisée. Il devait encore bouder, planqué dans la vieille grange.
La voix du technicien le ramène au présent.
" Il y a bien de l’ADN sur les extrémités des griffes. Féminin. D’origine caucasienne, probablement slave. On a trouvé une correspondance avec une vieille affaire."
William se redresse légèrement.
" Laquelle ?
— Un dossier ancien. Deux personnes décédées dans un camion : des réfugiés. Le passeur a eu un accident. À l’époque, on avait prélevé l’ADN de leur fille pour identification. La photo est mauvaise et très ancienne. Pas de papiers, elle ne parlait pas français. On a juste un nom : Zlatana Vladimirof. Il est très probable qu’elle ait changé d’identité depuis."
William soupire, partagé entre frustration et soulagement.
" C’est déjà un début… même si je m’attendais à plus. Merci d’avoir fait ça aussi vite.
— Oh, de rien. J’avoue que je n’avais jamais analysé des griffes de chat. En tout cas, ta suspecte doit avoir de belles cicatrices. Pour retrouver autant de matière, il a dû griffer profond.
— Oui… il a de sacrées griffes. J’en sais quelque chose. Merci encore. Je te revaudrai ça.
— Bon courage, Will."
Le lieutenant raccroche et se lève aussitôt. Il va prévenir son équipe : Alex, Jordan, Sophie, et désormais Guillaume, soutenus par le commandant — et toujours sous la supervision attentive du commissaire.
L’enquête avance. Lentement. Mais elle avance.
William demande à son cousin de rassembler tout ce qu’il peut sur la femme identifiée, pendant que lui et Victor partent interroger le vétérinaire qui avait lourdement dragué Diana quelques semaines plus tôt.
Ils montent dans la Jaguar noire du commissaire.
"Tout va bien, commissaire ? Vous avez l’air soucieux.
— Hum… un ami proche doit nous présenter sa nouvelle petite amie. Je n’ai pas vraiment la tête à ça. Mais ce n’est rien d’important. Concentrons-nous sur le vétérinaire. Des antécédents ?
— Une main courante pour harcèlement. Diana m’avait aussi parlé de gestes déplacés envers une secrétaire. Elle disait se sentir mal à l’aise en sa présence.
— Je ne le vois pas aller jusqu’à l’enlèvement…
— Peut-être. Mais son accès facile aux seringues et aux produits calmants ne joue pas en sa faveur."
Ils se garent devant le cabinet.
À l’intérieur, une secrétaire les observe, méfiante.
" Bonjour. Vous venez pour un animal ?
— Commissaire Martin. Voici mon lieutenant. Nous souhaitons parler au docteur Tarare.
— Il est en consultation…
— Nous allons attendre. Dites-moi… il est comment avec les clientes ?"
La jeune femme hésite.
" Et avec vous ?" insiste Victor.
" Je… il est normal. Excusez-moi, j’ai du travail.
— Il va falloir être plus bavarde, sinon vous viendrez au commissariat."
William intervient, plus calme.
" Il a déjà eu des gestes déplacés, n’est-ce pas ?"
Elle hoche la tête. Il lui montre une photo de Diana.
" Vous la reconnaissez ?
— Oui… on ne l’a plus revue depuis un moment.
— Normal. Elle a changé de vétérinaire à cause de lui. Alors ?
— Des paroles, surtout… enfin, rien de méchant…
— Le harcèlement n’a jamais l’air méchant, jusqu’à ce que—"
La porte s’ouvre. Le vétérinaire sort avec un couple et leur chien.
"À qui le tour ?"
Victor montre sa plaque.
" À nous."
Dans le bureau, l’homme se montre détendu, sûr de lui.
" En quoi puis-je vous aider ?"
Victor lui montre la photo.
" Elle vous dit quelque chose ?
— Non.
— Regardez bien.
— Elle est jolie, mais non."
William affiche les messages sur son téléphone.
" Et là ?
— Ah… je vois. Elle porte plainte ?
— Non. Elle a disparu.
— Dommage pour elle, mais je n’y suis pour rien. J’ai tenté de la séduire, puis je me suis lassé.
— Elle vous a surtout bloqué.
