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Le DécaméronAu carrefour : d’une forêt, à l’endroit d’où partent quatre routes différentes, plusieurs Fleurs se rencontrèrent, parmi lesquelles on remarquait le Pois de Senteur, le Cactus, la Fleur de Pêcher, le Dahlia, la Sensitive, la Fuchsie, la Pervenche.
– Où allez-vous ? se demandèrent-elles les unes aux autres.
– Nous retournons chez la Fée aux Fleurs, répondirent-elles, mais nous avons perdu notre chemin et nous ne savons à qui le demander.
Il fut résolu qu’on enverrait le Pois de Senteur à la découverte. Au bout d’un quart d’heure le Pois de Senteur revint ; il avait grimpé à la cime des arbres les plus élevés, sans apercevoir autre chose que l’horizon qui verdoyait. Sans doute la forêt n’était pas habitée ; on n’y voyait pas même une cabane de bûcheron cachée dans la feuillée.
– Le Rouge-Gorge est mon ami, dit la Fuchsie ; il me fournira peut-être quelques renseignements.
– Eh ! seigneur Rouge-Gorge, sommes-nous bien éloignées du pays de la Fée aux Fleurs ?
Le Rouge-Gorge, au lieu de répondre, s’enfuit tout effrayé et disparut dans le buisson voisin.
– Je propose, s’écria alors le Dahlia, que nous nous mettions à la poursuite d’un papillon, et qu’après l’avoir fait prisonnier nous le forcions, en échange de sa liberté, à nous mettre dans la bonne voie.
– Attendons plutôt la nuit, reprit le Pois de Senteur : quand les sylphes viendront voltiger ici au clair de la lune, nous les appellerons, et c’est bien le diable si l’un d’eux ne consent pas à devenir notre guide, en reconnaissance du plaisir que plus d’une d’entre nous lui a procuré autrefois en le berçant dans sa corolle.
– Hélas ! murmura la Sensitive d’une voix dolente, ne voyez-vous pas que nous sommes des femmes et non des fleurs ! Les oiseaux s’enfuient à notre approche ; les papillons n’entendront pas notre langage ; les sylphes ne nous reconnaîtront plus. Il ne nous reste plus qu’à mourir dans cette forêt. Quant à moi, je ne saurais faire un pas de plus : les ronces ont déchiré mes pieds, mes mains frémissent au rade contact des buissons, je me soutiens à peine, et je me résigne à mon triste sort…
La Sensitive se laissa tomber ou plutôt s’affaissa sur le gazon.
– Eh quoi ! s’écria la pétulante Fuchsie, nous nous laissons abattre comme de véritables femmelettes ! Morbleu ! faisons contre fortune bon cœur. Il est impossible que la Fée aux Fleurs nous laisse mourir ainsi dans un bois. La nuit est loin, le loup aussi ; l’herbe est tendre, l’ombre fraîche, asseyons-nous, mes sœurs, et racontons-nous mutuellement ce que nous avons fait sur la terre. Ce récit nous amusera, et quand nous nous serons bien reposées, nous tenterons de nouveau la fortune.
Les autres Fleurs acceptèrent avec enthousiasme cette proposition.
– Qui de nous commencera ? demandèrent-elles.
– Moi, répondit le Pois de Senteur ; et il prit la parole dans les termes suivants :