Diana se réveille contre lui, le corps lourd, l’âme encore plus.
Ils ont couché ensemble… enfin, elle a surtout fait semblant. Un simulacre, mécanique, nécessaire. Il fallait bien le remercier pour la pizza. Et pour ce qu’elle y avait trouvé.
En soulevant une part, ses doigts avaient accroché quelque chose d’inhabituel. Des aspérités. Des points.
Son cœur s’était emballé.
Jordan avait compris.
Elle avait déchiffré lentement, avec application, retenant son souffle, craignant presque de se tromper.
« OK Didi savoir arrive patience »
Des mots simples. Bruts. Pas de phrase inutile. Juste assez pour être compris sans éveiller de soupçons. Elle avait presque oublié comment déchiffrer.
Elle avait failli pleurer. Vraiment. Pas de peur cette fois, mais de soulagement. On savait. On venait. Elle n’était plus seule.
Alors elle avait joué son rôle. Docile. Présente. Silencieuse.
Elle file sous la douche aprés son dejeuner.
L’eau chaude coule, et avec elle, une fatigue immense. Maria a apporté d’autres robes. Diana en choisit une, ample, presque rassurante, avant de se laver. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Elle se frotte la peau avec insistance, trop fort. Ses bras, ses épaules, son ventre. Elle croit voir des marques rouges, des traces qu’elle n’arrive plus à distinguer clairement. Elles sont peut-être là. Ou peut-être seulement dans sa tête.
Elle insiste encore, comme si elle pouvait effacer ce qu’elle a vécu. Comme si elle pouvait redevenir intacte.
Bientôt, se répète-t-elle.
Bientôt, ce sera fini.
Mais une autre angoisse monte, plus sourde. Plus intime.
Est-ce qu’elle saura regarder son compagnon en face ? Elle rêve de se réfugier dans ses bras, de sentir sa présence, sa chaleur… mais que pensera-t-il quand il saura ?
Qu’elle a cédé. Qu’elle a fait semblant de vouloir. Qu’elle a survécu en utilisant son propre corps comme monnaie d’échange.
Reprendre une vie de couple après des mois d’isolement, de peur, de solitude…
Elle ne sait pas si elle en sera capable.
William, Alex et le commissaire étaient réunis avec le capitaine des gendarmes. Ensemble, ils arrêtèrent la marche à suivre afin que tout paraisse le plus normal possible. Officiellement, le corps avait été identifié. L’enquête des gendarmes était donc close et le corps allait être remis à la fausse mère pour l’incinération.
Le capitaine acquiesça :
" Je vais faire poursuivre la surveillance de notre complice."
Ils furent interrompus par une sonnerie de téléphone.
"Alex… please…
— Mais c’est pas moi, ça… c’est l’hymne britannique !
— Oh… sorry…"
William rejete l’appel. Quelques secondes plus tard, Alex sourit :
" Toi, tu es demandé. Dis donc… ce serait pas une remplaçante pour Didi ?
— Excusez-moi…"
Blake jete un œil à l’écran et fronça les sourcils.
" Brigadier Bonnette… qu’est-ce qu’il me veut… Je réponds, ce sera rapide."
Il décrocha, agacé.
" Bonnette, je suis occupé, je…"
Il se leve brusquement, le visage soudain tendu.
" Quoi ? Du calme… Quand est-ce qu’il a disparu ? Attendez… je suis avec le commissaire."
Il se tourne vers Victor.
" Chef… le fils du brigadier a été enlevé."
Victor se leve à son tour.
" Passez-le-moi. Brigadier ? Racontez-moi… Oui… Mon frère a bien déclenché l’alerte enlèvement ? Vous pensez que ça a un lien avec celui de Diana ? … Oui… l’histoire du parc… Dites à mon frère que nous partons dans une heure. Nous allons le retrouver. Gardez votre sang-froid, nous arrivons."
Il raccroche et résume la situation. William pâlit.
" Merde… pauvre gosse… Pourquoi l’avoir enlevé ? J’aurais dû m’en douter… Quand j’ai gardé son fils, il était venu nous aborder…
— Comment s’appelle l’enfant ?" demanda Victor.
" Tom… enfin, Thomas.
— Tom… comme son fils à lui… mort bébé. Quel âge a l’enfant ?
