Chapitre 7

3064 Mots
Un doute lui vint tout à coup. N’avait-elle pas, pendant qu’elle le regardait de cet air froid et distant, un petit sourire rusé tout au fond des yeux ? Pendant tout le jour il n’arriva pas à être fixé là-dessus. Mais le soir, dans sa chambre sombre, lorsque la tête de Pseuda lui apparut, plus lumineuse encore que les autres fois, il n’eut plus un doute : elle souriait furtivement, sournoisement. Alors la colère bouillonna en lui. « Que signifie ce sourire ? cria-t-il menaçant, c’est un langage équivoque. Je réclame de toi une explication loyale. Pseuda, je t’ordonne de me dire pourquoi tu ris de moi perfidement ? » Pas de réponse ; mais il vit apparaître derrière le sourire furtif une expression moqueuse qui s’accusait de plus en plus. Un cri de rage lui échappa : « Femme sans cœur, ne te moque pas de moi ! C’est assez que tu me poursuives de ta haine empoisonnée, jour par jour, heure par heure, sans trêve ni repos, me lançant des pierres quand je me noie. Mais tu ne te moqueras pas, entends-tu, tu ne te moqueras pas, parce que je te le défends ! » Mais le sourire ironique persista, comme s’il n’eût rien dit, et tout d’un coup, au-dessus du visage lumineux, apparut une petite oriflamme triomphante agitée par une main invisible. « Pourquoi triomphes-tu ? s’écria Victor. Quelle victoire as-tu remportée sur moi ? Laquelle ? je t’en prie. » Cette fois encore il sembla qu’il n’eût pas parlé. L’oriflamme demeura, et, nouvelle méchanceté, le sourire moqueur passa des yeux aux coins de la bouche qui se contractèrent en un ricanement insolent. Le ricanement se fit toujours plus diabolique, et… peu à peu le visage humain se transforma en une sorte d’oiseau moqueur et infernal, qui se trouvait garder en même temps les beaux traits de Pseuda. C’en fut trop pour le bon sens de Victor. « Va-t’en, fantôme ! » hurla-t-il en lui montrant le poing. Il lui sembla que le fantôme se brisait en morceaux et s’éparpillait de tous les côtés. Mais, lentement, lentement, il vit les fragments reparaître : ici la petite oriflamme triomphante, là, l’oiseau moqueur et diabolique, et enfin le beau visage humain de Pseuda. Ils se rapprochèrent, sans se réunir toutefois, et, au lieu d’un seul fantôme, Victor en vit trois autour de lui. Alors il fut saisi d’une angoisse sans nom. « Victor, que signifie cela ? Serais-tu devenu fou ? » Et il s’interrogea : « Quel est le sûr indice de la folie ? » C’est qu’on prend des fantômes pour la réalité, au lieu de les considérer comme des produits de l’imagination. Fais-tu cela ? – Non, je sais fort bien que je n’ai devant moi qu’une fantasmagorie trompeuse, mais ma volonté n’arrive pas à repousser ces visions, parce que je suis en proie à une imagination démesurée. – Alors, bon ; laisse ta fantaisie créer des visions, et ne t’en préoccupe plus ! » Là-dessus, Victor se coucha tranquillisé. Le lendemain matin, lorsqu’il ouvrit les yeux dans la demi-obscurité, et que la conscience, puis le souvenir, émergèrent lentement des brumes de son cerveau, – il s’aperçut que de nouveau le fantôme était là ! – Mais alors ? Cela allait donc continuer ? – Cela continua. Depuis ce moment-là, son existence ne fut plus qu’une lutte incessante, contre son imagination, un effort continu pour s’expliquer l’hallucination, la crainte angoissée de confondre l’illusion avec la réalité. Effort épuisant et terrible, qui ne lui laissait plus de pensée pour autre chose, travail à la fois nécessaire et désespérément vain : nécessaire s’il voulait échapper à la folie, vain parce que le calme conquis avec une peine infinie était détruit dans l’heure qui suivait. Rien n’y faisait. Du matin au soir l’infernal trio planait autour de lui, sans pitié, sans lui laisser le temps de respirer. Au lieu de s’évanouir il grandissait, jusqu’à devenir géant, monstrueux… Le soir, dans les ténèbres, il grimaçait de tous les coins de la chambre ; le jour, Victor le voyait aux fenêtres, sur les toits, sur les collines, partout… Il ne devint pas fou, mais furieux. Il lui arriva de parcourir les bois en criant de rage ou de grincer des dents sauvagement à la face d’un interlocuteur paisible, parce qu’il avait aperçu, entre cette personne et lui, le diabolique fantôme. Et tout au fond de lui-même il sentait couler incessamment un torrent sombre, comme une encre noire teintée de sang, qui semblait s’échapper d’une blessure… Un soir, enfin, il fut vaincu par la fatigue. Cette fois il