Un ans après
Quelques mois après mon travail à l'hôtel, j'ai subie des violences verbales, des chantages sexuelles et des choses qui m'ont poussé à demander une démission.
Actuellement je n'ai qu'un rêve quitter le pays. Je sais que c'est pas difficile mais je vais emprunter la voie maritime. BARSA ou BARSAK
Barca wala Barsax » : Barcelone ou mourir en essayant
[vedette] Retour des migrants sont soupçonnés d'être plus riche et de posséder les plus belles voitures et maisons plus grands [/standout] l'immigration clandestine mais n'est pas nouveau au Sénégal, le phénomène a atteint un niveau alarmant pendant le milieu des années 2000. Avec une population estimée à 14,1 millions de personnes - dont la plupart est à moins de 25 ans - c'est que ces jeunes ont voté primordialement voté pour Abdoulaye Wade lors des élections présidentielles de 2000, qu'il considéraient comme le candidat du changement.
A l'image de la migration régulière, l'émigration clandestine est un phénomène relativement ancien. Les chercheurs de diamant en route vers l'Afrique centrale recouraient au début des années 1960 à des itinéraires illégaux et à des activités plus ou moins licite au regard des législations des pays hôtes. Les vagues de migrations des « gens de la vallée » du fleuve Sénégal, suite aux sécheresses des années 1970 ont amplifié ce phénomène secrétant des dispositifs d'accompagnement et d'encadrement des migrants, à travers les passeurs, les njatigui/coxers [1], aussi bien dans les pays traversés que dans les pays d'accueil.
Depuis le début du troisième millénaire, le durcissement des politiques migratoires dans les pays traversés et d'accueil et les conditions de vie de plus en plus difficiles dans les pays de départ, ont changé le visage de la migration clandestine. Elle est devenue massive et trop risquée. Elle devient une migration de désespoir au regard des moyens utilisés. En plus des routes du désert, la traversée de l'océan atlantique à bord d'embarcations fragiles est devenue un moyen privilégié par les candidats à l'émigration pour rejoindre directement les côtes espagnoles. Beaucoup d'entre eux, malheureusement, restent au fond de l'océan ou dans les sables du désert. S'ils ne le sont pas, ils endurent beaucoup de souffrances en mer ou dans les pays traversés.
Elle devient aussi une migration d'espoir. Le mot « clandestin » désigne aujourd'hui au Sénégal les personnes qui empruntent illégalement des pirogues pour se rendre en Europe. Le clandestin est celui qui brave la mer, la faim et la soif, celui qui risque sa vie pour atteindre un objectif noble, celui d'accéder au marché du travail et de chercher à sortir sa famille de la pauvreté. On parle de Mbëk, barça mba barsakh [2] ou bien encore de kaaliss kewdo walla agneere woddunde [3]. Tous ces termes rappellent dans la conscience collective des africains de l'ouest l'épopée guerrière [4] des diamantaires haalpularen et Soninke notamment, originaires de la vallée du fleuve Sénégal (Mali, Mauritanie, Sénégal) dans les années 1970. Ainsi, pour les jeunes sénégalais, émigrer clandestinement en empruntant des pirogues est plutôt un choix valorisant.
Emigré par rapport au pays d'origine, immigré par rapport au pays d'accueil, les migrants attirent de plus en plus l'attention des gouvernants, des décideurs politiques et des organisations des Droits de l'Homme. La migration, qu'elle se fasse dans les règles ou dans la clandestinité est sujette à des trafics d'influence ou de manipulations. Les migrants économiques, les demandeurs d'asile et les réfugiés empruntent le plus souvent les mêmes itinéraires et les mêmes filières. Pour les migrants en transit, le passage de la légalité à l'illégalité ne tient qu'à un fil. La clandestinité peut surgir tout au long du processus migratoire. Le migrant peut accéder légalement dans un pays de transit ou de destination, y séjourner en toute légalité : il suffit qu'il dépasse la période de transit autorisée pour qu'il devienne irrégulier. Il est possible également qu'un étranger puisse accéder illégalement dans un pays tiers, y séjourner illégalement et sortir en toute légalité pour accéder ensuite illégalement à un autre pays. Toujours est-il que, de nos jours, émigrer légalement ou illégalement, tente une grande partie de la jeunesse sénégalaise.