— Il a eu six ans il y a quelques mois… mais il est petit pour son âge.
— Bon… il faut rentrer. On n’a pas le choix."
Le capitaine hocha la tête.
" C’est sûrement pour ça qu’il a assassiné cette fille. Pour vous tenir à distance le temps d’enlever le gamin."
Alexis soupira.
""C’est vraiment un enfoiré…
— Doublé d’un excellent stratège " ajouta le capitaine.
" Il faudra vous méfier. Il a l'air dangereux."
Victor acquiesça gravement.
" On a désormais deux victimes en danger."
William se rassit lentement.
" Tom est avec Diana. Il est plus en sécurité qu’elle… Elle ne le laissera jamais lui faire du mal."
Alex échange un regard avec son cousin. Il savait combien William était plus sensible qu’il ne le montrait — après tout, Tom était son neveu. Profitant d’un moment d’inattention de leur chef, il se pencha légèrement vers lui et lui glissa quelques mots à voix basse.
"Ça va ?
— Oui… enfin… maintenant, je vais m’inquiéter doublement.
— Il n’est pas au courant de votre lien ?
— Non… et ce serait mieux qu’il ne le sache jamais.
— Tu l’aimes bien ce gosse, pas vrai ?
— Il est… attachant.
— Didi dirait attachiant."
William esquissa un sourire. Il n’avait pas tort.
Le trio laissa le capitaine gérer de son côté, après avoir contacté la vraie mère de Diana. Ils sortirent ensemble et s’approchèrent du véhicule.
" Alexis… ?
— Hum ?
— Mes clés.
— Pour qu’on se fasse encore arrêter ?
— Alexis.
— Allons, père… ne fais pas d’histoires."
William s’installa à l’arrière.
" Allez, commissaire… vous savez bien qu’il est têtu."
Victor soupira et monta côté passager.
"Je te préviens, si tu l’abîmes…
— Je dirai à ta femme que c’est toi qui l’as abîmée et que tu veux me faire porter le chapeau.
— Tu n’oserais pas…"
Alex fit ronfler le moteur, visiblement satisfait.
" J’adore ce bruit…
— Roule, arrête de faire l’intéressant."
Pendant le trajet, William échangeait des messages avec son demi-frère.
" Comment c’est arrivé ?
- Je devais aller le chercher, mais une flic s’est présentée au foyer en disant que je l’avais envoyée parce que je ne pouvais pas quitter le poste. Pauline avait reçu un message, soi-disant de ma part. Je ne me suis pas inquiété tout de suite… Je n’avais pas vu l’heure. Quand je suis arrivé, Pauline était déjà partie travailler. Je l’ai appelée plusieurs fois, sans réponse. J’ai pensé qu’elle l’avait peut-être emmené chez mon père. Quand elle m’a rappelé, j’ai compris qu’un truc n’allait pas…
- Elle était comment ? Elle a pu la décrire ?
À peu près de sa taille, plutôt blonde… enfin, cheveux attachés. Elle ne sait pas trop. Elle avait l’air gentille. Elle ne s’est pas méfiée… C’est de ma faute, bon sang. J’aurais dû regarder l’heure.
- Ton téléphone a dû être piraté. Il a au moins deux complices, on ne sait pas encore qui est la deuxième. Il faut la retrouver, elle pourra peut-être nous dire comment l’arrêter. Tu n’as pas à t’en vouloir. Il a enlevé Tom parce que son fils s’appelait comme ça… et qu’il a l’âge qu’il aurait dû avoir.
- Tu crois qu’il est avec Diana ?
- Oui. Elle veillera sur lui, j’en suis sûr. Je te promets qu’on le retrouvera. On connaît l’identité du kidnappeur, ce n’est plus qu’une question de temps. Dès qu’on arrive, on débriefe et on le coince… mais il va falloir quelques jours.
- Merci…"
William leva les yeux vers Victor.
" Vous pensez que sa petite amie pourrait être la deuxième complice ?
— Je me suis renseigné sur elle. Elle semble rangée… mais apparemment, elle aurait fait un peu d’escorting.
— Oui… et pas seulement. Une indic m’a dit qu’Ivanka était déjà venue chercher une autre fille, au prénom proche de Diana… Nadia. Là encore, c’était sous mon nez.