— Je ne cours pas après les femmes. Elles viennent à moi. Elle était attirante, je l’aurais bien mise dans mon lit, mais de là à l’enlever…
— Les messages montrent qu’elle vous demandait d’arrêter.
— Une petite allumeuse."
Les deux policiers échangent un regard lourd de sens.
Victor reprend :
" Vous avez accès à des calmants ?
— Les produits vétérinaires ne sont pas faits pour les humains. Et franchement, avec un copain flic, vous croyez que j’aurais pris ce risque ?
— Ça ne vous gênait pas de lui envoyer des photos intimes.
— Elle aurait fini par céder.
— C’est puni par la loi.
— Elle ne portera jamais plainte."
William s’étire lentement.
" Les photos non consenties, le harcèlement, votre antécédent… j’espère que vous avez un bon avocat.
— Ne vous inquiétez pas pour moi monsieur.
— C’est lieutenant, " répond William.
Ils se dirigent vers la sortie.
Soudain, William attrape le vétérinaire par les épaules et lui murmure à l’oreille :
" En fait… le copain flic, c’était moi. À bientôt, docteur. J’ai comme un pressentiment… on va se revoir très vite."
Victor observe le vétérinaire pâlir, puis esquisse un sourire.
" Par un heureux hasard, mon fils, policier également, est le meilleur ami de cette jeune femme. Vous passerez au poste demain, je compte bien éclaircir quelques points...". Les deux hommes partent, avec la même envie de lui en coller une :
" Tu en penses quoi William ?
- Hum... pas grand chose, c'est un connard, mais je ne pense pas que se soit notre homme...
- Oui... en effet. Bon sang ! Toujours aucunes pistes... à part cette femme... Je te ramene chez toi, et je file. C'est un ordre lieutenant, tu as besoin de te reposer.
- à vos ordres... j'en profiterais pour fouiller dans ses affaires, j'ai peut etre loupé des choses...
-Tu n'as rien à te reprocher... celui qui a fait ça, à preparer son coup depuis longtemps. Il a tout planifier minitieusement..
- Je ne vous remercierais jamais assez, pour tout ce que vous faites...
- Tu n'as pas à le faire, je mentirais si je disais que je n'étais pas attaché à ta compagne. Elle m'a permis de retrouver mon fils, sauver ma belle mere, redonner le sourire à ma femme, arreter quelques malfrats. Je t'avoue, que je suis content qu'elle ne soit pas ma fille non plus... Alex me suffit...
- ces deux là dans la même fratrie, ils vous aurez donnés des cheveux blancs.".
William n'en revenait pas de dire ces mots... mais c'est vrai que sans lui... il lui devait beaucoup, il ne menageait pas ses peines...
Dans la maison, Diana pose le livre bien en évidence sur la table basse.
Elle espère que le commissaire entrera dans ce salon-là. Pas un autre. Celui-ci.
La demeure est immense. Trop grande. Victor et Catherine ont quatre salons eux.
Quand son geôlier entre, elle force un sourire. Il a l’air presque joyeux.
" J’ai une surprise pour toi. On a juste le temps avant qu’ils arrivent. Mets ce manteau."
Son cœur accélère.
" Je peux… sortir ?
— Oui. Ton jardin est prêt. Mais il y a des règles. Ne t’approche pas du grillage, il est électrifié. Et tu vas porter ça."
Il lui passe un bracelet épais autour du poignet. Elle comprend immédiatement.
Un dispositif de dissuasion. Si elle crie, une décharge.
" De toute façon, personne ne t’entendrait ici. Allez… viens."
Il lui attache les mains. Elle ne résiste pas. Elle veut juste sentir l’air sur sa peau.
Ils descendent.
Une porte entrouverte attire son regard.
Une seconde.
Une impulsion.
Le taser appuyé dans son dos écrase toute tentative.
Ils sortent par une petite porte.
L’enclos est vaste. Mais trop petit à la fois. Un grillage haut, électrifié, dessine une frontière nette.
À l’intérieur, un jardin étrange.
Ce n’est pas son sentier.
Mais quelque chose, pourtant, lui serre la poitrine.
Des arbres. Pins, chênes, châtaigniers. Un sol irrégulier, des feuilles, des bogues éparses. Un chemin qui serpente sans but clair.
Rien n’est identique… et pourtant, tout évoque quelque chose qu’elle connaît.
Elle ne saurait dire quoi.
" Alors ?" demande-t-il, posant les mains sur ses épaules.
" Ça te plaît ?
— C’est… beau."
Et c’est vrai. D’une beauté inquiétante.
"J’ai voulu un endroit simple. Naturel. Un endroit où tu te sentiras… à ta place."
À ta place.
Le mot la glace.
Ils avancent.
Le vent lui soulève les cheveux. L’air est frais. Un rayon de soleil traverse les branches. Elle pleure en silence, submergée par ce mélange cruel : être dehors… sans être libre.
Plus ils marchent, plus le malaise grandit.
Ce chemin ne lui rappelle pas un souvenir précis, mais plusieurs à la fois. Comme s’ils avaient été volontairement brouillés.
Pas assez fidèle pour être une réplique.
Pas assez différent pour être neutre.
" On dirait que tu hésites," murmure-t-il.
" C’est normal. Eugénie avait aussi besoin de temps."
Le prénom tombe comme une condamnation.
" Faisons le tour. Après, tu iras un moment dans la cave. Rassure-toi, ta remplaçante ne dormira pas ici. Ce sera juste pour le repas.
— Pourquoi je ne peux pas rester dans la chambre ?
— Parce que Catherine fouine partout. Elle aime dîner dans ta salle à manger. Ça lui rappelle des choses."
Diana respire profondément. Ses jambes tremblent. Elle marche depuis trop longtemps, trop vite.
" Moins vite…."
Il ralentit.
Le sentier est inégal. Elle se tord légèrement la cheville, mais ne dit rien. Son corps n’a plus l’habitude. Depuis des semaines, elle tourne en rond.
" Je dois m’asseoir…"
Il l’emmène vers un banc discret, près d’une petite croix plantée là sans explication.
Elle s’y laisse tomber. Le grésillement du grillage résonne tout autour. La tête lui tourne. Son coeur bat trop vite.
Ce lieu n’est pas là pour lui rappeler sa vie.
Il est là pour lui montrer qu’elle n’en aura plus d’autre.
Elle fond en larmes.
Il la relève aussitôt.
" Tu es fatiguée. On continuera demain.
— Je ne veux pas rentrer. Je veux rester ici ! Même ici, c’est mieux que la cave.
— Tu parles comme une enfant. Il va faire nuit. Tu auras froid."
Il sort une seringue.
Elle aperçoit, au loin, une porte entrouverte.
Elle sait. Même si elle courait, le bracelet la foudroierait.
Elle ne se débat pas quand l’aiguille entre dans sa peau.
Alors que ses forces la quittent, une pensée s’impose, terrible et limpide :
Il ne veut pas qu’elle se souvienne.
Il veut qu’elle devienne.
Ses yeux se ferment.
Résignée.
Le commissaire ne comprendra jamais son message.
William et Alex ne verront jamais les signes qu’elle a semés avec tant d’espoir.
Ses parents… ils finiront par l’oublier. Après tout, elle a toujours été plus un poids, qu’un pilier.
Elle se laisse soulever sans résistance.
"Tu comprendras un jour que c’est pour ton bien, Eugénie…"
Le prénom résonne une dernière fois avant que tout ne se brouille.
Il la descend dans la cave. Derrière une étagère coulissante chargée de bouteilles de vin, une porte dissimulée s’ouvre. Il l’y dépose sur un mince matelas, vérifie ses liens, ajoute ceux aux chevilles, bâillonne sa bouche. Un b****r sur le front. Presque tendre.
Puis il la laisse là. Seule. Engloutie.
Dans le salon, une jeune femme attend, droite comme un fil.
" Nadia, tu es à l’heure. C’est bien. Tu te souviens de ce que tu dois faire ?"
Elle acquiesce, nerveuse. Gregory sourit. Il entend une voiture se garer brusquement.
" Ça sent la dispute," murmure-t-il.
Il passe un bras autour de la taille de la jeune femme et serre un peu trop fort.
" Tiens bien ton rôle si tu veux ton argent.
— Oui…, " souffle-t-elle.
Ils accueillent leurs invités ensemble.
" Victor, Catherine ! Quel plaisir de vous voir. Voici Nadia."
La jeune femme tend la main. Catherine la jauge sans la toucher immédiatement. Victor, lui, sourit déjà trop.
" Gregory m’a beaucoup parlé de toi… Je comprends mieux pourquoi."
Il lui tend un bouquet. Catherine pince les lèvres mais n’intervient pas.
" Entrez, entrez."
Ils passent le seuil.
Presque aussitôt, Catherine se dirige vers le petit salon. Celui-là. Celui où elle venait avec Eugénie. Gregory demande à la gouvernante de monter les rafraîchissements.
Catherine s’arrête devant une photo.
" Tu ne l’as pas enlevée ?
— Non. Elle restera toujours ma femme.
— Ça ne te dérange pas ? " demande-t-elle en se tournant vers Nadia.
" Oh… non… c’est normal. Merci pour les fleurs, elles sont ravissantes.
— Ne me remercie pas, " coupe Catherine.
"C’est Victor qui les a choisies. Personnellement, j’aurais pris quelque chose de moins… banal.
— Tu aurais pu t’en charger, " rétorque son mari.
" Pourquoi ? C’est toi qui y tenais tant."
Gregory rit, un rire trop facile, et sert un whisky à Victor.
"Il a bien fait. C’est une attention délicate. Je suis content que Nadia te plaise. C’est important pour moi.
— Pour l’instant, elle me semble charmante. Et sérieuse."
Nadia se rapproche instinctivement de Gregory.
" Je suis ravie de vous rencontrer. Vous êtes commissaire, c’est ça ? Ça doit être passionnant…
— Ça l’est. Et toi, infirmière, c’est comme ça que vous vous êtes rencontrés ?
— Oui… un changement de planning. J’étais très impressionnée au début.
— Impressionnée ?" répète Catherine en haussant un sourcil.
"C’est un homme comme un autre. Tu n’es pas la première infirmière qu’il nous présente."
Elle attrape le bouquet.
" Je vais le mettre dans un vase."
Dans la salle de bain, l’odeur la frappe.
Ce parfum.
Toujours là.
La brosse d’Eugénie est encore posée sur le lavabo. Des cheveux roux y sont emmêlés. Nadia ne vit pas ici. Cette évidence lui noue l’estomac.
Elle retourne au salon.
Victor est affalé dans le canapé, sans aucune gêne, les yeux rivés sur le décolleté de la jeune femme. Catherine sourit. Presque moqueuse :
" Cette robe est magnifique. J’espère que la matière ne te déclenche pas d’eczéma…
— Pardon ? Je… non…
— Seulement en cas de stress," coupe Gregory.
" Heureusement, son couturier est très attentif à ce genre de détail.
— Victor, tu pourrais au moins me laisser un peu de place ? Tu n’as pas besoin d’écarter les jambes à ce point."
Il sourit, se décale à peine.
Gregory reprend :
" Alors, le travail ?
— Alexis me harcèle. On tourne en rond… mais on a enfin une empreinte plus précise du véhicule.
— Ah oui ? Un suspect ?
— Une suspecte. Elle a changé de nom. C’est compliqué.
— C’est terrible…"
Catherine lance un regard acéré à son mari.
" Terrible ? Tu dis ça en buvant tranquillement ton whisky ?
— Ne recommence pas. Diana est quelque part. On la retrouvera.
— Oui. En prenant du bon temps."
Nadia cligne des yeux.
" Vous… vous connaissez la jeune femme enlevée ?"
Victor sourit.
" Oui. Très bien."
Catherine, elle, inspire profondément.
L’odeur est toujours là.
Et cette fille… joue trop bien.
"Oui… c’est la meilleure amie de mon fils. Et la compagne de l’un de mes officiers. De mon meilleur officier."
Nadia incline légèrement la tête, attentive.
" Elle est venue plusieurs fois à la maison, " reprend Catherine.
"Je suis très attachée à elle. C’est une jeune femme intelligente, cultivée… Victor aussi l’apprécie beaucoup.
— L’officier en question est le cousin de mon fils, ajoute Victor. Du côté de sa mère. Elle fait un peu partie de la famille.
C’est d’ailleurs elle qui m’a aidé à améliorer mes rapports avec lui.
— Votre fils a quel âge ?" demande Nadia.