La présente contribution a pour objet de faire l'état des lieux de la question de l'émigration clandestine sénégalaise. Elle tente d'expliquer la persistance du phénomène en éclairant le rôle de tous les acteurs clés qui, à des degrés différents, tirent profit de la migration. Elle montre aussi que tout le processus de l'émigration clandestine repose sur la violation des droits humains. Enfin, elle analyse les principales solutions alternatives pour en montrer l'intérêt et les limites.
Les principaux déterminants de la migration
Plusieurs facteurs sont généralement cités comme étant à l'origine de la migration en générale. En milieu urbain, l'accentuation du sous-emploi, l'accroissement de la pauvreté, la généralisation du chômage, la précarité et la faible rémunération du travail sont des éléments qui accentuent l'émigration. La dégradation généralisée des conditions de vie en milieu rural constitue en soi un facteur répulsif qui pousse la plupart des jeunes à partir. La crise de l'agriculture due à la faiblesse de la pluviométrie, à la sécheresse, au manque de matériel agricole performant, à la faible productivité du travail agricole, au renchérissement du prix des engrais et à la dépréciation des matières premières (arachide, coton) ne laisse aucune possibilité d'épanouissement aux jeunes. En plus, l'inadaptation de la formation scolaire au monde du travail et l'échec scolaire incitent beaucoup de jeunes diplômés et de sans emploi à partir. Du côté des travailleurs qualifiés (ingénieurs, médecins, sages-femmes, enseignants, etc.), le bas niveau des salaires les pousse à s'expatrier à la recherche de meilleures conditions de vie.
Dans tous les entretiens [5], les migrants clandestins évoquent constamment l'impossibilité de trouver un emploi et l'absence de toute perspective d'insertion professionnelle comme étant les premiers facteurs qui les poussent à partir. Sans avenir, les jeunes ont le sentiment de mourir lentement dans leur pays. Emigrer est pour eux une alternative à la situation que leur offre leur pays. L'émigration est d'abord vécue comme un refus de la dévalorisation de leur condition d'être humain et une révolte face à la déchéance. Dans cette perspective, émigrer devient une quête individuelle et une affirmation de soi.
Le malaise ressenti par les jeunes s'est accentué depuis un certain nombre d'années sous l'effet des changements importants intervenus au sein de la plupart des sociétés et familles africaines. L'urbanisation croissante et son corollaire qui est la montée de l'individualisme conduisent à la nécessité de se prendre en charge dans une société pourtant en crise. La migration parait être un élément important pour le salut. Dans les familles, les mécanismes de solidarité s'affaiblissent chaque jour du fait de l'approfondissement de la crise économique et de la progression de la pauvreté. L'image du jeune chômeur qui se couchait et se réveillait tard, qui était assuré de prendre ses repas quotidiens, qui buvait tranquillement son thé à longueur de journée en écoutant de la musique, tend à disparaître progressivement. Le regard des autres pèse de plus en plus sur le jeune chômeur et le contraint de sortir de la maison. Ce regard devient inquisiteur dans les familles polygames où la rivalité entre les demi-frères est la règle. Le départ d'un demi-frère en Europe est une raison suffisante pour faire la même chose. C'est sur fond de rivalité entre co-épouses que les mères de familles encouragent leurs enfants à émigrer. Elles participent d'ailleurs souvent au financement de leur voyage vers l'Espagne et au-delà.
Le décalage entre le vécu quotidien des migrants potentiels et l'image qu'ils se forgent de l'Espagne crée un « imaginaire migratoire » qui alimente à son tour le désir de partir. Dans le discours des migrants clandestins, on observe une « envie d'ailleurs » très forte, le « rêve d'Europe ». Comme le résume un jeune émigré rapatrié d'Espagne en 2006 : « au Sénégal c'est la misère et l'Espagne c'est le Paradis » [6]. Les migrants pensent que la réussite est au bout du voyage et que la fin justifie les moyens. Face à ce qu'ils considèrent comme l'archaïsme de leur propre société, les jeunes perçoivent l'Europe comme un eldorado. Cette perception est alimentée par les télévisions qui présentent les pays européens à travers des images de richesse, de liberté et de bonheur.