— Il n’a même pas cherché à changer le prénom… C’était sous le mien aussi, comme s’il voulait me narguer."
Victor se souvint très clairement de cette phrase :
« Nadia, c’est un peu ma Diana, tu comprends… »
Il l’avait dite sur le ton de la connivence. Victor avait cru qu’il parlait simplement d’une fille importante pour lui, aussi intelligente et touchante que Diana. Comment avait-il pu ne jamais soupçonner quoi que ce soit ?
Cathe avait eu des doutes. Le bouquet. Les jonquilles — les fleurs préférées de Diana.
Il repensa aussi aux pages cornées du livre qu’il avait emprunté.
" J’ai pris un roman à Gregory… Il y aura peut-être des empreintes dessus aussi. Comme sur la bouteille.
— J’ai peur que, si on le place en garde à vue, on n’ait pas assez d’éléments pour le faire parler. Avec un bon avocat, il sort en quarante-huit heures… et Diana, et le gosse ?
— J’irai voir le procureur en arrivant. Il nous laissera carte blanche, j’en suis sûr. Il faut qu’on sache où il les retient."
Alex jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.
" Chez lui, non ? Vous ne trouvez pas ça bizarre, ses fenêtres ? Dans certaines, on voit les pièces à travers, rideaux ouverts… et dans d’autres, rien du tout.
— Possible. Mais c’est une demeure immense. Sous-sol, dépendances, anciennes écuries… Si on débarque, il faudra du temps pour fouiller tout le domaine. Et il peut les avoir déplacés, il l’a déjà fait une fois.
— On a toujours le drone des deux jeunes ?
— Pourquoi ?
— Pendant que tu l’occupes dans sa baraque, on peut visiter le reste du domaine discrètement. S’il faut, on dira qu’un inconnu nous a fait parvenir les images, si on voit quelque chose de louche.
— Ça peut se tenter… mais s’il a vraiment installé des vitres sans tain…"
Alex esquissa un sourire en coin.
" Tu dois bien connaître un militaire qui a du matériel… genre caméra thermique, non ?"
Blake s'avance sur son siege :
" Moi, je connait un geek qui pourrait bien avoir ce qu'il nous faut...
- Tu parles de Jedi236 ?
- Yes... ". Victor hésite :
" Tu es sur de ta connaissance William ?
- C'est un youtubeur à ses heures perdues, fan de paranormal ce genre de truc... et surtout Diana c'est occupé de sa mere...
- Hum... je vois...
- Son domaine ? Il est vraiment grand ?
- C'etait la demeure familliale depuis des generations... d'ailleurs, la foret ou l'accident de chasse a eu lieu, est située à la limite....
- Shit... l'accident de chasse ! Ça aussi ! Pourquoi j'y ai pas pensé ! J'ai parlé dernierement avec le capitaine chargé de l'affaire, la legiste a dit que la victime était morte sur le coup, qu'elle n'avait meme pas eu le temps de se rendre compte de ce qu'il lui arriver !
- Et alors ?
- Alors, un temoin avait entendu crié... si le domaine est situé non loin, c'etait peut etre Diana... elle a horreure des détonations... peut être qu'elle était à l'exterieur et qu'elle a crié en entendant les chasseurs pour attirer l'attention...
- Hum... possible... je vous donnerais les plans... il y a beaucoup de batiments certains ne sont même pas repertoriés..."
Le reste du trajet se fit en silence.
Alexis, concentré sur la route, tandis que les deux autres se perdaient chacun dans leurs pensées.
Ils arrivèrent en fin d’après-midi. Sans même prendre le temps de souffler, ils entrèrent dans un commissariat en pleine effervescence, l’alerte enlèvement venant d’être déclenchée. Ils retrouvèrent le père dévasté et le commandant.
" Content de vous revoir. L’alerte a été lancée plus tôt que prévu, le procureur a donné son accord. Alors… c’est bien lui ? Vous êtes sûrs ?"
Guillaume se redressa, inquiet.
" Lui ? Qui a enlevé mon fils ?
— Notre demi-frère… Gregory Lobel.
— Lobel ? Comme le docteur Lobel, le neurochirurgien ?
— Exactement.
— C’est lui qui a opéré mon père… mais pourquoi ?"
Victor sortit le livre qu’il avait emprunté.
