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Les marabouts sont aussi mis à contribution pour prédire l'aboutissement du voyage, apporter avant l'aventure. Beaucoup de migrants portent des gris-gris qui sont censés assurer la réussite de l'entreprise. La famille et les communautés jouent ainsi un rôle actif dans l'augmentation des flux migratoires clandestins. Le rôle de la famille, de la mère de famille en particulier, se situe à plusieurs niveaux. Le harcèlement quotidien qu'elle exerce sur le jeune chômeur ou travailleur ayant des revenus modestes pour qu'il tente d'émigrer comme les autres peut avoir une certaine efficacité. Le discours de la mère se fonde sur la nécessité d'aider à la survie de la famille. Dans les entretiens, beaucoup de candidats ont admis qu'ils ont subi une très forte pression de la famille. Ils n'avaient pas d'autre choix que de tenter l'aventure comme untel qui vivait dans le quartier et qui a réussi à atteindre l'Espagne. Des mères ont admis avoir elle-même encouragé leurs fils à partir. La mère de famille, le grand frère ou l'oncle ont souvent assuré le financement du voyage. Si certains candidats ayant des petits métiers dans le commerce ou l'artisanat ont épargné pour payer leur voyage, beaucoup de jeunes chômeurs n'avaient pas d'autre choix que de s'appuyer sur la solidarité familiale. Dans la plupart des cas, la mère de famille a assuré toute la préparation mystique du voyage. Avec la bénédiction très prisée de sa mère, le jeune candidat à l'émigration pouvait braver tous les dangers, convaincu que rien ne pourrait lui arriver. Cet engagement de la mère explique en partie pourquoi beaucoup de jeunes ont accepté de prendre les pirogues en connaissance de cause de tous les dangers. Cependant, certains jeunes sont partis à l'aventure sans en informer au préalable leurs parents. Mais, ils sont une minorité. Pour de nombreuses familles démunies, la migration des enfants demeure l'unique solution pour pallier leur misère. L'exemple de migrants qui ont réussi et fait le bonheur de leur parent joue un rôle de catalyseur au sein des communautés. Dans la plupart des pays à forte migration, il devient quasiment impossible de trouver une fille à marier si le prétendant n'a pas de ressources matérielles. On comprend mieux pourquoi la famille et la communauté contribuent de manière importante à alimenter le phénomène migratoire. Donc, les milieux d'affaires, les réseaux de passeurs, les familles et communautés « gagnent » dans la poursuite de la migration clandestine. Mais quand est-il du migrant alors ? Il peut gagner à condition de réussir un triple pari : travers le désert et/ou l'océan, atteindre les côtes espagnoles, et être accepté par les autorités de ce pays. Ce qui est de loin facile. Naturellement, chaque migrant est prêt à affronter ces épreuves. Les itinéraires migratoires L'émigration clandestine des ouest-africains vers l'Espagne a généralement emprunté deux principaux itinéraires : l'itinéraire mixte terrestre - maritime et l'itinéraire maritime. Les premiers émigrés clandestins ont d'abord tenté de franchir la frontière hispano-marocaine, après une longue traversée des routes du désert. D'autres, embarquaient à partir de la Mauritanie. Ces points de départ du Nord privilégiés par les candidats à l'émigration clandestine ont été pratiquement neutralisés par le dispositif de surveillance mis en place par les autorités espagnoles en collaboration avec les autorités marocaines et mauritaniennes [11]. Après la mise en place de patrouilles côtières, les migrants se sont rabattus sur des plages moins surveillées, comme celles du Sénégal, de la Gambie, de la Guinée Conakry et de la Guinée Bissau. Les côtes ouest-africaines, et les côtes sénégalaises en particulier, sont donc devenues les points de départ pour de nombreux candidats à l'émigration clandestine vers l'Europe. Ils embarquent [12] ainsi à bord de grandes pirogues à destination des îles Canaries situées à quelque 1 500 kilomètres de la côte sud du Sénégal. Il existe plusieurs itinéraires terrestres pour se rendre en Europe. Ils sont