n’en pouvait plus ; il ne savait plus que devenir. Il eut alors une vision : à ses côtés se tenait un étranger noble et beau, qui lui posa la main sur l’épaule en disant simplement : « Victor ! » Victor le regarda douloureusement ; puis baissant la tête, il appuya son front sur ses mains. – Je veux être bon, murmura-t-il enfin. C’est la seule chose que je comprenne encore. – Oui, sois bon, dit l’étranger d’une voix consolante ; tout le reste – folie ou pas – importe peu. À ces mots, Victor sentit tarir en lui le torrent sombre, comme une encre noire teintée de sang, qui s’échappait de la blessure. Mais les fantômes continuèrent à l’obséder comme auparavant. C’était un jeudi soir. Le samedi matin, il vit dans la rue Pseuda en personne. Elle le devançait, séparée de lui par quelques passants. « Ah ! je te tiens enfin ! » souffla-t-il ; et comme un loup avide de sa proie, il la suivit rapidement. À ce moment-là, Victor sentit les yeux du bel étranger fixés sur lui : « Ne crains rien ! répondit-il mentalement ; ni parole dure, ni remarque déplacée ; je ne veux que regarder au fond des yeux l’ennemi perfide qui me nargue du fond de l’invisible. » Mais lorsqu’il l’eut rejointe, il resta immobile, muet de stupeur. Comment ? Ce n’était que cela ! – Une silhouette rétrécie, misérablement limitée, ridiculement petite – le tout n’avait pas un mètre quatre-vingts ; – autour d’elle plus rien de fantastique ni de grimaçant, plus de fantômes ni d’hallucinations !… Que son chapeau était laid ! Et quelle apparition piteusement dépouillée de tout surnaturel ! *** *** *** Dans cette rencontre, Victor avait trouvé le talisman contre les sortilèges de Pseuda. Il suffisait qu’il la vît en personne devant lui pour que c’en fût fait de ses tours de magicienne. Visiblement elle le craignait, pensait-il, car à la ruse s’allie presque toujours la lâcheté. Il recommença donc à se rendre chez elle aussi souvent que possible, et il s’efforçait de la fasciner de ses regards menaçants, épiant son visage comme le chat en arrêt devant le trou d’une souris. Une chose l’intriguait, à vrai dire : il eût bien voulu savoir comment s’effectuait l’enchantement. Une tête de femme qui se transforme en tête d’oiseau, cela ne se voit pas tous les jours. Pour la surprendre dans une de ses métamorphoses, il tenta parfois, lorsqu’elle s’y attendait le moins, de la regarder avec la promptitude de l’éclair. Mais en vain ; elle était plus rapide que lui. Quant aux fantômes, se voyant démasqués et sentant qu’ils avaient trouvé leur maître, ils abandonnèrent la partie. Après s’être montrés encore une ou deux fois, sans conviction et pour sauver la face, ils cessèrent complètement d’apparaître. La situation aurait pu rester la même, indéfiniment. Mais il arriva qu’un soir, en l’absence de son mari, Victor et un autre visiteur étant chez elle, Mme Wyss se mit à faire de la musique. Après avoir chanté un certain nombre de choses insignifiantes, elle eut l’idée de choisir l’air qu’elle avait chanté à Victor autrefois, au temps de la Parousie. Elle le fit sans malice, cet air ne représentant pour elle qu’un simple morceau de musique pareil à tout autre. Victor, devant la profanation imminente de ce qui lui semblait son bien le plus sacré, sentit une douleur folle se déchaîner en lui. Souiller d’un vulgaire attouchement l’or éternel de la Parousie ! Rouvrir la tombe de Theuda, sa fiancée, aux yeux d’un étranger ! – Et cela sans émotion, simplement pour se distraire, et lui, Victor, étant présent ! Était-ce brutale inconscience ou méchanceté raffinée ? Peu habile, d’ordinaire, à manier la parole, Victor perdait complètement la voix lorsqu’il se trouvait dans un état d’excessive émotion. Avec une horreur muette il suivit des yeux Pseuda, pendant qu’elle cherchait parmi la musique, en sortait le cahier, le même qu’autrefois, seulement un peu jauni aux tranches, et l’étalait sur le piano d’un geste indifférent. Lorsqu’elle recula de quelques pas, prête à chanter, il retrouva la voix par un v*****t effort, et s’élançant en avant : – Vous ne chanterez pas ce chant ! ordonna-t-il. Il avait eu l’intention d’exprimer un désir suppliant ; mais sa douleur et son indignation avaient transformé cette prière en un commandement impérieux. Elle rougit de contrariété. – Je voudrais bien savoir, dit-elle, provocante, qui a le droit de m’interdire de chanter ce qui me plaît ! – Moi ! gémit-il sourdement. Alors, et seulement alors, elle