" Parce qu’il veut se recréer une famille. Diana ressemble à son ex-femme, et votre fils s’appelle Tom. Et si Diana était sa baby-sitter, il a dû se dire que ce serait plus simple.
— Alors elle avait raison… au parc, c’était déjà une tentative d’enlèvement ?
— Très probablement. Est-ce que sa mère pourrait reconnaître la fausse policière sur une photo ?
— Peut-être… elle est ici, je vais la faire venir."
Victor feuilleta le livre en l’attendant, soupirant.
"Alexis, après avoir donné ta bouteille au labo, tu pourras t’occuper de décrypter ça ? Chaque page cornée semble pointer un mot.
— Oui, je m’en charge."
Pauline arriva, les yeux rougis. Elle se jeta dans les bras de William, qui tenta maladroitement de la rassurer.
" On va le retrouver… et puis il est avec Diana, elle saura s’occuper de lui. Euh… Alex, un mouchoir ?"
Alex lui tendit un paquet. Victor sortit une photo.
" Regardez bien. Est-ce que vous reconnaissez la fausse policière ?
— Je… je ne l’ai pas vue longtemps…"
Il lui montra un cliché de Nadia aux côtés de Gregory.
" C’était elle ?
— Je crois… oui. Mais elle avait les cheveux bien attachés.
— D’accord. De toute façon, ce n’est qu’une complice."
Pauline s’accrocha au lieutenant.
" Je n’aurais jamais dû le laisser… j’aurais dû l’emmener chez son grand-père… il doit être terrorisé…"
Elle était loin d’imaginer qu’au même instant, son fils riait aux éclats sous les chatouilles de sa baby-sitter.
Ce matin-là, en sortant de la douche, elle avait traversé le long couloir pour le rejoindre dans la salle à manger. Il souriait. Trop. Il lui avait demandé de se faire belle, aujourd’hui, qu’une surprise l’attendait dans l’après-midi. Elle avait répondu par un sourire mécanique, tenté de savoir laquelle, sans succès. En partant, il l’avait embrassée, une lueur étrange au fond des yeux. Une étincelle qui l’avait fait frissonner longtemps après qu’il eut quitté la pièce.
Elle s’était exécutée. S’était habillée, coiffée… puis avait fini par s’assoupir sur le canapé.
Lorsqu’elle rouvre les yeux, son cœur manque de s’arrêter.
Sur le petit fauteuil en face d’elle, un enfant dormait. Un petit garçon, serrant contre lui une peluche de chien policier. Gregory était assis sur l’accoudoir, le taser dans une main, caressant de l’autre les cheveux du gamin avec une douceur glaçante.
Diana reste figée.
Il l’avait fait.
Il était allé jusque-là.
Après elle, il avait pris un enfant.
La peur qui la saisit alors n’avait plus rien à voir avec celles qu’elle avait connues jusque-là. Ce n’était plus une peur rationnelle, ni même humaine. C’était viscéral. Instinctif. Presque maternel. Elle sentit quelque chose se verrouiller en elle.
Eugénie aussi avait peur. Cet enfant n'était pas son fils. Son fils, était déjà au ciel, il n'y avait qu'elle, qui était encore bloquée ici..
Elle força son cœur à ralentir, son visage à s’adoucir. Elle lui sourit. Lui demanda calmement s’il allait bien. Puis elle se leva et, presque sans s’en rendre compte, joua un rôle qu’elle connaissait trop bien. Trop profondément.
La mère.
L’épouse.
Elle embrasse tendrement le front de son fils. Puis son mari.
Gregory la serre contre lui, plus fort que d’habitude. Comme pour vérifier qu’elle était bien là. Qu’elle restait à sa place. Lorsqu’il partit, il lance qu’il ramènerait des frites le soir même, pour fêter « son retour ».
Quand la porte se referme, Diana croit s’effondrer.
Ses jambes tremblaient. Les larmes coulent enfin. Elle se réfugie dans la salle de bain, s’adosse au lavabo et reste là, longtemps, à reprendre son souffle. À rassembler les morceaux de ce qu’elle était encore.
Elle sentait Eugénie prendre toute la place. Ce n’était plus un jeu, ni une façade. C’était devenu un réflexe. Une seconde peau. Diana s’effaçait, doucement, dangereusement, et Eugénie avançait pour protéger ce qui restait.