caractérisés par la complexité et leur manque de linéarité. Ils aboutissent soit en Italie (îles de Lampedusa), soit en Espagne (Iles Canaries). L'axe central conduit vers Agadez, Tamanrasset et Sebha et aboutit généralement en Libye pour tenter de joindre l'Italie ou de revenir sur l'Algérie avant de repartir sur le Maroc. L'axe périphérique passe par la Mauritanie et traverse le Sahara pour rejoindre le Maroc pour ceux qui veulent atteindre l'Espagne. La migration clandestine repose sur un vaste réseau de circulation humaine avec des sites de départ, de transit et d'arrivée. Les voies terrestres, maritimes et aériennes sont utilisées par les migrants clandestins et très souvent on trouve la combinaison de deux ou même trois de ces moyens, impliquant la voie ferroviaire. Les itinéraires ne sont pas fixes et varient constamment suivant les circonstances. De l'axe central on peut se rabattre sur l'axe périphérique ou vice versa, suivant les opportunités de passage qui se présentent au fil des rencontres et des itinéraires Carte n°1 : Les Migrations entre les deux rives du Sahara Sources : IRD/CNRS, 2005 Par le hasard de la géographie, la Mauritanie devint à la fin des années 1990 l'un des principaux centres de transit des migrants clandestins ouest-africains vers l'archipel des Canaries, distantes de 800 km de ses côtes. A partir de 2006, la Mauritanie a procédé, avec le concours de l'Union européenne, au renforcement du contrôle de ses côtes. Une fois encore, d'autres alternatives furent trouvées par les passeurs avec l'exploitation des côtes sénégalaises, gambiennes et capverdiennes plus éloignées de l'Espagne. Le trajet est long et périlleux à partir de Saint-Louis (7 à 10 jours de mer), d'où la grande fréquence des naufrages des frêles embarcations, munies seulement de GPS et dépourvues de tout système de sécurité. Le voyage se fait à bord de pirogues communément appelées samba laakhara en pulaar c'est-à-dire « samba qui va vers l'au-delà » ou locco en wolof du fait de leur précarité et des risques encourus par ceux qui ont recours à ce mode de transport. Carte n°2 : Les nouvelles filières vers l'Europe Ce nouvel itinéraire allant directement de la côte ouest-africaine aux îles espagnoles des Canaries est certes plus direct, mais comporte des risques plus importants. A l'inverse du parcours terrestre ponctué par des arrêts plus ou moins longs, la migration clandestine par pirogue est linéaire et les migrants sont donc plus exposés aux patrouilles des côtes. Après le départ, la devise c'est « Barça ou Barsakh ». Le moyen terme n'existe pas comme dans le cadre des itinéraires terrestres, où les migrants peuvent réajuster leurs stratégies en fonction des difficultés rencontrées en cours de parcours. Les principaux itinéraires migratoires n'offrent aucune sécurité aux migrants. Les routes du désert sont aussi périlleuses que les routes maritimes. Malgré tout, des milliers de migrants ont réussi ces dernières années à rejoindre les côtes espagnoles et à trouver du travail en Espagne. Les conséquences de la migration clandestine Les conséquences de la migration sont suffisamment documentées. Reste à évaluer l'impact économique, politique et social de la récente vague de la migration clandestine. Cette migration a la particularité d'échapper à toute forme de planification, même si elle est organisée par des réseaux criminels. Ces derniers tentent de satisfaire la demande de voyages existante sur le marché. Tout candidat à l'émigration, quelque soit son occupation, son milieu d'origine, son sexe, peut être pris en charge par ces réseaux, contre paiement cash du prix du voyage. Le départ massif de jeunes peut gêner le processus de développement d'un terroir ou d'une localité. Cela est d'autant plus marquant que ce sont les actifs les plus entreprenants qui tentent l'aventure. Le cas de la région de Saint-Louis est illustratif des conséquences économiques et sociales de la récente vague de la migration clandestine. Elle a été à l'origine du dépeuplement de certaines localités de leur population active jeune. En un moment donné, par manque d'effectifs de joueurs, certains villages n'étaient pas en mesure d'organiser la compétition traditionnelle de football (navétanes) pendant la période des grandes vacances scolaires qui coïncide avec la période d'hivernage. On imagine le manque de main d'œuvre nécessaire à l'appui des travaux agricoles. La mobilisation des pirogues pour animer la migration et le départ de jeunes pêcheurs ont accentué la raréfaction du poisson sur les marchés de Saint-Louis qui est pourtant un grand port de pêche artisanale. La migration clandestine a une autre face cachée. Beaucoup de familles souffrent de la disparition dans des conditions dramatiques d'un ou de plusieurs des leurs dans le désert du Sahara ou dans l'Océan Atlantique. En particulier, les mères de famille souffrent et souffriront toujours de la disparition de leurs enfants. Certaines d'entre elles avouent imaginer que leurs enfants font partie de ceux qui se sont suicidés en pleine mer et qui ont été mangés par des requins. Elles gardent pour le restant de leur vie ce sentiment de culpabilité devant leur incapacité de retenir leur enfant qui souhaitait simplement avoir une vie meilleure. Ce sentiment de culpabilité est d'autant plus fort que ces mères de famille pensent que leur enfant voulait leur venir en aide, notamment dans les familles polygames. En outre, de nombreux émigrés clandestins rapatriés d'Espagne sont complètement désemparés. Ils souffrent du traumatisme du voyage en mer et de leur expulsion qui a souvent eu lieu dans des conditions humiliantes. Ils ont aussi un sentiment de honte d'avoir échoué à regagner l'Espagne comme d'autres qui habitent leur quartier. Cette catégorie de rapatriés d'Espagne n'a généralement pas réussi à se réadapter à la vie sociale. Elle prépare une autre tentative pour regagner l'Espagne, en dépit des risques réels encourus, même si l'option de la pirogue semble être récusée par le plus grand nombre d'entre eux. Dans l'opinion, auprès des candidats migrants, des familles et des autorités, il existe souvent une forte fixation sur les migrants qui ont réussi à rejoindre l'Espagne et trouvé du travail. Cette focalisation alimente des attitudes ambiguës de la part de l'Etat et des familles relatives à la gestion de la migration clandestine. L'Etat perçoit l'émigration comme un phénomène pouvant contribuer à la stabilité politique. Elle permet de diminuer le nombre de chômeurs favorisant ainsi à la paix sociale. Alors que les envois monétaires constituent une manne financière susceptible d'assurer la survie des familles et, dans une moindre mesure, d'impulser le développement local. Les familles, quant à elles, persistent dans leur attitude de soutien de leurs candidats migrants malgré tous les risques connus. Seule une infime partie de rapatriés d'Espagne a réussi à faire le deuil de l'émigration. Les souffrances endurées pendant le voyage en bateau et pendant le rapatriement par les autorités espagnoles ont facilité une sorte de démystification de l'émigration. La forte désillusion consécutive à l'échec de la tentative de rejoindre l'Espagne a favorisé une sorte de prise de conscience face à la nécessité de se battre pour s'insérer socialement et économiquement dans sa propre société. Certains de ces anciens émigrés ont crée des associations pour informer les jeunes de leur quartier des dangers de l'émigration clandestine et du mythe construit autour de la migration en Europe. Conclusion : les politiques alternatives en question. L'ambivalence des acteurs face au phénomène de la migration clandestine, explique, en partie, les limites des politiques alternatives. Il existe des initiatives communautaires visant à sensibiliser les jeunes sur les dangers de la migration clandestine. Elles sont toutefois très circonscrites, et, par faute de moyens, le message porte peu. Les jeunes sont souvent conscients des dangers qu'ils encourent en se lançant dans la migration clandestine, mais face à l'espoir, faible soit-il, d'atteindre leur but, tous les risques semblent permis. Toute sensibilisation se doit de s'accompagner par des actions concrètes en