Pas de succès non plus en amitié ! Il fallait trouver autre chose. Le théâtre ? Mais celui de cette ville, parlons-en ! Du reste Victor n’aimait pas le théâtre. La musique, peut-être ? Essayons d’un concert. Mais, ô malheur ! Elle s’y trouvait, assise aux premiers rangs, et subitement tous les instruments se mirent à jouer faux. Quant aux visites, Victor en perdait le goût, car, où qu’il allât, on l’entretenait d’une certaine dame Wyss : « Vous ne savez rien de neuf sur Frau Direktor ? » Il regardait le plafond comme pour y retrouver péniblement un souvenir : « Frau Direktor ? Où ai-je entendu ce nom ? » Dans la rue même on l’arrêtait pour lui demander des nouvelles de cette personne dont il ignorait pourtant tout à fait l’existence. Ah ! non, vraiment. Il savait qu’il y a des femmes importunes, mais de la glu aussi insolemment tenace… il ne l’aurait pas cru possible ! Oh ! ces petites villes, où l’on retombe éternellement sur les mêmes personnes ! Et quand ce n’est pas sur elles-mêmes, c’est encore sur leur nom qu’on trébuche. Où s’enfuir pour échapper à cette inévitable femme de directeur ? Sortir de ville, se sauver bien loin, à la campagne, où les chèvres du moins ne savent rien d’elle ? Et pourquoi pas, après tout ? Il se rappela avoir entendu Pseuda s’exclamer : « C’est curieux ! De toute ma vie je ne suis jamais allée à Lengendorf ! » Cet endroit était donc vierge de souvenirs, net de la présence de Pseuda ! Victor prit le train, et s’en alla à Lengendorf. Arrivé là, pour jouir plus à fond, plus consciemment de la non-présence de Pseuda, il s’accorda à lui-même le luxe d’une petite comédie raffinée : à peine descendu du train, il se rendit auprès du chef de gare, et le pria avec une excessive politesse de bien vouloir lui donner un renseignement. Il était venu, dit-il, à Lengendorf pour voir une certaine dame Wyss ; aurait-on l’obligeance de lui indiquer le chemin de sa maison ? Le chef de gare eut l’air étonné, hocha la tête et appela le caissier à son aide ; celui-ci consulta le portier et le portier s’adressa au domestique de l’hôtel du Cerf, puis au cocher de la Cigogne. Aucun d’eux ne connaissait le nom de Mme Wyss. Un agent de police et quelques habitants se joignirent au colloque. Tous furent unanimes : ils regrettaient, mais à Lengendorf il n’y avait point de dame de ce nom ; et ils considérèrent Victor d’un air compatissant. Celui-ci triomphait en son for intérieur. « Eh bien, importune et prétentieuse petite personne, tu vois que les gens ne soupçonnent même pas ton humble existence. En vertu de quoi te crois-tu donc si extraordinairement importante ? » Ces braves gens de Lengendorf, qui ignoraient jusqu’au nom même de Pseuda, lui prirent tout de suite le cœur ; et bienveillant comme un prince descendu incognito dans une petite ville, il charma tous ceux qui se trouvèrent sur son passage par son affabilité prenante. Tout le jour il joua le rôle du bon empereur Joseph ; et ce n’était pas uniquement un rôle : il les aimait réellement, tous ces honnêtes, ces estimables Lengendorfiens qui ne se doutaient pas de l’existence de Mme Wyss. Combien ravissant était ce coin de pays où elle n’avait jamais mis le pied, les sommets boisés de ces collines où son regard ne s’était jamais posé ! Comme on respirait bien dans ce bon air ! Entré à la Cigogne, Victor se livra auprès de l’hôtelier à un éloge si exalté du climat de Lengendorf, que celui-ci en conçut subitement les espoirs les plus hardis – avoir à Lengendorf une « industrie des étrangers ! » – et qu’il chuchota à l’oreille de Victor des offres avantageuses pour le cas où une cure d’air lui sourirait l’été prochain. Victor eut même peine à lui faire accepter le prix de son dîner, et lorsqu’il partit, le soir, il se trouvait avoir tout le village pour ami, depuis le médecin et le pasteur jusqu’aux chiens de garde et aux valets de ferme. Pendant tout le trajet en chemin de fer, il eut le cœur plein d’une béatitude attendrie, car il avait rarement vécu des heures aussi sereines. Décidément, jusqu’ici, il avait fait trop peu de cas des gens de la campagne ! *** *** *** Descendu du train, Victor, distrait, perdu encore dans le rêve de cette idyllique journée, se frayait un chemin au travers de la foule, quand il aperçut dans un groupe – encore… Dieu, que c’était irritant ! – Pseuda en conversation avec le professeur Pfinninger. Et c’en fut fait de l’agréable sentiment qu’elle n’existait pas ! « Voyons, pensait-il, où sont, dans tout cela, les lois naturelles et la