Prologue
PrologueAu moment précis où il posa le pied sur la terrasse après avoir ouvert la porte de sa taverne, Ernst-Emil Knofler sut que la journée ne serait pas bonne.
Était-ce une prémonition ou la vague conséquence d’une nuit lardée de cauchemars ? À la manière d’un renard qui sort de son terrier, le gros homme huma l’air, élargissant encore les narines généreuses qui trouaient son visage ingrat. Puis il jeta un regard circulaire sur le boulevard où la plupart des passants déambulaient avec cette nonchalance qui témoigne d’une belle aisance matérielle. À l’évidence, rien ne semblait justifier la crainte confuse qu’il sentait monter en lui. Sous les platanes dont les feuilles surplombaient majestueusement deux voies de circulation, les véhicules étaient impeccablement alignés le long des trottoirs. Un ouvrier municipal vidait les poubelles publiques en lorgnant les jambes des passantes tandis qu’un groupe de Japonais discutait avec un guide devant un minibus aux vitres teintées. De part et d’autre de la terrasse, les sièges en osier étaient rangés là où Ernst-Emil Knofler les avait empilés la veille, à l’heure de fermer son établissement.
Rien d’anormal, donc.
À vrai dire, l’anormalité – et l’imprévu moins encore – ne faisait pas partie de l’univers d’Ernst-Emil dont la vie était réglée comme ces montres qui font la renommée de la Suisse. Chaque matin à neuf heures quarante-cinq précises, il descendait de l’appartement qu’il occupait avec son épouse à l’étage puis il déverrouillait la porte de son café, préparait la salle et « habillait » la terrasse en saison. Entre ce moment et l’ouverture officielle à 10 heures, tout client téméraire était renvoyé d’un ton peu amène et les habitués savaient que le cafetier n’était réellement abordable qu’à partir de 10 heures et quart, après son premier espresso et la lecture rapide des titres du Neue Zürcher Zeitung.
Le terme « abordable » est un euphémisme, car le gros homme était à la convivialité ce que la grimace est au sourire et sa réputation d’ours mal léché en avait fait un personnage dans le quartier. Beaucoup avaient renoncé à fréquenter son établissement après quelques tentatives courageuses ; d’autres subissaient sa mauvaise humeur permanente par faiblesse, parce que le Die drei Brüder était le seul estaminet de classe à des centaines de mètres à la ronde. Pour cette clientèle souvent vieillissante, la fréquentation d’une autre auberge aurait nécessité des déplacements qu’une vessie défaillante ou des rhumatismes persistants rendaient audacieux. Après tout, ce confort de proximité valait bien quelques accommodements avec un ego émoussé, lui aussi, par l’âge. Car Ernst-Emil Knofler n’était pas seulement un mauvais coucheur. Lorsqu’une tablée entamait une conversation qui avait l’heur de capter son intérêt, il ne se privait pas de décocher quelques traits ironiques à l’attention de ses clients. Qui se contentaient pour la plupart de lever les yeux au ciel en changeant momentanément de sujet.
Mais la fidélité de cette pratique – en majorité masculine – s’expliquait également par la présence, derrière le comptoir, de la jolie Martha, une serveuse à la longue crinière dorée et dont les courbes généreuses – sans être excessives – flattaient l’œil des messieurs tout en leur donnant parfois l’occasion de faire une réflexion à la grivoiserie revigorante. Fine mouche, Martha avait très vite choisi d’en sourire d’un air complice plutôt que de jouer les vierges effarouchées. D’ailleurs, ces petits assauts verbaux ne dépassaient jamais les limites de la bienséance et la jeune femme avait compris qu’un sourire en coin ou une main qui s’attarde sur le bras d’un vieux mâle en tweed sont autant d’adjuvants pour un pourboire digne de ce nom.
Envers les épouses ou les compagnes de ces messieurs, Martha adoptait une stratégie tout empreinte de discrétion, gardant les yeux modestement baissés avec les unes, flattant les autres pour un bijou ou un nouveau vêtement. En présence des dames, elle évitait de trop se baisser en déposant son plateau sur la table et, dès qu’une personne du beau sexe pénétrait dans l’établissement, la serveuse fermait discrètement un bouton de son chemisier. Les grands soirs, lorsqu’il y avait affluence féminine après un spectacle, par exemple, Martha nouait ses cheveux blonds en une sage queue de cheval et elle allégeait son maquillage sous l’œil bienveillant de Madame Knofler. Celle-ci appréciait la serveuse pour deux raisons : d’abord, son attitude avec la clientèle compensait fort heureusement celle de son butor de mari ; ensuite, l’épouse d’Ernst-Emil était bien placée pour savoir que Martha ne représentait plus un danger pour son couple. La libido du propriétaire des lieux avait rejoint depuis longtemps le chapitre des souvenirs dans l’album de leur vie commune.