"Trente-deux ans. Je l’ai eu jeune… enfin, je ne savais même pas qu’il existait à l’époque."
Catherine esquisse un sourire en coin.
" Et quand je pense que tu n’as jamais voulu m’en faire… Heureusement, celui-là est charmant et très bien élevé."
Le regard de Victor glisse alors vers la table basse.
Un livre attire son attention.
" Captive…"
Il en lit rapidement le résumé, le front légèrement plissé.
" Je ne connais pas cet auteur. Je peux te l’emprunter ?
— Bien sûr, " répond Gregory sans hésiter.
"Ce qui est à moi est à toi."
Catherine éclate d’un petit rire sec.
" Fais attention, Nadia… Ils ne s’échangent pas que des livres. Ils adorent se prêter leurs jouets. Surtout les nouveaux."
Un léger malaise s’installe.
Nadia sourit, un peu crispée, tandis que Catherine, elle, soutient le regard de Victor sans ciller.
Diana a des fourmis dans les jambes.
Elle est là depuis des heures. Seule. À moitié assommée par le calmant qui engourdit son corps sans apaiser son esprit.
La cave est sombre, humide, glaciale. Le froid lui mord la peau, traverse ses vêtements, s’installe dans ses os. Elle grelotte, incapable de savoir si c’est la température ou la peur.
Face à elle, le mur.
Recouvert de photos. Ses photos. Des instants volés, souillés, arrachés à sa vie sans qu’elle ne s’en rende compte.
Elle les regarde malgré elle, prisonnière de ces images comme elle l’est de cette pièce.
Elle au travail, souriante, au bras d’un bénéficiaire.
Elle avec un enfant dans les bras.
Elle promenant Merlin.
Elle faisant du yoga avec Alexis.
Elle riant avec ses amies.
Comment avait-il fait ?
Comment avait-il pu l’observer sans jamais être vu, sans que personne ne remarque quoi que ce soit ?
Son estomac se noue quand elle voit la photo entourée au marqueur.
Celle qu’il préférait.
Elle y est assise sur un banc, au parc, une glace à la main. Tom est à côté d’elle, hilare, le visage barbouillé.
Tom, qui l’appelait “tata”. Guillaume avait accepté de s'occupper de l'enfant, de le reconnaître. Il lui avait demandé d'être sa nourrice parfois. Elle avait accepté.
Une douleur sourde lui serre la poitrine.
Est-ce qu’il l’oubliera, lui aussi ?
Puis elle voit celles qu’elle voudrait arracher du mur.
Celles qu’il a prises d’eux.
De son intimité.
Une photo prise de l’extérieur, par la fenêtre de sa chambre.
L’été. La fenêtre entrouverte. Elle et William, enlacés, confiants. Tendres. Elle ne s’était jamais sentie observée.
Pourquoi lui n’avait-il rien vu ?
Pourquoi William, le policier, celui qui était censé flairer le danger, n’avait-il rien remarqué ?
La colère monte, brûlante, presque aussi douloureuse que le froid.
Sur une autre photo, le visage de William est criblé de trous, percé par des balles.
Elle détourne les yeux, écœurée.
S’il le tuait…
Elle se vengerait.
Quoi qu’il lui fasse, elle tenterait de le tuer en retour.
Des larmes coulent sans bruit.
Elle est épuisée. Affamée. Sa gorge est sèche, son corps douloureux, tordu dans une position insupportable sur ce matelas trop fin.
Elle essaie de se retourner, de ne plus voir ces images, mais chaque mouvement est une torture.
Ses muscles la lâchent.
Elle sanglote, incapable de retenir sa détresse.
Combien de temps va durer ce foutu dîner ?
Combien de temps encore avant qu’on se souvienne qu’elle existe ?
Victor ne remarquera jamais le livre.
Personne ne comprendra.
Elle ne sortira jamais d’ici.
Elle a faim. Terriblement faim.
Se demande si elle aura seulement le droit de manger avant d’être ramenée dans cette chambre qui n’est plus la sienne.
Alors une pensée s’impose, lente, glaciale.
Si personne ne vient…
Il faudra qu’elle s’en sorte seule.
Se taire. Sourire. Faire semblant.
Endormir sa méfiance.
Soudain, des voix.