eut réellement envie de chanter cet air-là, pour braver la présomptueuse défense de Victor. Elle entonna donc le chant de la Parousie. Oui, vraiment, elle le chanta, sans pitié, un temps infini, de la première note jusqu’à la dernière… Victor dut rester assis là et supporter. Il eut la force de se contenir, il ne fit pas un mouvement. Mais à peine eut-elle terminé qu’il se leva, les yeux chargés d’un courroux passionné, se tint debout devant elle et lui jeta tout son mépris dans un regard. Mais le regard de Pseuda le menaça en retour. « Halte-là ! semblait-il dire, malheur à vous s’il vous échappe jamais un mot irrespectueux ! » Non, cela ne pouvait plus continuer ainsi. Quelque chose de décisif devait arriver. Mais quoi ? Victor interrogeait, anxieux, ses pressentiments. Pour affirmer sa personnalité aux yeux de la rebelle, il fallait tout d’abord que Victor la rencontrât, et cela fréquemment, voire régulièrement ; car les avantages personnels ne sont pas une arme à longue portée. Mais où la verrait-il ? Quelle question ! Rien de plus simple. Chez elle, naturellement. À quoi servirait sans cela un mari-substitut ? Et celui-ci ne l’avait-il pas invité ? Le directeur Wyss reçut Victor le plus cordialement du monde, et s’entretint une bonne heure avec lui sur des questions scientifiques. Sa femme, par contre, à qui s’adressait la visite, resta invisible, et Victor l’ayant aperçue au moment du départ, elle le gratifia d’un salut si glacial qu’il comprit aisément : il était prié de lui épargner ses visites. Il ne réussirait donc pas de cette manière-là. Il fallait qu’il tentât de la rencontrer chez des tiers. Il s’informa des milieux qu’elle fréquentait. Tous les renseignements concordaient : ses relations se bornaient presque exclusivement à la société de l’Idealia. Victor poussa un profond soupir : l’Idealia, il en avait déjà tâté, chez la femme du conseiller Keller ! « Allons, du courage ! se dit-il. Ce sont, au fond, de braves gens, très aimables ; ils ont même, chose rare, la politesse du cœur, en dépit de la pédante culture d’école primaire qu’ils étalent. Qu’aucun d’eux ne m’ait laissé voir de ressentiment au sujet de l’affaire Kurt, c’est déjà un bon point. Donc, avec un peu de bonne volonté… » Dédaignant alors toute autre invitation, négligeant son amie, Mme Steinbach, Victor se joignit aux réunions de l’Idealia, armé par avance de longanimité pour affronter les pires désagréments de la cordialité. Les membres de l’Idealia, eux aussi, vinrent au-devant de lui avec bonne volonté. Mais cette harmonie superficielle ne put résister longtemps à l’opposition foncière des tempéraments. D’abord il y avait chez Victor ce penchant inné – ou acquis – à l’isolement, qui le faisait frémir devant toute espèce de groupement humain. Et il s’agissait cette fois d’une « Société » ! Et qui, pour comble, portait le nom l’Idealia ! Quant aux habitués de ce cénacle, ils prétendaient trouver chez tout le monde deux qualités essentielles que Victor, malheureusement, ne leur apportait pas : une éternelle soif de culture et un insatiable appétit de musique. Sans musique, ils étaient aussi décontenancés que des Bédouins dont les chameaux ont pris la fuite. « Ne voulez-vous pas nous jouer quelque chose ? » se demandaient-ils perpétuellement les uns aux autres. Et ce quelque chose faisait bondir Victor de sa chaise. Pourquoi pas, tout aussi bien : « Voulez-vous nous « parler » quelque chose ? » Pour ce qui était de la culture, l’opposition entre eux et lui était encore plus tranchée. Eux « s’intéressaient » à tout, et Victor à rien, et cela parce que son âme, déjà pleine à déborder d’images et de visions poétiques, se refusait à recevoir quelque chose du dehors. Mais il lui manquait avant tout les conditions premières de ce genre de sociabilité aisée et familière qui était le leur : les stricts devoirs d’une profession définie, la vie de famille avec ses soucis et ses fatigues, et par suite le besoin de délassement et de détente. Bref, c’était l’antagonisme, vieux comme le monde, de l’esprit bohème et de l’esprit bourgeois et familial. Le fait que Victor attendait sans pouvoir agir – ce qu’il attendait, c’était la conversion de Pseuda – était à lui seul propre à troubler sa quiétude intérieure ; car l’esprit de l’homme n’est pas fait pour l’inaction. Ainsi, au lieu de l’accommodation souhaitée et de la bonne entente espérée, il se produisait de part et d’autre un sentiment de