Martha travaillait au Die drei Brüder depuis une demi-douzaine d’années déjà et les relations entre les deux femmes avaient lentement évolué vers une forme de complicité filiale. Dans les moments difficiles, Martha se confiait volontiers à sa patronne et celle-ci rêvait d’en faire sa remplaçante le jour venu. Ernst-Emil et elle n’avaient qu’un fils, un brillant informaticien qui ne s’intéressait qu’à son travail et à sa collection de vieilles voitures. Jamais il ne reprendrait le commerce…
Ce matin de juillet, la clientèle commença à affluer dès onze heures trente, une demi-heure avant la prise de service de Martha. Lorsque celle-ci arriva, son patron était déjà en sueur et de fort méchante humeur, pestant contre le soleil trop ardent, les clients pressés et une machine à glaçons agonisante. Sans perdre de temps, Martha embrassa Madame Knofler, saisit un tablier immaculé suspendu au portemanteau du couloir et changea rapidement de chaussures. La maîtresse des lieux avait pris le temps de lui préparer son porte-monnaie et Martha indiqua à son patron qu’il pouvait regagner le comptoir, qu’elle prenait le relais en salle. Quant à la patronne, elle s’éclipsa en cuisine pour réchauffer les plats du jour et préparer les toasts au crabe qui faisaient la renommée de la maison.
En moins de vingt minutes, la terrasse fut noire de monde. La majorité des clients étaient des habitués et, pour la plupart, des employés du quartier. Quelques touristes, reconnaissables à leurs guides de la ville et à leurs appareils photographiques, s’étaient agglutinés autour de deux tables, rapprochées pour la circonstance. Ernst-Emil avait ouvert les portes-fenêtres et les clients de l’intérieur n’étaient plus séparés de la terrasse que par de longues jardinières remplies de pétunias rouges, bleus et jaunes. Généralement, les amateurs de calme préféraient la salle où des tables plus vastes leur permettaient d’étaler leur journal sans déranger les voisins.
Parmi « ceux de la terrasse », un couple détonnait par sa tranquille indifférence au brouhaha ambiant. Lui était un habitué. Martha, qui donnait un surnom aux clients dont elle ne connaissait pas le patronyme, l’avait baptisé « le banquier » en raison de sa prestance et de son éternel costume trois pièces finement rayé. L’homme ressemblait à l’acteur américain Gene Hackman dont il arborait la calvitie avancée, l’air têtu, le regard perçant et les traits fort marqués de chaque côté d’un nez très présent.
« Le banquier » venait régulièrement à la taverne. Parfois seul, parfois avec la femme qui l’accompagnait aujourd’hui. Elle devait avoir entre 55 et 60 ans, et lui, une dizaine d’années en plus. En vérité, il se dégageait de cet homme une telle volonté, une telle force de caractère, qu’il était difficile de lui donner un âge. Martha n’était certaine que d’une chose : « le banquier » était un homme actif, car, lorsqu’il s’attablait seul en terrasse ou à l’intérieur du café, il noircissait d’une petite écriture régulière les pages d’un carnet noir en cuir. Curieusement, il n’écrivait qu’au crayon.
Ce midi-là, son interlocutrice et lui parlaient à voix basse, se rapprochant lors de chaque échange puis reprenant une pose plus droite durant de longs moments de silence. Ils ne portaient pas d’alliance, mais leur complicité avait quelque chose de si évident, de si fort qu’elle pouvait être celle de deux époux. Ou de ces amants de longue date qui se parlent du regard. Et pourtant, jamais, au grand jamais, Martha n’avait vu leurs mains se frôler ou leurs lèvres s’effleurer.
Comme d’habitude, il commanda un vin blanc issu du vignoble de Genève tandis qu’elle prenait une coupe de champagne pour accompagner un toast au crabe.