Elle séche ses larmes.
Tom.
Il fallait le rassurer.
Lui expliquer sans l’effrayer. Lui apprendre à se taire, à observer, à lui faire confiance. Elle retourne près de lui, s’agenouille et caresse doucement son visage.
"« Thomas… Tom… réveille-toi, mon p’tit chat… c’est nounou… »
Elle le secoua doucement. Il remua à peine, se recroquevilla un peu plus contre son doudou. La peluche. Celle qu’elle avait fait acheter à William. Sa gorge se serra.
« Tommy… ne m’oblige pas à appeler le monstre des guilis pour te réveiller… »
Rien, d’abord. Il avait dû être drogué. Puis, après de longues secondes, le petit garçon se frotta les yeux.
« Tatie… ? Pourquoi je suis chez toi ? »
Diana inspira lentement.
Eugénie prit le relais.
« Tu n’es pas chez moi, mon chat… c’est… compliqué. Tu te souviens de ce qui s’est passé avant de t’endormir ? »
Il réfléchit, fronça les sourcils.
« Papa devait venir me chercher… mais c’est une dame qui est venue. Une collègue, je crois. Elle m’a donné une sucette… et après je me suis endormi. On a roulé longtemps… c’était bizarre. Le commissariat, c’est pas à la campagne… et elle voulait pas mettre la sirène, comme papa ou tonton.
Tu sais, tonton m’a gardé ! C’était trop bien ! On a mangé une glace et— »
« Attends, attends… » Elle posa doucement une main sur son bras. « Tu me raconteras après. Là, il faut que je t’explique quelque chose… quelque chose de pas drôle, Tommy. »
Il la regarda, inquiet.
« T’as l’air triste, nounou… »
« Oui… parce que c’est pas drôle. »
Eugénie parlait maintenant. Calme. Posée.
« En fait, tu as été enlevé par un méchant monsieur. Il a demandé à la dame de t’amener ici… parce qu’il m’a enlevée aussi. C’est pour ça que je pouvais plus te garder ces derniers temps. »
« Papa disait que c’était parce que tu travaillais beaucoup… »
« Oui… pour pas que tu t’inquiètes. »
Il serra son doudou.
« C’est pour ça que tonton était triste, quand il m’a gardé ? Il souriait pas beaucoup… »
« Oui… »
Elle hésita une seconde, puis continua, la voix douce mais ferme.
« Écoute-moi bien. Le monsieur est très méchant. Il peut faire du mal… comme l’ancien amoureux de maman, tu te rappelles ? »
Tom hocha la tête, crispé. Diana sentit la culpabilité la traverser, mais Eugénie tenait bon.
« Alors il faut être très sage. Il croit que je suis son amoureuse… alors je dois faire semblant, lui faire des bisous, tout ça. Et toi, il croit que tu es notre enfant. Tu comprends ? »
« Pour pas qu’il soit méchant ? »
« Voilà. C’est comme quand on joue. Quand on fait semblant d’être des monstres, tu te souviens ? »
Diana revint, le sourire aux lèvres.
« Oui ! Quand je suis le monstre des guilis ! »
Elle se jeta sur lui et le chatouilla dans le cou. Tom éclata de rire.
« Qu’est-ce qu’on dit au monstre des guilis ? »
« Arrête ! Arrête ! »
« Y a pas d’arrête dans le— »
« BEEFSTEAK ! »
Ils rirent ensemble. Diana le prit sur ses genoux, le berça doucement. Puis Eugénie revint, sans brusquer la transition.
« Tu as bien compris, alors ? »
« Oui… maman. Mais… papa ? Il va venir, hein ? Avec tonton, pour arrêter le méchant ? »
Elle lui caressa les cheveux.
« Oui. Bien sûr qu’ils vont venir. Mais ça prend un peu de temps. En attendant, on doit se débrouiller toi et moi. D’accord ? »
« Oui… on est chez le méchant alors ? »
« Oui. Viens, je vais te montrer les toilettes, si tu as envie de faire pipi. »
Il hésita.
« Il a déjà été méchant avec toi ? »
Un silence. Puis la vérité, dosée.
