Première nouvelle
Naissance d’une vocationMa vocation est née au Quartier Latin. J’étais étudiant, mais elle venait sans doute de plus loin.
Après tout, quand naît l’enfant, il a déjà neuf mois, en dépit de ce que racontent les avorteurs. Elle m’est apparue soudain et par hasard : un ami fut abattu un jour par son ex-fiancée. Elle l’avait bafoué, il s’était résigné à la quitter ; elle était revenue le supplier de reprendre la vie commune et, devant son refus, l’avait tué.
J’allais assister au procés par piété et curiosité mélangées et comptais y passer une heure ou deux ; j’y suis resté trois jours, fasciné par le rituel de la mise à mort de la meurtrière dont je n’oublierai jamais le regard sans fond de statue. Il est toujours dangereux de vouloir se reconnaître au miroir des autres. Venu pour la victime, je ressortais de ces trois journées obsédé par son bourreau et décidé à devenir avocat.
Dix ans plus tard, sanctionné par le Conseil de l’Ordre pour avoir apporté trop de passion dans ma defense des terroristes du FLN, je m’étais réfugié au Maroc lorsque j’appris par les journaux, après son suicide, que cette femme y avait refait sa vie, sous un faux nom.
Ce personnage m’a accompagné ainsi dix ans, à la fois proche et inconnu, comme un personnage de roman, Julien Sorel ou Jacques le Fataliste, mais d’un roman vrai, que j’aurais pu rencontrer et qu’il me semble avoir connu. Tout nous opposait pourtant. Nous avions à peu près le même âge, mais je venais d’un milieu progressiste, comme on dit, et elle d’un milieu d’affaires. J’étais volontaire chez de Gaulle à l’heure où elle flirtait avec un jeune marin allemand à Lorient, sa ville natale.
Et cependant, lors de son procès, mon cœur battait pour elle. Sans doute aimais-je déjà les causes indéfendables, celles qui appellent la loi de Lynch et qui m’ont toujours fait mépriser la foule, surtout quand elle confond l’impunité et la morale. Ce procès fut en effet une abominable chasse à l’homme : d’un côté, un parterre de gens honnêtes, facilement en règle avec eux-mêmes, comme toujours, s’esclaffant aux saillies d’un président, d’un procureur et d’une partie civile rivalisant de vulgarité ; de l’autre, sous une épaisse chevelure rousse, ce regard inoubliable où n’apparaissait aucun sentiment terrestre.
C’est pour éviter cette épreuve qu’un mois plus tôt, dans l’obscurité de sa cellule, à la prison des femmes de la Roquette, elle s’était ouvert les veines, répandant sur le sol un litre de son sang. Elle avait écrit aparavant, au président de la Cour d’Assises, une lettre qui le laissa froid :
« Je suis obligée de vous écrire dans le noir car je ne veux pas allumer la veilleuse. Je ne sais si vous pourrez me lire. Peut être ne le voudrez-vous même pas… Je ne veux pas me soumettre à une justice manquant à ce point de dignité. Je ne refuse pas d’être jugée, mais je refuse d’être donnée en spectacle ».
Elle s’était infligée la peine suprême, la peine de mort que s’apprêtaient à réclamer contre elle procureur et partie civile ; elle épargnait à la chancellerie l’horreur et les frais d’une exécution. L’institution refusa ce don : elle préfère en effet à la noblesse de la mort volontaire, l’horreur de la mort qu’on inflige, spécialement au terme d’une boucherie. Du moins, du fond de cette mort désirée, l’accusée pouvait-elle gifler, avant que le procès ne commence, ceux qui prétendaient la juger.
J’ai parcouru toutes les stations de ce procès, comme les stades d’une initiation. Il devint pour moi l’exemple même de l’incommunicabilité dans une enceinte judiciaire. Toute vie humaine est faite de mystère, de contradictions ; pour mieux l’entrevoir dans sa richesse, la seule place possible est l’œil du cyclone, là où tout se prépare et où tout reste étonnamment calme. Et encore faut-il attendre avec patience que les choses, d’elles-mêmes, par leur propre mouvement, se décantent, avant de nous apparaître comme un champ dévasté dans la lumière de midi.
Marquée de défis précoces, d’expériences extrêmes, cette vie exigeait, pour être comprise, le recueillement. Le procès ne fut que tumulte et grossièreté.
