La première absence

871 Mots
Le sac de Gabriel était posé sur la table depuis une heure. Trop petit pour contenir tout ce qu’Éléa aurait voulu y glisser. Trop lourd, pourtant, pour son cœur. Elle vérifia une dernière fois : pyjama, vêtements de rechange, le doudou, les médicaments, le carnet de santé. Ses gestes étaient mécaniques, presque obsessifs. Comme si contrôler chaque détail pouvait empêcher ce qui allait suivre. Gabriel était assis sur le canapé, les jambes ballantes, regardant le dessin animé sans vraiment le voir. De temps en temps, il jetait un coup d’œil vers la porte. — Papa arrive bientôt ? demanda-t-il à voix basse. Éléa sentit une pointe lui transpercer la poitrine. — Oui, répondit-elle. Il arrive. Elle n’ajouta rien. Elle n’arrivait pas à prononcer le mot week-end. Encore moins chez lui. La sonnette retentit. Le cœur d’Éléa manqua un battement. Alexandre entra quelques secondes plus tard. Il semblait nerveux, mal à l’aise, comme s’il pénétrait dans un territoire qu’il n’avait jamais vraiment eu le droit d’habiter. Il s’accroupit aussitôt devant Gabriel. — Salut, champion. Gabriel sourit. Un vrai sourire, lumineux, immédiat. Celui-là même qu’Éléa n’avait pas vu depuis longtemps. — Tu viens me chercher ? demanda-t-il. — Oui, répondit Alexandre. Si tu veux bien. Gabriel hocha la tête avec enthousiasme, puis se tourna vers sa mère. — Mama… je reviens dimanche ? Cette simple question fit vaciller Éléa. — Oui, dit-elle après un instant. Dimanche. Elle s’approcha et l’embrassa longuement sur le front, respirant son odeur, mémorisant chaque détail. Comme si elle le confiait à l’inconnu. Alexandre observa la scène en silence. Il comprenait. Il respectait. Il souffrait aussi. — Tu m’appelles si tu veux, ajouta Éléa. À n’importe quel moment. — D’accord, répondit Gabriel. Il prit la main d’Alexandre sans hésiter. Ce geste, encore une fois, fut un choc. La porte se referma derrière eux. Le silence envahit l’appartement. Éléa resta immobile, figée, les bras ballants. Puis, lentement, elle s’effondra sur le canapé. Une vague de culpabilité l’engloutit. Et s’il ne revenait pas ? Et si j’avais fait une erreur ? Elle se leva brusquement et fit les cent pas. Chaque seconde loin de Gabriel était une torture. Elle tenta de se raisonner, de se rappeler les mots du médecin, le regard suppliant de son fils. — C’est pour lui… murmura-t-elle. Mais son cœur refusait de suivre la logique. Chez Alexandre, tout avait été préparé avec une précision presque excessive. La chambre de Gabriel était prête depuis des semaines. Trop tôt. Trop tard. — C’est ta chambre, dit-il en ouvrant la porte. Gabriel entra, émerveillé. Les murs étaient décorés de dessins, le lit couvert d’une couette colorée. — C’est à moi ? demanda-t-il. — Oui. Ici, c’est chez toi aussi. Le mot aussi était important. Alexandre le savait. Gabriel posa son sac, inspecta chaque recoin, puis se tourna vers son père. — Tu restes avec moi ? — Toujours, répondit Alexandre sans hésiter. Cette nuit-là, Gabriel se réveilla en pleurs. Alexandre accourut aussitôt, le cœur battant. — Papa… j’ai cru que t’étais parti… Il s’assit sur le lit, prit son fils dans ses bras. — Je suis là. Je ne pars pas. Il resta jusqu’à ce que Gabriel s’endorme à nouveau, la petite main agrippée à sa chemise. Alexandre ne bougea pas. Il passa la nuit assis là, incapable de se détacher. Pendant ce temps, Éléa fixait son téléphone. Chaque vibration la faisait sursauter. Elle n’avait jamais ressenti une telle solitude. Elle se reprochait tout. D’avoir aimé Alexandre. De l’avoir chassé. De ne pas avoir su protéger son fils autrement. Vers minuit, le téléphone vibra enfin. Alexandre : Il va bien. Il s’est réveillé une fois, mais il dort maintenant. Je veille. Éléa ferma les yeux, laissant une larme couler. Éléa : Merci. Un mot. Sec. Insuffisant. Mais c’était tout ce qu’elle pouvait offrir. Le dimanche arriva trop lentement. Quand Alexandre ramena Gabriel, celui-ci courut aussitôt vers sa mère. — Mama ! Éléa le serra contre elle, respirant à nouveau. — Ça va ? demanda-t-elle. — Oui ! Papa m’a lu une histoire. Et on a fait des crêpes. Elle leva les yeux vers Alexandre. Il se tenait à distance, respectueux. — Merci, dit-elle enfin. — C’est normal. Un silence s’installa. Différent des autres. Moins hostile. Mais encore fragile. — Ça va être difficile, dit Éléa soudain. Pour moi. Alexandre hocha la tête. — Je sais. — Je ne te pardonne toujours pas, ajouta-t-elle. Et je ne sais pas si je le ferai un jour. — Je n’attends pas ton pardon. Elle le regarda droit dans les yeux. — Mais si tu lui fais du mal… si tu repars… — Je sais, répondit-il simplement. Et je ne le ferai pas. Ce n’était pas une promesse flamboyante. Juste une vérité calme. Éléa inspira profondément. — On va devoir apprendre à faire autrement, dit-elle. Ensemble. Même si ça me fait mal. Alexandre acquiesça. — Pour lui. Ils se séparèrent ainsi. Sans étreinte. Sans faux espoir. Mais avec une décision claire. Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, Gabriel dormit paisiblement. Et Éléa comprit que l’amour d’une mère, aussi fort soit-il, ne pouvait pas tout réparer seule. Elle venait d’accepter la première absence. Pour offrir à son fils une présence durable.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER