à l’encre fraîche-2

2019 Mots
Francisco était aux anges. Le petit peuple du bord de mer s’égosillait, éructait, s’exclamait et cela fleurait bon la micro-révolution qu’il appelait de ses vœux, la révolte des enfermés, la colère de ces Normands taiseux et habituellement résignés. Dommage qu’ils ne puissent pas descendre dans les rues, conquérir le bastion municipal, chanter la Carmagnole sur un rythme reggae et faire la fête sous les lampions d’une déraison iodée. Ah, s’il pouvait trouver un système pour les guider dans ce brouillard... Ah, s’il pouvait se distraire un peu au nez et à la barbe de ses employeurs trop embourgeoisés pour être tout à fait honnêtes. *** J’avançais à la vitesse d’un escargot ou plutôt à celle d’un crabe handicapé, car je sentais bien que mes pas allaient de droite à gauche et vice versa. Sans doute avais-je dépassé le restaurant ? J’obliquai pour gagner ce qui devait être la rue Cuvier, mais à mon grand désarroi, je rencontrai un mur de briques et silex qui n’avait rien d’original en cette ville tapissée de ces matériaux ancestraux. Je le longeai à tâtons jusqu’à rencontrer enfin une anfractuosité qui ressemblait à une porte-cochère. N° 8. Madame Sonnet. Quel nom ! Sans doute avait-elle de l’humour ou de l’à-propos ? Je sonnais donc. Une fois, deux fois, trois fois et une vieille femme ouvrit, tout en maintenant sa chaîne de sécurité tendue sur une quinzaine de centimètres. J’aperçus sa silhouette maigre et son visage gris d’ancêtre aux dents hasardeuses, à la coiffure raréfiée. Elle n’était pas engageante, mais avais-je le choix ? Évidemment, j’aurais préféré tomber sur une jeunette vêtue d’une nuisette affriolante. — Vous désirez, Monsieur ? Sa voix sortait d’outre-tombe. — Bonjour, Madame, en fait, je suis perdu... J’habite rue Coty, au 124, mais avec ce put... ce fichu brouillard, je n’arrive pas à rentrer chez moi. — Ben, vous êtes comme tout l’monde ! Continuez tout droit, vous allez ben y’arriver. — Vous ne voulez pas me faire rentrer cinq minutes ? — Est pas mon habitude d’ouvrir à des étrangers... Continuez, j’vous dis... Et elle referma la porte en guise de conclusion. Je n’aimais naturellement pas les vieux, mais là, mon rejet du troisième âge devint irrévocable. La guerre ne leur avait rien appris, sinon à se méfier des autres... Encore une qui avait dû être rasée à la libération... Quelle tristesse ! Je poursuivis mon chemin, tout droit sur une cinquantaine de mètres en évitant les quelques poubelles grises stagnantes puis en marchant malencontreusement sur deux crottes de chien assez glissantes. Quelle ville dégueulasse ! Je devenais grossier. L’impatience, sans doute ? Une nouvelle porte-cochère. N° 44. Monsieur et Madame Hauchecorne. Peut-être étaient-ils parents avec le boucher de la place Nicolas Selle ? Je sonnai une fois, deux fois, trois fois. Le peuple fécampois devenait-il sourd en plus d’être cloîtré ? La porte s’ouvrit sur un joli minois de femme de quarante ans, en tenue légère, mais digne, un sourire aux lèvres sans colorant. — Vous désirez ? — Excusez-moi, je suis perdu... — Entrez ! Alors là ! C’était incroyable ! Elle ne devait pas être d’ici. Sans doute n’avait-elle pas inscrit sur le fronton de sa maison la maxime locale « méfie tè, méfie tè oco, méfie tè toujou ». Elle ne pouvait pas être cauchoise. Je pénétrai donc dans son salon décoré avec goût, éclairé faiblement de lueurs tamisées invitant à la quiétude. — Asseyez-vous. Mon mari est en déplacement et vu le temps, il est resté à Lille où il supervise des installations électriques. Enfin, je crois, je n’ai jamais très bien compris ce qu’il faisait exactement. — Merci. Je suis vraiment désolé de vous importuner. Je ne parviens pas à regagner ma maison rue Coty. On ne voit pas à un mètre. C’est fou ! — Oui, je sais, j’écoute Radio Résonance et je vais sur le site de la mairie. Les prévisions ne sont pas encourageantes. Personne ne sait quand ce brouillard va se lever... Il y a longtemps que vous êtes dehors ? — Environ cinq heures. Oui, c’est cela, il est vingt et une heures et j’étais sur la digue depuis la fin d’après-midi. — Vous devez avoir faim ? — Un peu... La belle madame Hauchecorne me servit une safate agrémentée de pommes de terre au beurre. Savait-elle que c’était mon plat préféré ? Je dévorais mon assiette garnie tout en observant à la dérobée mon hôtesse assise en face de moi. Cette jeune femme avait un charme fou, décolleté avantageux, jambes fines et bronzées sortant d’une jupe courte vert olive et surtout un visage souriant aux pommettes slaves qui éclairait l’espace réduit et coquet d’une maison de pêcheur transformée en havre moderne. Tous