Après les avoir servis, Martha s’occupa des touristes qui s’étaient lancés dans une discussion animée. Chacun souhaitait payer sa part et Martha eut fort à faire, car les uns disposaient de francs suisses tandis que les autres voulaient régler leur dû en euros.
Alors qu’elle terminait des comptes d’apothicaire, la jeune femme sentit confusément que quelque chose d’anormal se passait dans son dos. Une des touristes porta la main à sa bouche et montra du doigt quelque chose ou quelqu’un, puis Martha entendit un bruit de chute. Elle se retourna et vit « le banquier » au sol, le corps plié sur la table renversée. Les soucoupes, les verres et les toasts entamés étaient éparpillés sur le bois de la terrasse. Une feuille de salade dessinait une tache incongrue sur l’épaule de l’homme. Celui-ci tenta de se relever en s’appuyant sur le genou gauche, mais il retomba aussitôt. Sa main droite s’agita, il sembla prononcer quelques mots, poussa un grognement et se raidit. Puis le corps se détendit d’un bloc. Le visage était en partie caché par le veston qui était remonté vers le crâne lors de la chute, mais Martha aperçut distinctement un œil grand ouvert, tourné vers le ciel.
La scène n’avait sans doute pas duré plus de quelques secondes. Il sembla pourtant à la serveuse que le temps s’était figé. Pas un geste, pas un cri… Accroupie à côté du corps, la compagne du « banquier » était statufiée et aucun des témoins involontaires du drame ne semblait vouloir intervenir. Puis quelqu’un bougea et une voix dit : « Il faut le relever, voir s’il vit encore ».
Ces quelques mots suffirent à briser l’inertie ambiante et, en quelques secondes, la terrasse s’anima. Des hommes se penchèrent sur l’infortuné et le prirent par les aisselles tandis que sa compagne et d’autres femmes s’affairaient pour dégager la table et ramasser les différents objets étalés à leurs pieds. La patronne, accourue entre-temps, forma le numéro des services d’urgence sur son téléphone sans fil.
De passage, un médecin du quartier comprit immédiatement ce qui se passait et intervint en déclinant sa qualité. Il ouvrit sa mallette, sortit un stéthoscope et en appliqua le pavillon sur le torse du « banquier ». Puis, sans un mot, il dénoua la cravate de la victime, déboutonna sa chemise et entama un vigoureux massage cardiaque.
Il s’activait toujours lorsque les secours arrivèrent dans un concert de sirènes. Il y eut un bref échange verbal entre les urgentistes et le médecin toujours agenouillé sur la terrasse. Les clients proches comprirent que l’homme étendu à leurs pieds n’avait guère de chances de s’en sortir et qu’il était sans doute déjà trop tard.
Le lourd véhicule repartit rapidement, forçant le conducteur d’une Bentley à faire une manœuvre délicate en raison de la hauteur des bordures à cet endroit.
Au Die drei Brüder, la confusion était totale. Des passants s’étaient mêlés aux clients et l’endroit ressemblait à un marché du dimanche matin, ce qui eut le don d’énerver Ernst-Emil Knofler. Agitant sa serviette blanche devant lui, à bout de bras, le gros homme sépara le bon grain de l’ivraie, rejetant sans pitié les voyeurs sur le trottoir et surveillant du coin de l’œil les clients qui se préparaient à partir. Mais on était entre gens de bonne compagnie et aucun n’eut le mauvais goût de quitter les lieux sans payer.
Moins d’un quart d’heure plus tard, le café avait retrouvé une apparente sérénité, ce qui n’empêcha pas Ernst-Emil de boire coup sur coup deux généreux verres de Stroh, un rhum autrichien titrant 60 degrés et dont il ne se servait d’habitude que pour corser le café de quelques connaisseurs.
Martha, elle, termina de nettoyer la terrasse en enlevant les débris de verre et les reliefs du repas inachevé.
C’est alors qu’elle se rendit compte que la compagne du « banquier » n’était plus là. Elle interrogea son patron qui ne confirma qu’une chose : lorsque l’ambulance était repartie, personne n’était monté à bord. Il se souvenait avoir vu la femme au bord du trottoir, livide, un mouchoir devant la bouche.
Soupçonnant un possible malaise, Madame Knofler se rendit dans les toilettes des dames. Personne ne s’y trouvait. La compagne du « banquier » s’était volatilisée.
Et elle n’avait pas payé sa note…