Dans cette vie où la recherche d’un pauvre bonheur n’avait joué aucun rôle, pas plus que le bon sens, c’est au nom du bon sens que la partie civile la sommait de s’expliquer. C’est au nom du bonheur qu’elle avait détruit que l’avocat général réclamait pour elle une mort ignominieuse.
Entrant dans leur jeu, elle aurait pu sans doute s’avilir, se rouler par terre, griffer son beau visage impassible, se mettre à genoux ; elle aurait obtenu des juges et de la salle, enfin satisfaits de la voir descendre jusqu’à eux, un peu de pitié et, bien pis, un peu de mépris ; elle ne voulut pas y consentir. Grâce lui en soit rendue.
Sa vie fut passée au peigne fin. L’accusation évoqua ses rendez-vous, en 1940, avec un jeune marin allemand de vingt ans qui lui offrait des fleurs – elle avait quatorze ans. Trois ans plus tard, elle s’engage comme infirmière. Le médecin-chef allemand de l’hôpital a cinquante-cinq ans, les tempes argentées, la distinction d’un aristocrate, la faculé d’écoute du praticien. Elle succombe à son charme.
- Avouez, lui dit le président (qui sans doute n’avait jamais rencontré pareille fortune), que cette différence d’âge a tout de même quelque chose de choquant.
Elle n’avoua rien. Encouragé par la foule, le président insista :
- Vous a-t-il prise de force ? Vous a t-il séduite ?
- Non, dit-elle, sans que l’on sût à laquelle des deux questions elle répondait. De toute manière, cela n’avait pas d’importance. L’essentiel était de rigoler en humiliant. Le ton devint plus noble quand on lui rappela que des patriotes l’avaient tondue pour cet acte de haute trahison, vengeant ainsi l’affront fait à la République et aussi, mais on n’y pensa pas, aux lois allemandes concernant l’amour en temps de guerre.
Quelques années plus tard, à la faculté, elle rencontra un garçon, tranquille, honnête, sans ambition et sans histoires. Ebloui par sa beauté, mais ignorant ses démons, il rêva de faire d’elle sa femme. Qu’il l’ait aimée n’est discuté par personne. L’avait-elle aimé, elle qui l’avait tué ? Elle qui s’était suicidée une première fois à côté de son cadavre et qu’on avait sauvée in extremis ? Carmen pourrait répondre : « Si je t’aime, prends garde à toi ».
Malheureusement, ni Bizet, ni Wilde, ni Blake, ni Dostoïevski, ne feront jamais partie de la noble compagnie des experts auprès de le cour d’appel. C’est à la lueur de leur « bon sens » que le président, le procureur et la partie civile tentèrent d’éclairer les caprices de l’amour dans le dialogue forcé de la platitude et de l’ineffable.
Le premier s’étonna qu’on pût être amants sans amour : sa vie, sans doute, n’avait pas connu de tourments. Le deuxième, qu’on pût être irrité d’être aimé : sa vie n’avait pas connu d’orages. Le troisième fut surpris qu’on pût aimer moins qui vous aimait plus, et se mettre à aimer quand on avait cessé de vous aimer. Celui-là n’avait lu ni l’Évangile ni les Caves du Vatican. À la fin du roman, après une nuit d’amour avec Geneviève, qui « se donne à lui », pour parler comme les magistrats, Lafcadio ne regrette-t-il pas de l’aimer un peu moins depuis qu’elle l’aime un peu plus ? Mais les gens de justice ont-ils le temps de lire et d’aimer ? Dans sa lettre au président, la meurtrière avait écrit :
« Je ne fais du mal qu’à ceux que j’aime le plus au monde. »
Les trois inquisiteurs, qui n’avaient jamais entendu parler du mariage du Ciel et de l’Enfer, n’y virent qu’une preuve supplémentaire de sa perversité.
Dans le testament rédigé en même temps, elle faisait d’une codétenue – une pauvresse condamnée deux fois pour i*********e – sa légataire universelle. Barbey d’Aurevilly nous montre, dans un poème, le Cid retirant son gant pour serrer la main d’un lépreux. Mais, qui lit encore l’auteur des Diaboliques ? Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov s’agenouille devant Sonia la prostituée précisément parce qu’elle est une lépreuse sociale. Mais qui lit Dostoïevski ? Les trois justiciers virent dans son geste un dernier défi, une dernière provocation.