Tout près.
Des rires étouffés. La voix de son ravisseur. Celle du commissaire.
Ils sont juste de l’autre côté de la cloison.
Son cœur s’emballe. La panique la submerge.
Rassemblant le peu de forces qu’il lui reste, Diana se traîne jusqu’à la porte.
Ses doigts tremblent, ses jambes brûlent, son corps la trahit.
Gregory n’hésite pas à entraîner son ami vers la cave.
Il aime cette proximité dangereuse.
Cette sensation grisante d’être au bord du gouffre sans jamais y tomber.
S’il savait.
S’il savait qu'Elle est là, juste derrière les murs, à quelques mètres à peine.
Allongée dans l’ombre.
Eugènie est à lui. Elle aussi.
Et bientôt, leur enfant viendra compléter leur famille.
Alors tout sera comme avant.
Ou presque.
Cette fois, il n’aura pas besoin de demander quoi que ce soit.
Ni à Victor. Ni à personne
Ils s’étaient mariés sans savoir. Comment ils auraient pu ?. Le soir de leur nuit de noces, Gregory avait compris.
Un détail.
Une évidence biologique.
Un vertige.
Il avait compris qu’ils partageaient le même sang.
Mais il était déjà trop tard.
Il l’aimait trop. Jusqu'à la folie. Il s’était tu.
Puis Victor l'avait vu aussi. La nuit ou il devait prendre sa place pour faire un enfant. Un arrangement. Il etait stérile. Victor non.
Se serait pareil. Victor savait qu'il était son demi frere. Victor l'enfant légitime. Gregory, le b****d.
Il l'avait vu. Cette marque de naissance.
La même.
Exactement la même.
Le choc l’avait frappé de plein fouet. Quand Victor avait confronté Eugénie, elle s’était effondrée.
Ils étaient frère et soeur. Et si Gregory était son demi- frère... Il était aussi le sien.
Elle lui avait tout avoué.
Le viol.
La manipulation.
La peur.
L’enfant qu’elle portait.
C’était l’enfant du marionnettiste.
Elle avait supplié Victor.
De mentir.
De dire à Gregory que l’enfant était le sien.
De ne rien révéler.
Elle avait promis de partir après la naissance.
De disparaître.
De le quitter.
Mais le marionnettiste n’abandonne jamais ses créations.
Il avait compris.
Il avait frappé.
Il se souvient de sa joie à la naisance. Peu importait qui était le père.. Un De Saint- Martin ou un autre... Certaines familles le faisait bien pour préserver la puretée du sang. Il chasse ses souvenirs.
Désormais. Plus de lien fraternelle avec le nouveau corps d'Eugènie.
Dans cette cave, à quelques mètres d'Elle, il sourit.
Parce que cette fois, il contrôle le fil.
Gregory retourne au présent... et laisse son ami choisir le vin.
Victor s’y connaît bien mieux que lui.
" Alors ? Lequel accompagnerait mieux le repas ?
— Ta petite amie aime le vin, j’espère ?
— Elle n’y connaît rien. Trop jeune pour apprécier ce genre de choses."
Victor esquisse un sourire en faisant tourner la bouteille entre ses doigts.
"Diana, elle, savait apprécier une bonne cuvée."
Gregory le regarde en coin.
" Il n’y a pas que Catherine qui est fascinée par cette fille, si je ne me trompe pas.
— Ne me dis pas que tu ne l’as pas trouvée à ton goût, toi aussi. J’ai bien vu comment tu la regardais à mes dîners.
— Oui… elle était très belle, c’est vrai. Mais c’était avant Nadia.
— Ne parle pas d’elle au passé. Elle est vivante. Et je compte bien la retrouver."
Il marque une pause, puis sourit.
" Enfin… pour ce soir, je compte surtout profiter de ta compagnie.
Dis… tu n’entends rien ?"
Un léger grattement, presque imperceptible, contre la cloison.
Victor fronce les sourcils.
" Tu dois avoir des souris. Duchesse a fait une portée de bâtards avec le chat qui traîne dans mon écurie. Tu veux que je t’en garde un ? Ça fera un excellent chasseur.
- Oh, ne t’inquiète pas. Je mettrai de la mort aux rats. Rejoignons nos femmes, j’ai peur que Catherine traumatise Nadia.