Le choix et la décision de partir des candidats à l'émigration clandestine sont aussi influencés par l'image que propagent les émigrés en vacances dans le pays. Les émigrés qui reviennent au pays sont perçus comme des modèles de réussite. Ils circulent à bord de belles voitures, possèdent dans certaines localités rurales les plus grandes maisons. Ils font étalage de biens matériels acquis en Espagne. Aux yeux des jeunes restés au pays, ceux qui sont partis ont réussi très vite. Réussir veut dire construire sa propre maison, se marier en organisant une grande cérémonie, financer le pèlerinage à la Mecque de ses parents et circuler dans de grosses voitures. Ces signes extérieurs de richesse amènent de plus en plus de jeunes gens à vouloir s'expatrier pour gagner de l'argent et imiter ces émigrés. Dans les sociétés de départ, il existe une forte considération pour les émigrés. Beaucoup de familles qui vivent décemment comptent des émigrés parmi leurs membres. Et cela a un impact très important sur la mentalité des gens. Beaucoup de jeunes pensent qu'il leur faut aller en Europe pour réussir dans la vie. Dans cette perspective, pour la plupart des jeunes, la fin justifie les moyens. Un jeune confiait : « en me lançant dans la migration clandestine, j'ai 50% de chance de mourir dans le désert ou dans l'Océan et 50% d'atteindre mon objectif. Or, en restant au pays, je suis presque sûr à 100% de mourir à petit feu » [7].
A côté des jeunes déscolarisés ou jeunes chômeurs, les travailleurs au revenu faible comme les artisans et les petits commerçants du secteur informel sont aussi des candidats à l'émigration clandestine. La difficulté de vivre avec de maigres ressources pousse beaucoup de jeunes actifs à émigrer. D'ailleurs, au regard des sommes investies durant tout le processus de migration, on peut s'interroger sur le fait de savoir si ceux qui choisissent la voie maritime sont les plus pauvres. Au contraire, ils disposent déjà de près de 1000 dollars pour se lancer à l'aventure, ce qui suppose l'existence d'une épargne.
Le rappel des principaux facteurs déterminant la migration en général n'explique pas pour autant pourquoi la migration clandestine est devenue aujourd'hui la règle et pourquoi elle s'est massifiée. Sur ce plan, des éléments liés à la mondialisation de l'économie jouent un rôle de premier plan.
La Migration clandestine et sa massification
Des études [8] ont montré que la migration clandestine répond à un besoin objectif de main d'œuvre dans beaucoup de pays d'accueil. Les employeurs de certains secteurs (agriculture, construction) cherchent une main d'œuvre bon marché, ce que peut leur offrir la migration clandestine. Ainsi, les étrangers en situation irrégulière trouvent assez facilement à s'employer dans toute l'Europe, le travail au noir constituant le véritable facteur d'appel des migrants. L'immigration clandestine se nourrit d'elle-même, un départ appelant de multiples autres.
L'Espagne offre un exemple de politique ambiguë d'immigration. D'une part, elle a un besoin objectif d'une main d'œuvre bon marché dans ses secteurs en croissance comme la pêche, l'agriculture et le bâtiment. Elle l'a signifié en régularisant au début de 2000 des centaines de milliers de travailleurs clandestins, ce qui, en soi, constitue un formidable appel d'air. D'autre part, influencée ou contrainte par les politiques communes européennes de contrôle des visas, elle veut durcir les conditions d'entrée dans son territoire. Par ailleurs, l'Espagne ferme les yeux face à tous les clandestins qui réussissent à franchir sa frontière. Le travail clandestin y est peu réprimé, il est même quasiment toléré. Les migrants clandestins ont vite compris cette ambiguïté de la politique espagnole qui, dans une grande mesure, est la source principale de la montée de l'immigration clandestine.