« Oui… mais ne t’inquiète pas. S’il devient méchant, tu fais comme avec l’ancien amoureux de maman : tu te caches. Et surtout, tu ne parles pas de papa ni de tonton. Quand il arrive, tu souris et tu dis bonsoir. »
« D’accord, nou… maman. »
Il lui sourit. Diana le serra contre elle.
Diana le faisait rire.
Eugénie le rassurait.
.La jeune femme déborda d’imagination pour occuper Tom tout le reste de l’après-midi. Elle l’emmena dans l’ancienne chambre de leur ravisseur, récupéra de petites voitures de police dans le bureau du commandant, improvisa des circuits, des courses, des histoires. Tom riait, absorbé par le jeu.
Diana, elle, restait en alerte.
Il ne réalisait pas encore vraiment. La maison ne ressemblait en rien aux repaires de méchants de ses dessins animés : pas sombre, pas délabrée, presque rassurante. Et pourtant…
Comment réagirait-il quand il verrait vraiment son « nouveau père » ?
Et s’il s’énervait ? S’il levait la main ? Ou pire…
Non. Elle chassa cette pensée aussitôt. Gregory aimait les femmes. Elle était bien placée pour le savoir. Elle se força à respirer, à rester calme. William les retrouverait. Il ferait tout pour ça.
Le temps passa trop vite.
Puis son cœur s’emballa.
Le bruit des clés.
La voix.
« Eugénie ? Tom ? Où êtes-vous ? »
Tom leve ses yeux vers elle .
« C’est le méchant ? » chuchote-t-il.
Elle posa un doigt sur ses lèvres, murmure :
« Oui… n’oublie pas ce que je t’ai dit.
- oui maman..»
Et déjà, elle se redressait. Diana s’effaçait. Eugénie prenait place.
« Nous sommes là. »
Elle alla à sa rencontre.
" Tu es déjà rentré ? »
Elle l’embrasse. Le goût du cigare lui reste sur les lèvres.
« Oui. Je voulais profiter de mon fils. Où est-il ?
- Dans la chambre… enfin, c’est bien celle-là que tu voulais lui donner ? ton ancienne chambre ? »
Il la détaille, satisfait.
« Oui. Tu as eu raison. Tu es rayonnante.
- C’est de retrouver notre fils… je ne pensais plus que les vacances étaient déjà là. »
Il sourit, l’embrassa à son tour, la serra d’une main possessive, puis entra dans la chambre.
Tom se figea. Son visage se ferma. Puis il croisa le regard de Diana, son sourire forcé derrière l’homme. Alors, timidement, il imita.
« Bonsoir… papa.
- Bonsoir, mon fils. Tu es content de retrouver la maison ? »
Tom hoche la tête.
« Tu as perdu ta langue ?
- Non… je suis très content.
- Nous allons dîner. Va te laver les mains.
- Oui… papa. »
Diana lui tend les mains.
« Viens trésor, je vais en profiter pour te recoiffer. »
Ils passent devant Gregory, qui les observa avec une satisfaction malsaine. Dans la salle de bain, elle se pencha vers Tom.
« Parfait, mon chat… »
Il murmure, les yeux humides :
« Tatie… c’est le monsieur qui était au parc quand j’étais avec tonton… il me fait peur… »
Son cœur se serre.
« Je sais… je suis là. Je ne le laisserai pas te faire du mal. »
Elle le recoiffe, ces épis indisciplinés — décidément, de famille — puis l’entraîne vers la table.
Des assiettes de frites les attendaient. Frites et salade pour elle. Nuggets et soda pour Tom. Il écarquilla les yeux, affamé. Elle l’installe, douce mais vigilante.
« Ne mange pas trop vite. Et avec ta fourchette.
- Oui maman… je peux manger papa ?
- Bien sûr, fiston. Et tu peux manger avec les doigts. N’écoute pas maman. »
Clin d’œil complice. Tom hésite… puis prit tout de même ses couverts.
Diana mangeait à peine, surveillant chaque geste de l’enfant. Gregory buvait son vin.
« Alors Tom, qu’as-tu appris à l’école ? »
Elle sent l’angoisse monter.
« On a visité la caserne des pompiers… et on apprend l’anglais.
- Très intéressant. Et tu veux faire quoi plus tard ? »
Elle fait tomber son verre.