malaise. Victor leur paraissait « inconfortable », et lui se sentait gêné au milieu d’eux. Il se donnait, il est vrai, toute la peine du monde pour dissimuler ce malaise et ne pas jouer le rôle de l’homme noir. Mais c’était peine perdue ! – Comment vous trouvez-vous ici ? lui demandait-on. Vous êtes-vous un peu fait à notre vie ? – Oh ! tout à fait ! assurait-il avec empressement. Et par devers lui, il gémissait comme une baleine prise au harpon. Chacun, alors, commença à l’entourer de sollicitude, à l’encourager de la façon la plus banale, et sur l’air bien connu de « C’est votre propre faute ! » Sous chaque parole consolante se dissimulaient quelques conseils distillés goutte à goutte : ainsi dans certaines saucières à bec double l’orifice supérieur laisse passer la graisse et l’autre le jus. C’était l’assaut ininterrompu de sa personne à l’aide d’expressions comme « vous devez », « vous devriez », ou bien « vous ne devez pas », « vous ne devriez pas ». Que « devait-il », que ne « devait-il pas », d’après eux ? Il ne devait pas « se laisser aller », « se replier sur soi-même », « se recroqueviller ». Il devait « se dominer », « sortir de lui-même », « secouer sa léthargie », et puis, avec le temps, peut-être se marier ; pourquoi pas ? Et avec une femme de poigne et d’initiative, qui pût le tirer par force de sa « léthargie » ; – décidément ils y tenaient, à ce mot ! – En attendant, il fallait profiter des ressources variées que lui offrait « notre ville ». Ou n’avait-il vraiment pas le sens des choses élevées ? Ainsi, jeudi prochain, il y aurait une intéressante causerie sur « l’amour chez les anciens Germains » ; et dimanche on entendrait un violoniste de sept ans, non pas, bien entendu, un de ces petits prodiges si déplorablement anormaux, – ils seraient les derniers à admirer une de ces plantes de serre chaude, – mais un artiste authentique, réellement, divinement doué ! Et lui, Victor, ne chantait-il vraiment pas ? Ne jouait-il pas de quelque instrument ? Une bonne idée : pour le 4 décembre, anniversaire de l’Idealia, Kurt monterait un Festspiel. Ne pourrait-il y tenir un rôle ? Celui du Vieillard de la Mer, ou bien le Nain de la Montagne ? Et pourquoi ne se faisait-il pas recevoir membre de l’Idealia ? Ne serait-il pas bien plus naturel et plus cordial de tutoyer ces messieurs, comme ils le faisaient tous entre eux ? D’autres fois on tentait de « l’égayer ». Organisait-on une sauterie ou un petit jeu de société, la bague, l’assiette tournante, quelqu’un le tirait vivement par la manche : – Allons ! venez nous aider. Et ne faites pas une mine si désespérée ; il n’est pas nécessaire d’être toujours si solennel ! Mais tout cela était en pure perte. Victor se révélait de plus en plus comme un « égoïste », un être qui chante en fa mineur quand les autres entonnent en do majeur, un « réaliste » endurci, ne voulant s’intéresser à rien, mais à rien ! En outre, d’une ignorance véritablement révoltante ; il n’avait même jamais lu le Tasso de Gœthe ! Leur ton se fit alors plus âpre. Aux conseils et aux exhortations s’ajouta le blâme, toujours en toute bonne amitié, bien entendu ; – le blâme n’estil pas la plus incontestable preuve d’amitié ? – Avec les meilleures intentions, et à seule fin de le mieux adapter à l’Idealia, ils s’ingéniaient sans arrêt à corriger quelque chose en lui, à peu près comme un conseil de famille se réunit autour d’une malle pour l’emballage d’un frac ; l’un veut plier la manche comme ceci, l’autre comme cela, le troisième veut relever le col, le quatrième retourne les pans ; deux autres pressent délicatement sur le tout avec le genou et le poing et, pour finir, Virginie, la petite bonne, s’assied sur le couvercle. Malheureusement il se trouva que Victor éprouvait une répugnance très nette à se laisser « revoir et corriger », jugeant qu’il s’acquitterait bien mieux tout seul de ce soin. Ce qu’il supportait le plus impatiemment, c’étaient les tracasseries visant son extérieur. C’était une pluie de menues critiques, d’incessantes allusions, un continuel épluchage de sa personne. Rien en lui n’était bien, de la tête aux pieds : ni ses cheveux, ni la coupe de sa barbe, ni son langage, ni sa prononciation, ni ses vêtements, ni sa chaussure ; et puis on n’arrivait pas à se consoler de ses cols de chemise ! Et les timides essais de Victor pour répondre sur le même ton furent assez mal accueillis.
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