les murs étaient blancs ; quelques posters se mélangeaient aux étagères IKEA et à des plantes vertes resplendissantes de vivacité. Les plinthes comme l’escalier avaient été peints d’un gris tendre à l’américaine et tout au bout de cette salle-cuisine, on devinait une courette verdoyante entourée de murs de silex brillants. La vieille bique de tout à l’heure avait bien fait de me chasser vers cet éden réconfortant. Malgré ma faim de loup, je conservais les bons usages en évitant de dévorer trop goulûment ce plat qui m’était cher. Elle me regardait avec gentillesse. — Vous pensez que ce brouillard va se lever avant demain ? me dit-elle d’une voix douce... Sinon, vous pouvez attendre ici. Je vous avoue que je ne suis pas rassurée d’être seule... — Merci. C’est gentil... C’est incroyable, cette purée de pois. Nous n’avons jamais connu cela. Si vous voulez, je veux bien patienter un peu... Mais il fait nuit, je ne voudrais pas abuser... — Regardez, il y a un canapé... Vraiment, il n’y a pas de problème... Lorsqu’elle se leva, j’entrevis sa petite culotte rose et je compris qu’elle sut en simultané que mon œil en était ému. Mais que penser de cela ? J’avais lu dans un article du Nouvel Observateur que les femmes et les hommes étaient très différents dans l’interprétation des manœuvres de séduction. L’homme, chasseur primitif à la langue pendante, avait très vite l’impression que la femelle lui faisait des avances phéromonales, alors que la femme, plus complexe, jouait de provocation sans pour autant vouloir conclure ces clignotements de cils par des jeux tactiles moins équivoques. Elle charmait naturellement, voulait plaire et lui, comme un loup de Tex Avery, bavait d’envie avec l’unique obsession d’introduire sa dague dans le fourreau de sa victime a priori consentante. Selon l’auteur de cet article, beaucoup de malentendus naissaient de ces approches différentes, et j’avais retenu avec angoisse qu’ils étaient parfois à l’origine de viols pulsionnels, bien évidemment sévèrement punis par des juges asexués, l’espace d’une audience. Troublé physiquement, mais inquiet mentalement, j’en étais là de mes réflexions et j’avoue qu’après cette succulente safate arrosée d’un blanc de Chinon, je n’aurais absolument pas été gêné de poursuivre ce plaisir de bouche par une récréation plus charnelle. Mais cette charmante hôtesse était-elle réglée sur les mêmes ondes que moi ? Depuis ma relation avec Mathilde, je n’avais guère fréquenté d’autres demoiselles et cette fragile expérience m’invitait à douter du bien-fondé de mes analyses d’obédiences instinctives. Je n’étais pas certain de lui plaire et n’était-il pas malpoli de la remercier de son accueil par des gestes mal placés ou par une attitude équivoque de mâle émoustillé ? Lorsqu’elle me frôla la main en débarrassant la table, j’eus l’impression qu’elle me donnait quelques indices supplémentaires. Elle alla chercher un plaid à disposer sur le canapé et tout en s’asseyant, me montra une seconde fois le rose de sa culotte. Électrisé à nouveau, je m’assis à ses côtés et la regardai dans les yeux jusqu’à ce qu’elle s’approche et propulse sa langue sucrée dans ma bouche impatiente. J’avais donc affaire à une personne généreuse. Je ne m’étais pas totalement trompé. Le temps que nous mîmes à nous déshabiller fut assez bref, de même que mon premier voyage dans son intimité. Comme toujours, après un bon repas arrosé et agrémenté de relents de séduction massive, mes capacités de rétention se voyaient défaillir. Heureusement, j’avais quelques réserves et sans vouloir me vanter, notre nuit dans ce rez-de-chaussée cotonneux bercé par des mélodies de John Lennon, dura longtemps, très longtemps, jusqu’à l’épuisement de nos corps en sueur et l’aphonie de ma belle hôtesse surprise à l’aube de ne plus pouvoir émettre ses petits cris orgasmiques. Comme il me fut agréable d’oublier un peu ce vilain brouillard dans les bras d’une nymphe ! Qui disait que la Cauchoise était revêche et peu accueillante ? Que de dictons mal fondés encombrent les esprits et quelle absurdité que de généraliser des qualités ou défauts en direction de populations statistiquement peu représentatives ! Madame Hauchecorne était fort sympathique. Elle s’était offerte avec simplicité et je ne connaissais toujours pas son prénom. — Au fait, comment t’appelles-tu ? — Marie-Jeanne. Et toi ? — Jean-Mary... — Comme c’est drôle ! dîmes-nous en chœur. Histoire de rester dans la joie et l’étonnement, nous nous embrassâmes de plus belle en riant à l’idée farfelue que nous étions faits pour nous rencontrer, ne serait-ce que par cette inversion des prénoms galamment accompagnée d’une savante