Le diagnostic du silence

1059 Mots
La lumière du matin filtrait à peine à travers les stores de la chambre d’hôpital. Gabriel était réveillé, assis dans son lit, un doudou serré contre lui. Ses yeux encore fatigués observaient la pièce avec une attention silencieuse, comme s’il craignait que tout disparaisse s’il cessait de regarder. Éléa se tenait à côté de lui, une main posée sur son bras. Elle n’avait presque pas dormi. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, le visage pâle de son fils lui revenait, accompagné d’un poids écrasant dans la poitrine. Elle s’efforçait de rester calme, mais la colère grondait en elle, sourde, persistante. Alexandre entra quelques secondes plus tard. Il s’arrêta net en voyant Gabriel éveillé. — Bonjour, champion, dit-il doucement. Gabriel leva les yeux vers lui. Son regard s’illumina brièvement, puis se voila aussitôt. Il ne répondit pas. Il serra simplement son doudou un peu plus fort. Ce geste, si simple, fut une gifle silencieuse. Alexandre se força à sourire et s’approcha lentement, comme on s’approche d’un animal blessé. — Le médecin va arriver, annonça Éléa sans le regarder. Sa voix était froide. Tranchante. Alexandre hocha la tête et recula d’un pas, comprenant qu’il n’avait pas sa place près du lit. Pas encore. Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit. Un homme d’une cinquantaine d’années entra, accompagné d’une jeune femme tenant un dossier épais. Le médecin salua brièvement, puis s’installa face à eux. — Bonjour. Je suis le docteur Lemaire, pédopsychiatre. Nous avons reçu les résultats des examens de Gabriel. Éléa sentit son cœur s’emballer. — Il a quelque chose de grave ? demanda-t-elle immédiatement. — Non, rassurez-vous. Rien de physique. Son corps va bien. Alexandre expira lentement, mais le médecin poursuivit sans attendre. — En revanche, sur le plan émotionnel et psychologique, Gabriel présente des signes clairs de détresse. Éléa se crispa. — Quels signes ? insista-t-elle. Le médecin ouvrit le dossier. — Fatigue chronique, troubles du sommeil, crises d’angoisse, somatisations. Son malaise s’exprime à travers son corps parce qu’il ne parvient pas à mettre des mots sur ce qu’il ressent. Il leva les yeux vers Alexandre. — Et ce qu’il ressent, c’est un stress profond lié à un sentiment d’abandon. Le silence qui suivit fut brutal. — Abandon ? répéta Éléa, la voix tremblante. Mais je suis toujours là. Toujours. — Je le sais, répondit calmement le médecin. Et Gabriel le sait aussi. Mais l’abandon dont il souffre n’est pas celui d’une mère. Alexandre comprit avant même que les mots ne tombent. — Il s’agit de l’absence de son père, continua le médecin. Une absence affective prolongée. Même s’il n’a pas grandi avec lui, Gabriel a toujours su qu’il existait. Et cette absence est devenue une blessure. Alexandre sentit son estomac se nouer. — Les enfants ne raisonnent pas comme les adultes, ajouta la jeune femme. Ils ressentent. Et quand une figure parentale est absente, surtout lorsqu’elle est connue, cela crée une insécurité profonde. Éléa serra les poings. — Vous êtes en train de dire que tout ça… c’est de ma faute ? — Non, répondit fermement le médecin. Il n’y a pas de coupable unique. Il y a une situation. Et aujourd’hui, cette situation met Gabriel en souffrance. Il se pencha légèrement en avant. — Pour être très clair : si rien ne change, son état peut s’aggraver. Il risque de développer des troubles anxieux durables, une peur de l’abandon, des difficultés relationnelles importantes à l’avenir. Alexandre sentit son cœur se fissurer. — Que devons-nous faire ? demanda-t-il, la voix basse. Le médecin ne détourna pas le regard. — Son père doit être présent. Régulièrement. De manière stable et rassurante. Pas comme une apparition ponctuelle. Pas comme une promesse incertaine. Éléa se leva brusquement. — Vous n’avez pas le droit de me dire ça ! s’emporta-t-elle. Vous ne savez pas ce qu’il m’a fait ! Vous ne savez pas ce que j’ai traversé ! Sa voix se brisa. — Je l’ai élevé seule. Je l’ai porté, nourri, protégé. J’ai tout fait ! — Et vous avez fait beaucoup, répondit le médecin avec douceur. Mais parfois, aimer ne suffit pas à réparer certaines blessures. Éléa se tourna vers Alexandre, les yeux remplis de larmes et de colère. — Tu entends ça ? C’est toi. C’est ton absence qui l’a rendu malade. Alexandre encaissa sans broncher. — Je le sais, murmura-t-il. Il s’approcha lentement. — Et je m’en veux chaque jour. Gabriel, silencieux jusque-là, leva la tête. — Papa… murmura-t-il. Le mot suspendit le temps. Alexandre se figea. Éléa porta une main à sa bouche. — Papa, reste, ajouta l’enfant d’une voix faible. Cette simple phrase fit voler en éclats toutes les résistances. Le médecin referma le dossier. — Voilà pourquoi je suis formel. Pour sa guérison, il est impératif que son père fasse partie de son quotidien. Pas seulement aujourd’hui. Pas seulement quand il va mal. Il se leva. — Nous allons mettre en place un suivi psychologique. Des séances régulières. Mais sans un cadre familial sécurisé, cela ne suffira pas. Après leur départ, le silence retomba. Éléa s’assit lourdement sur la chaise. Les larmes qu’elle retenait depuis des années coulèrent enfin. — J’ai voulu te punir, dit-elle d’une voix brisée. Te faire payer ce que tu m’as fait. Et c’est lui qui a payé à ma place. Alexandre s’agenouilla devant elle. — Je n’ai pas le droit de te demander pardon, dit-il. Mais je peux te promettre une chose : je ne partirai plus. Elle secoua la tête. — Les promesses… j’en ai trop entendu. — Alors pas une promesse, répondit-il. Un engagement. Concret. Clair. Il inspira profondément. — Je veux le voir toutes les semaines. Fixer des jours. Être présent à ses rendez-vous. À ses nuits difficiles. À ses silences. Éléa le regarda longuement. — Et moi ? demanda-t-elle. Comment je fais pour te supporter après tout ça ? — Tu n’as pas à me supporter, répondit-il. Juste à me laisser être son père. Elle baissa les yeux vers Gabriel, endormi à nouveau. — Pour lui, dit-elle enfin. Pas pour toi. Alexandre hocha la tête. — Pour lui. Ils restèrent là, côte à côte, sans se toucher. Deux adultes brisés, liés par un enfant qui leur imposait désormais une vérité impossible à fuir. Ils avaient franchi trop de limites. Mais pour la première fois, ils allaient devoir apprendre à en respecter une. Celle qui protège un enfant.
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