faveur des jeunes [13]. L'Etat du Sénégal tente de combiner plusieurs solutions alternatives, sécuritaires et de développement. La première consiste, avec l'aide des pays du Nord, à renforcer la surveillance des côtes pour éviter les départs de clandestins par pirogue vers l'Espagne. Ce dispositif n'a pas arrêté les flux, mais a contribué à les diminuer. Les jeunes candidats à l'émigration continuent de débarquer sur les îles des Canaries. Les passeurs arrivent toujours à contourner le dispositif de sécurité avec l'aide notamment d'autorités administratives corrompues. Une véritable économie s'est développée au point de faire naître une nouvelle catégorie d'entrepreneurs de la migration clandestine dont les réseaux s'étendent jusque dans les pays d'accueil. Le Sénégal a crée le Plan retour vers l'Agriculture (Plan REVA) que les jeunes ont rejeté en disant : « le Plan REVA ne nous fait pas rêver ». L'agriculture n'a jamais attiré les jeunes, elle n'a jamais été valorisée. Les jeunes qui veulent partir vers l'Europe rêve de s'enrichir vite, donc le plan REVA n'est pas pour eux une alternative salutaire à l'émigration. Beaucoup de jeunes affirment être nés et avoir grandi dans les villes, donc ayant des rapports très distants avec le milieu rural. Aussi, le Plan REVA est perçu comme un simple outil de propagande politique des autorités, les jeunes doutant fortement de la volonté du gouvernement à s'intéresser à leur avenir. Certains acteurs du monde rural, comme le Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux (CNCR) principale organisation paysanne du Sénégal a aussi émis de grandes réserves sur les chances de succès du Plan REVA. Ce Plan est généralement assimilé à un leurre, rejoignant le point de vue des jeunes qui devraient en être les principaux bénéficiaires. Pour ces acteurs, si la volonté de l'Etat était réelle, on aurait dû commencer par stabiliser ceux qui souhaitent vivre de l'agriculture et qui se sentent contraints à quitter leur terroir face aux crises du secteur agricole (filières arachide, halieutique, élevage...). La troisième solution alternative apparaît, pour le moment, comme étant la plus rassurante. L'accord de partenariat signé entre l'Espagne et le Sénégal, pour contingenter de jeunes travailleurs migrants saisonniers peut, à terme, réguler la migration clandestine. Plusieurs contingents aux effectifs réduits ont déjà été convoyés vers l'Espagne. De manière générale, dans leurs négociations avec leurs homologues du Nord, les pays du Sud réclament à leur tour la levée des contraintes à la libre circulation de la main-d'œuvre à l'instar de ce qui se fait dans le domaine de l'échange des biens et services ainsi que dans la communication. Les préoccupations des gens du Nord et du Sud sont différentes, ils n'utilisent pas le même langage face à ce qui apparaît comme un véritable drame à visage humain. Au Nord, les autorités ont d'abord essayé le tout sécuritaire, avant de se rendre compte face à la détermination des clandestins et à la mobilisation de la société civile que la répression n'est pas l'unique solution. Dans cette perspective, l'organisation de l'émigration à travers le contingentement de travailleurs saisonniers, se présente comme une solution « humaine » à la migration clandestine. La seule alternative durable est celle de relancer le développement économique du pays, dont le secteur agricole au sens large pourrait en constituer un des moteurs de relance : amélioration de l'environnement de la production, privatisation du foncier, développement des activités non agricoles en milieu rural et diversification des secteurs productifs à forte utilisation de main-d'œuvre nationale, réduction du décalage entre les politiques prônées et les pratiques des acteurs aussi bien urbains que ruraux. La satisfaction de ces conditions donnerait aux jeunes le choix de partir ou de rester, loin de la seule option qui leur est aujourd'hui donnée par des politiques de développement sectorielles pour un problème complexe et multidimensionnel : partir ou périr.
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