Nous vivons dans un monde d’aveugles moraux incapables de distinguer la grandeur de l’orgueil humain de la vanité mondaine. Au terme d’un délibéré d’une demi-heure, elle fut condamnée à la réclusion à vie. D’une certaine manière, les jurés populaires avaient mis en échec les juges qui voulaient sa mort.
À la prison des femmes de Haguenau, où elle est transférée, l’humanité lui apparaît enfin parmi ses nouvelles compagnes, prostituées, empoisonneuses et voleuses, plus vraies que les masques qu’elle avait rencontrés jusqu’alors. En prison, la vie est cruelle, certes, mais authentique. À La Roquette, elle s’était prise d’affection pour la plus coupable mais aussi la plus malheureuse des prisonnières. À Haguenau, elle se dévoua à celles dont l’avenir était sans issue et la nuit sans promesse de lendemain.
Six ans plus tard, libérée pour bonne conduite, elle termine ses études de médecine, interrompues. En 1962, diplômée, elle sollicite un poste d’interne au Maroc, à l’hôpital d’Essaouira, l’ex-Mogador. Sa demande est acceptée : une nouvelle vie commence. Très vite, elle rencontre un jeune ingénieur français qui s’occupe de recherches minières. Bientôt, il vient la chercher à la sortie de l’hôpital. Tout, désormais, va très vite. Un soir, ils sont assis face à face, comme souvent. « J’ai des choses très graves à te dire », commence-t-elle, et elle lui dit tout. Le lendemain, ils se retrouvent : « Je préfère ne plus te revoir, comprends-moi », dit-il.
Le dimanche suivant, le médecin de garde téléphone au médecin-chef :
- Venez vite. Depuis deux heures, on entend le même disque tourner dans l’appartement de Mlle X… Le médecin-chef accourt : la porte est fermée. On l’enfonce. Elle est étendue sur son lit, morte ; le disque tourne toujours, un enregistrement rare, un chant d’au-delà la joie et la souffrance, la Sonate 106 de Beethoven.
La nouvelle, à la fois de sa présence et de sa mort, me frappa de plein fouet. Je regrettai de n’avoir pas connu sa présence plus tôt ; j’aurais franchi la lourde porte de l’hôpital, et traversé le jardin rempli de fleurs, quand il en était encore temps, pour l’interroger à mon tour. Car, vous le devinez peut-être maintenant, pour moi, la justice a un visage de meurtrière. Juger n’est pas punir, ni même prévenir, comme disent de charmants humanistes. Juger, c’est comprendre, c’est aimer, et aimer qui vous ressemble le moins, car c’est cela qui vous révèle le plus de vous-même.
J’en voulais à ceux qui étaient responsables de sa mort, ses victimes sans courage, celui qu’elle avait dû tuer, l’autre qui s’était enfui parce qu’il ne supportait pas son regard et l’avait contrainte au suicide, par dégoût. M’interrogeant sur elle comme sur tous mes clients assassins, incendiaires ou sacrilèges, je me demandais à quel personnage de légende elle pouvait renvoyer et une voix dans la nuit m’a crié Penthésilée. Non pas l’Amazone d’Homère, blessée à mort par Achille et dont il s’éprend, mais l’héroïne de Kleist, qui tue et dévore le héros :
« Il est certes plus d’une femme pour se pendre tant, oh tant, que je te mangerai ! Mais à peine ont-elles dit ces mots qu’elles se sentent déjà rassasiées qu’au dégoût. Je n’ai pas fait ainsi, ô Bien-Aimé ! Lorsque, moi, je me pendais à ton cou, c’était pour tenir mot pour mot, cette promesse ».
Elle se tue ensuite :
« Maintenant, je descends en mon sein comme au fond de la terre et j’en extrais, aussi froid que du métal, un sentiment destructeur. Ce métal, je le purifie au feu de la détresse et l’y fais aussi dur que l’acier, puis je le plonge pour l’en pénétrer dans le poison corrosif du remords ; je le porte sur l’enclume éternelle de l’espérance et je l’affine et je l’effile en poignard, et à ce poignard enfin j’offre mon cœur ».