— Elle la teste. Pour l’instant, elle s’en sort plutôt bien. Et puis… bravo, elle est ravissante."
Dans la cave, Diana fulmine.
Mais quel abruti !
Tu parles d’un flic… des souris. DES SOURIS !
Et tu prétends que tu vas me retrouver ?
Elle n’a même plus envie de pleurer.
Elle voudrait hurler.
Mais le bâillon l’en empêche.
La colère remplace la peur, brûlante, presque drôle dans son absurdité.
Évidemment, il est trop occupé à choisir du vin et à reluquer le décolleté de la remplaçante pour s’inquiéter d’un bruit suspect.
Bravo, commissaire. Quelle intuition !
Peut-être que Catherine sera moins stupide.
Elle ferme les yeux et tente de se rappeler les paroles de William, dites presque à la légère un soir :
« Si un jour tu es attachée, reste calme. La panique ne t’aidera pas. Respire, analyse ce qu’il y a autour de toi. Et surtout, ne te débats pas trop, tu risques de resserrer les liens. »
Ce jour-là, Alex avait voulu « passer à la pratique ».
Elle avait refusé, craignant de finir attachée à un lit.
Ce qui, à l’époque, n’était vraiment pas son fantasme.
Ironie.
Victor, lui, ne se sent pas vraiment à l’aise.
Ce soir, quelque chose cloche.
Une sensation diffuse.
Et Catherine n’aide pas.
Pendant que le nouveau couple s’embrasse, elle lui murmure :
"Je sens l’odeur d’Eugénie partout… comme si elle était encore là.
— Arrête, tu veux ? Ne gâche pas la soirée.
— C’est le même parfum que Diana…"
Victor vide son verre et sourit, un peu trop vite.
" La bouteille est vide. Je vais en chercher une autre.
— Je t’en prie, tu connais la maison."
Les deux hommes échangent un regard complice.
Cette maison avait appartenu aux De Saint-Martin.
Victor l’avait vendue à Gregory peu avant son premier mariage.
Il descend les escaliers.
Arrivé près de la cloison, il s’arrête.
Il colle l’oreille contre le mur.
S’il s’était appuyé un peu plus, il aurait senti l’étagère coulisser.
Il frappe doucement.
" Diana… ?"
Un silence.
Il rit nerveusement.
" Mais qu’est-ce que je fais…"
Il secoue la tête, soupire.
Catherine va finir par me rendre fou, pense-t-il.
Soupçonner son ami…
Alors qu’il est juste au-dessus, avec une femme ravissante dont il semble fou amoureux.
Ridicule.
Il attrape une nouvelle bouteille et remonte rejoindre les autres, laissant derrière lui cette impression étrange… qu’il préfère ignorer.
S’il avait toqué plus fort, Diana se serait peut-être réveillée.
Mais épuisée d’avoir rampé, tenté de desserrer ses liens, vidé le peu de forces qu’il lui restait, elle s’était endormie.
Victor, lui, finit la soirée plus détendu.
Il rit, boit, oublie cette impression diffuse qui l’avait traversé plus tôt.
Avant de partir, il n’oublie pas de prendre le livre qu’il avait repéré.
Dans la voiture, il le tend machinalement à sa femme.
" Je croyais que Gregory détestait qu’on abîme ses livres… Tu m’écoutes ?
— Non. Tu as dit bien trop de bêtises pour ce soir.
— Pff… toi, de toute façon, dès qu’une fille a un décolleté…
— Tu n’as qu’à en mettre un, je te regarderai tout autant."
Il pose la main sur sa cuisse, cherchant à prolonger la soirée autrement.
" Tu n’as pas peur d’être déçu ? Mes seins ne sont sûrement pas comme les siens…
— Tu es ma femme. Je t’aime. Et je te désirerai toujours.
— M’aimer, je n’en doute pas. Mais me désirer toujours…
— Ce soir, je te veux. Profitons du moment présent."
Il démarre.
Dans un virage, le livre glisse et tombe au sol de la voiture.
Aucun des deux ne s’en rend compte.
Pendant ce temps, William porte Merlin contre lui.
S’il était entré dans la grange…
Il aurait vu la nuisette.
Et il aurait compris.