« Oh non… excuse-moi chaton… je t’ai coupé. Alors ? Tu veux toujours être pompier ?
- Oui… ou archéologue.
- Archéologue… joli métier. Tu ne voudrais pas être chirurgien, comme papa ? »
Tom baisse les yeux.
« J’aurais peur de ne pas sauver les gens… »
Gregory sourit.
« C’est rare, tu sais. Je n’ai jamais perdu un seul patient. »
Diana détourne le regard. Heureusement, il n’avait pas dit policier.
Le dessert arrive. Glace pour Tom. Salade de fruits pour eux. Elle se force à manger, luttant contre la nausée, masquant ses grimaces.
Plus tard, elle envoit Tom se brosser les dents. Elle sert le verre du soir à Gregory. Rituel.
« Il parle bien pour son âge. Je suis content qu’il soit rentré. »
- Oui… mais c’est encore un petit.
- Ce n’est plus un bébé.
- Ce sera toujours le mien. »
Une petite voix hésitante :
« Maman ? Je trouve pas mon pyjama… »
Elle se leve aussitôt.
« J’arrive.
- Tu ne me dis pas bonsoir, Tom ? »
L’enfant s’approche, tremblant.
" Bonne nuit papa…
- Embrasse-moi. »
Un b****r rapide. Diana l’emmene, trouve un pyjama parfaitement à sa taille. Trop parfaitement.
« Tu as été très bien.
- J’ai peur…
- Je sais. »
Elle lui lut une histoire, laissa la lampe allumée, puis rejoignit Gregory.
" Tu as mis du temps.
- Je lui ai lu une histoire.
- Tu le couves trop.
- C’est encore un enfant.
- Demain je rentrerai tard. Les repas seront au frigo. »
Elle hésite.
« Ça fait longtemps que tu n'as pas vu Victor… »
Le regard de Gregory se durcit.
« Pourquoi tu parles de lui ? »
- Pour rien… je pensais juste que voir tes amis te ferais du bien.
- Je trouve que tu en parles beaucoup trop en ce moment. »
Elle baisse les yeux.
« Ne sois pas jaloux.. »
Elle sentait déjà Diana s’effacer. Eugénie revenait. Soumise, prudente, enfermée dans ce rôle qu’elle jouait trop bien.
Elle l'embrasse, tendrement, pour le rassurer. Il l'a serre contre lui, possessif. Il accentue ses baisers, et Diana laisse ses pensées divaguer.. Se coupant de l'instant présent.
Il s'arrête, en sentant qu'elle est ailleurs.
" Eugénie ?
— Oui ? j’étais ailleurs, pardon.
— À quoi pensais-tu ?
— À rien d’important… je me demandais simplement si Tom avait assez chaud. »
Il eut un léger sourire, presque condescendant.
« C’est exactement ce que je te disais. Il faut qu’il apprenne à s’endurcir un peu. J’ai été élevé sans qu’on me couve, et je ne suis pas mort.
— Justement…tu n'as pas envie d’autre chose pour notre fils ? Les temps changent.
— Ne me dis pas que tu crois à toutes ces bêtises d’éducation positive et non genrée…
— Et pourquoi pas ? Je ne vois pas où est le mal. Aujourd’hui, des femmes sont policières, pompières, garagistes… et des hommes sages-femmes ou coiffeurs.
— Je ne veux pas ce genre d’éducation pour mon fils. Il y a déjà un homo dans la famille.
— Ça n’a rien à voir. J’ai joué avec des petites voitures quand j’étais enfant, je ne suis pas devenue lesbienne. »
Il soupira, agacé.
« Tu me fatigues, mon Amour. Tom sera éduqué comme je l’entends. »
Diana se leva, le visage fermé.
« Très bien… par simple curiosité… si un jour il nous annonçait qu’il préfère les hommes, que ferais tu ?
— Je le renierais. Pourquoi crois-tu que Daniel ne parle plus à notre père ? »
Elle resta figée un instant, puis détourna le regard.
« Je vais aller me coucher. Je suis fatiguée.
— Ne fais pas la tête. Tu me remercieras plus tard d’avoir un fils normal.
— Je préférerais qu’il soit heureux. »
Elle tourna les talons, mais il la rattrapa et lui saisit fermement le bras.
« Tu es très belle ce soir… ».