IntroductionAucune profession n’offre autant de visages que celle d’avocat. À la différence des autres professionnels en effet qui interviennent ponctuellement, l’avocat peut être présent à tous les moments importants de la vie.
Vous allez connaître la joie d’une paternité hors mariage. Outre le gynécologue, n’oubliez pas non plus de consulter un avocat.
Vous décidez d’acheter un vieux manoir pourri mais plein, pour vous, de charmes secrets. Faites appel à un architecte et à un notaire mais n’oubliez pas non plus l’avocat.
Votre propriétaire vous impute des charges excessives, consultez votre avocat.
Vous allez vous marier avec une porteuse de pain ou la fille d’un riche trafiquant, qu’importe, pour choisir un régime matrimonial qui protège tout le monde et ne blesse personne, appelez votre avocat.
Vous allez enfin mourir heureux d’avoir tant vécu et voulez exprimer en toute sécurité et discrétion votre gratitude envers une maîtresse fidèle, appelez encore votre avocat.L’avocat aujourd’hui a autant de visages qu’il y a d’honnêtes gens et de criminels dans le monde.
Il y a :
l’avocat féru d’informatique qui rêve de remplacer les tables de la loi, trop vagues à son goût par des tables d’actuaire et le juge trop humain par un robot sans cœur et sans faiblesse.
l’avocat au cœur simple qui pense que tout drame humain comporte sa solution comme toute énigme policière.
l’avocat humaniste prêt à faire condamner l’humanité au nom de son amour du genre humain.
l’avocat spécialiste, prud’hommes, loyers, accidents pour qui il n’existe pas de problème majeur, les textes bons ou mauvais (mais ce n’est pas son problème) étant là et ayant force de loi.- Vous ne pouvez plus payer votre loyer, c’est fâcheux, mais il faudra le faire. Tout ce que je pourrai obtenir pour vous, ce sont des délais.
- La victime a surgi inopinément du brouillard sur un chemin de traverse. C’est ennuyeux mais on vous dira que vous deviez garder le contrôle de votre véhicule. Je pourrai vous éviter une sanction trop forte mais pas le paiement des dommages et intérêts.
- Votre patron ne répond jamais à votre salut, c’est odieux mais cela ne constitue pas une rupture abusive de votre contrat de travail.
- Même le football a aujourd’hui ses spécialistes.
À côté de tous ceux-là, dignes d’estime, il y en a fort heureusement aussi d’autres, dignes d’admiration. J’ai eu le bonheur d’en rencontrer quelques-uns :
Jacques Isorni, avocat de l’Algérie Française, se précipitait vers moi, avocat du F.L.N., que le Conseil de l’Ordre s’apprêtait à susprendre, pour me dire : « Ne cédez pas ».
Jean-Louis Tixier Vignancour, avec qui j’ai défendu un confrère victime d’écoutes et qui, un soir où je m’étais rendu chez lui organiser cette défense, m’offrit le champagne pour saluer ma visite, disait-il, dans l’antre du fascisme.
Albert Naud, Résistant et défenseur passionné de Pierre Laval qui voulut bien me défendre aussi devant le tribunal militaire où j’étais poursuivi pour offense à magistrats (militaires).
Paul Baudet, membre du Conseil de l’Ordre quand je fus élu premier secrétaire de la Conférence et qui me dit « gardez le sourire quand vous me ferez pendre », j’étais alors membre du PCF, et qui sut à la prison de la Santé conduire son client Jacques Fesch condamné à mort.Dieu sait qu’ils n’étaient pas de la même chapelle mais ils avaient en commun des qualités rares de nos jours : le courage, l’indépendance, le sens de l’humain, le courage de tenir tête à la meute au point de risquer la prison ou la suspension, l’indépendance face au totalitarisme de la pensée unique, l’intuition profonde qu’aucun procès n’atteindra jamais la vérité d’un accusé.
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Chacun de nous, quelles que soient ses occupations, invente, un jour ou l’autre, un double idéal qu’il interroge à chaque moment important de sa vie.
- Qu’aurais-tu fait à ma place ? Aurais-tu agi de même ?
C’est ainsi qu’est né pour moi Robnoir.
Il me ressemble sans doute mais il n’est pas moi. Il est moi tel que je voudrais être, plus libre, plus hardi, plus accompli.
Quand je referme les recueils de plaidoiries des grands anciens, les romans ou pièces de théâtre qui alimentent ma passion judiciaire, les essais et mémoires de tous ceux qui se sont intéressés aux problèmes de la Justice, – non pas ceux de son quotidien mais ceux de son essence même – c’est lui que j’appelle.
J’écoute ses confidences.
Je l’écoute dialoguer avec ses clients, qui parfois ressemblent aux miens, dans la crasse des parloirs de prison.
Je l’entends dans des lieux plus chics ou dans son cabinet, faire face à ses adversaires notables ou magistrats. Et j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant pour vous aussi de l’écouter.
Avec lui le roman judiciaire se sépare définitivement du roman policier. Là où les autres prétendent traquer la vérité, en quête de certitude comme d’une béquille, lui vole sur les ailes du doute, non pas en cynique mais en amoureux de la vie tout simplement.