complémentarité de nos corps. Heureux hasard que ce brouillard sensuel ! — Allo ! Ah, c’est toi mon chéri. Oui tout va bien. L’énorme brouillard est encore là, mais ne t’inquiète pas, j’ai des réserves et je ne suis pas toute seule ; j’ai la télé et la radio... Oui... Non... Oui, c’est ça, je te préviendrai dès que tu pourras rentrer... Profite bien de Lille... Non... Ne t’inquiète surtout pas... Bisous. J’étais un peu gêné d’être le témoin de sa conversation avec son mari, mais elle aurait pu s’éloigner un peu... En fait, je ne la connaissais pas cette Marie-Jeanne, disons que je maîtrisais mieux son corps que ses pensées et c’était peut-être un avantage. Le retour à la vie normale après l’amour était pour moi un véritable sujet de questionnement. Lors de mes expéditions sentimentales, je m’étais rendu compte qu’après l’acte sexuel fatidique, les hommes ou les femmes se réveillaient invariablement penauds, voire déconfits. Quittant leur scène théâtrale, ils se débarrassaient au plus vite de leurs souillures, se recoiffaient subrepticement, allumaient une cigarette ou vaquaient à une occupation ménagère en occultant complètement leurs ébats, presque honteux de s’être livrés à quelque gymnastique scabreuse ou à des attouchements proscrits par la morale judéo-chrétienne. Jamais une épouse n’osait dire à son conjoint qu’il était allé un peu loin dans sa promenade spéléologique, de même qu’un homme n’allait pas commenter les léchages impudiques de sa belle sur telle ou telle partie de son anatomie qu’il s’empressait de cacher après avoir dompté ses essoufflements et grognements burlesques. Qu’ils soient prolétaires ou dandys, seigneurs ou serviteurs, bien peu affrontent avec franchise cette existence parallèle qui dans le lit, invite l’individu à être un autre. Peut-être avons-nous honte de notre nudité et comme les bêtes sauvages, de suer, crier, lécher, bondir et sursauter à l’envi ? Ne pas assumer son animalité et son plaisir reptilien a quand même quelque chose d’intrigant. J’ai toujours été surpris de cette distance que s’impose un couple. La nuit chacun se touche, se chatouille, se tripote jusqu’à l’extase et à peine levé, se frôle ou se fuit puis regarde par la fenêtre. Les amants deviennent dès lors de bons amis pudiques et parfois il arrive que des forcenés du sexe se transforment en étrangers voire en ennemis à la lueur du jour. Est-ce une histoire de luminosité ? Est-ce pour cette raison que bon nombre de personnes éteignent la lumière avant de visiter leurs épidermes respectifs ? Est-ce la brume épaisse qui libéra la libido de ma superbe hôtesse ? Encore aujourd’hui, je ne saurais répondre à ces questions métaphysiques qui permettent de distinguer les humains des autres mammifères. — Tu veux un petit-déjeuner ? Sa voix était enjouée et je me souvins que j’étais chez elle comme un coucou en goguette. — Non merci, tu es sympa, mais il va falloir que je rentre. — Mais le brouillard est toujours là, tu n’es pas pressé... Et là bizarrement, je me surpris à lui dire : — J’avais complètement oublié... Je dois nourrir mon chat, il va crever de faim. Par crainte d’une allergie aux poils en tous genres, je n’avais jamais possédé d’animaux domestiques, mais je ne sais pourquoi, j’avais envie de prendre l’air. Nous nous quittâmes donc bons camarades et je replongeai dans ce Fog en direction d’un sud approximatif. *** À la mairie, Gilles Nouvet gesticulait comme un dératé. Les messages électroniques de la population que lui fournissait Francisco d’heure en heure commençaient à l’inquiéter fortement. Le feulement sourd de citoyens paniqués de ne plus entrevoir les enseignes des magasins ne risquait-il pas de compromettre sa réélection ? Il restait cinq ans et demi, mais tout de même, pour un élu qui se respecte, un mécontentement correspond à une voix en moins et il est bien souvent difficile de la récupérer... Alors que dire d’une masse contrariée ? Le ton de ces mails était de plus en plus grossier, comme s’il avait le pouvoir de lever ce fichu brouillard... Bon, d’accord, quelques octogénaires étaient déjà trépassés, mais ne seraient-elles pas mortes sans brume ? Le Carrefour Market, route de Ganzeville, avait été dévalisé par une b***e de loubards et cela était plus grave ! Le maire avait envoyé illico une équipe technique pour sécuriser le magasin, mais que faisait la police ? La rumeur prétendait qu’ils jouaient aux cartes en attendant que ça se passe. Leurs véhicules n’étant pas adaptés à une circulation sous brume, le commissaire Micheau avait décidé de garder ses troupes au chaud et d’intervenir seulement par internet.
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