Deux autres éléments ont joué un rôle fondamental dans l'essor de la migration clandestine. La présence d'un réseau d'entraide constitué est au cœur de toute la dynamique de la migration clandestine. Le paramètre décisif du choix d'un pays de destination est la possibilité d'obtenir un travail, d'exercer un emploi au noir, grâce notamment à la présence de contacts familiaux ou claniques sur place. Et tous les migrants clandestins ouest-africains qui parviennent à entrer en Espagne sont facilement accueillis par des compatriotes et parents établis sur place. L'essentiel pour un migrant est d'atteindre les côtes espagnoles, l'accueil et l'insertion étant facilitées par des compatriotes.
L'existence de puissants réseaux de passeurs transnationaux qui animent le commerce des migrants est un autre élément de contexte qui a contribué à la brusque massification des flux irréguliers vers l'Europe, notamment vers l'Espagne. Les réseaux de passeurs ont bien exploité la « mine d'or » que constitue l'organisation du commerce des migrants vers l'Espagne. Dans un espace fortement marqué par le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication, les passeurs ont rapidement réussi à globaliser le phénomène de la migration clandestine. Une pirogue qui quitte Dakar peut être réservée à M'Bour, Saint louis, Nouakchott et Nouadhibou avant de prendre le cap des îles Canaries. « Ce qui nous intéresse c'est où va la pirogue, peu importe d'où elle vient et qui est à bord » répond un rescapé malien à qui on avait demandé comment il s'était retrouvé avec des migrants d'autres nationalités ayant pris la pirogue en des endroits différents.
L'animation de la migration clandestine étant très lucrative [9], de petits et de grands trafiquants ont très vite noué des alliances avec certains milieux d'affaires et de l'administration centrale dans un climat de grande corruption. Ils ont aussi consenti rapidement à un investissement important en équipement de voyage (nouvelle et grande pirogue, moteurs neufs et GPS), en carburant, en denrées alimentaires et en produits pharmaceutiques. On pouvait remarquer l'utilisation de pirogues de plus en plus grandes pour augmenter les profits par voyage. Les réseaux de passeurs sont généralement constitués au sein des familles de pêcheurs de certaines localités à Saint-Louis et Dakar. Ces familles connaissent bien les routes maritimes menant vers l'Espagne et l'Europe. Les réseaux s'appuient aussi sur des rabatteurs et bénéficient, grâce à la corruption, de la complicité des autorités administratives.
Dans la plupart des entretiens, les migrants clandestins affirment qu'ils ont toujours voulu partir en Espagne. Mais, le pas décisif a été franchi grâce à l'offre de voyage qui leur a été faite par des rabatteurs dans leur propre quartier. Avec la multiplication des réseaux de passeurs, les jeunes candidats ont eu plus d'opportunité pour faire le voyage moyennant une somme comprise entre 300 000 Fcfa et 1 000 000 Fcfa, mais la moyenne reste 400 000 Fcfa.
Les milieux d'affaire dans les pays d'accueil et les réseaux de passeurs internationaux sont les acteurs principaux bénéficiaires de la migration clandestine. Cependant, en amont, de par leurs attitudes, les communautés des pays de départ ont beaucoup contribué à alimenter le phénomène.
La famille et la communauté, actrices de la migration clandestine
La famille, la communauté, les marabouts, interviennent aussi bien en amont qu'en aval du processus migratoire. Ils agissent en tant qu'acteurs qui peuvent tirer des profits économiques et symboliques du phénomène de la migration.
Financer le voyage de leurs enfants en Europe est un investissement pour beaucoup de parents. Emigrer peut rapporter argent, réussite et bonheur. Pour cela, les parents sont prêts à s'endetter, à vendre leurs bijoux ou bétails pour réussir leur projet. Ainsi, des sommes importantes sont versées au candidat à la migration par les membres de sa famille. L'émulation entre voisins amplifie le phénomène. « Nos voisins ont réussi pourquoi pas nous ? » [10]. Celui qui bénéficie de l'appui de la famille pour partir à l'aventure est conscient de cet enjeu. Alors, il lui faut réussir à tout prix : "partir en Europe ou mourir". Pour certains migrants, c'est une question d'honneur, c'est un combat contre l'adversité. Celui qui échoue devient la « honte de la famille ». C'est pourquoi, la plupart des refoulésne souhaitent pas retourner dans leur famille. Ils préfèrent rester dans les centres urbains pour ne pas avoir à vivre la honte : "plutôt la mort que la honte".