logique ? Si elle n’existe pas, je ne saurais la voir ; si je la vois, c’est donc qu’elle existe. Mais elle n’existe pas ; comment puis-je donc la voir ? Il faudrait un sophiste pour en sortir. Je ne sais plus qu’un moyen : me verrouiller dans ma chambre, et bien habile si elle entre par le trou de la serrure ! » Arrivé chez lui, il ferma donc sa porte à clef, s’allongea sur le sofa, et se mit à se tourner les pouces. Après être resté ainsi un moment, il crut distinguer au fond de la pièce une sorte de nuage lumineux ; le nuage se condensa de plus en plus, puis un visage humain s’en détacha, brillant d’un vif éclat, toujours plus distinct et toujours plus beau… le visage de Pseuda. Victor se mit alors à lui parler doucement, sérieusement : « Pseuda, je fais appel maintenant à ton sentiment de justice et d’équité. Je n’ai pas d’objection à ta haine, à ton aversion ; les rues, la ville, le monde extérieur, je te les abandonne ; mais respecte du moins ma paix domestique et ne viens pas me poursuivre jusque dans ma retraite ! » Ces paroles restèrent sans effet ; et sa sœur l’Imagination persista à jouer à Victor des tours fantasmagoriques. Depuis ce moment-là, et sauf dans de rares intervalles, il vit continuellement la tête de Pseuda qui flottait dans l’espace, surtout le soir, quand le crépuscule envahissait la chambre. Que pouvait-il y faire ? Toujours et partout, il semblait condamné à avoir devant les yeux cette nullité obsédante et prétentieuse ! « Après tout, conclut-il enfin, un petit inconvénient n’est pas un désastre. D’autres ont des mouches dans leur chambre : moi j’aurai Pseuda. » Et il prit le sage parti de s’accommoder de cette toute-présence. Mais un soir, une nouvelle vint le frapper comme une bombe ! Mme Wyss était malade, avait annoncé la servante en rentrant. Quand Victor fut remis de sa première stupéfaction, il ressentit un v*****t trouble intérieur : il lui semblait qu’une fourmilière s’agitait au-dedans de lui. Quelle attitude allait-il adopter en face de cet événement ? Il ne pouvait être question d’y prendre une part affectueuse ; loin de lui cette idée ! Son ennemie, l’empoisonneuse d’Imago, celle qui avait trahi la Parousie ! D’autre part, il ne pouvait faire autrement que de la plaindre sincèrement ; elle était, malgré tout, dans ce moment, une créature souffrante. Mais où se trouvait la ligne de démarcation, le juste milieu à tenir ? Question difficile, et peut-être dangereuse à résoudre pour son cœur ! S’il plaignait trop Pseuda, cela prouverait qu’elle ne lui était pas indifférente, et s’il sympathisait trop peu, il se montrerait dur et haïssable. Il s’échauffa à ce sujet jusqu’à minuit, sans en être plus avancé. Et puis… ô malheur ! Si par hasard la maladie était grave ? Et si même, à la fin ?… Non, ce serait vraiment une trop noire méchanceté du sort que de le forcer, par un tour aussi lâche, à s’attendrir sur cette perfide créature ! Il passa l’autre moitié de la nuit à jeter au Destin une prière angoissée, afin que Pseuda pût guérir, et qu’il ne fût pas obligé de lui vouloir du bien. Ce v*****t conflit intérieur l’avait si fort secoué, qu’il se leva le matin à moitié malade lui-même. Négligeant son déjeuner, il courut tout de suite à la rue de la Cathédrale. – Comment va votre femme, substitut ? Rien de grave, j’espère ? cria-t-il avec anxiété au directeur Wyss, avant même de l’avoir salué. Celui-ci eut l’air étonné : – Pourquoi cette question ? Elle n’est pas malade, tout au plus une rage de dents. Mais pourquoi m’appelez-vous « substitut » ? – Oh ! rien, ce n’est rien… cria Victor radieux ; et il s’enfuit, soulagé. Le sort avait exaucé sa prière ! Mais les rages de dents, si elles sont sans danger, font cependant bien souffrir. « Ah ! Victor, une bonne inspiration ! en reconnaissance de ce que Pseuda ne soit pas malade, bien que tu sois en guerre avec elle, tu vas faire quelque chose pour elle. La guerre peut être chevaleresque, après tout. Donc, pendant qu’elle souffre, tu souffriras aussi, et du même mal qu’elle. Voilà qui est gentil ! C’est ce qui s’appelle une guerre courtoisement menée ! » Il s’en alla donc sonner chez le dentiste Effringer, dont il ne connaissait déjà que trop la maison, et le pria de lui arracher une certaine dent. – Mais cette dent est parfaitement saine ! Vous entendez, sans doute, la vieille molaire gâtée tout à côté ? Celle-là ne serait pas à regretter, assurément. Victor luttait avec sa conscience. Était-ce bien d’associer à la douleur une idée utilitaire ? À la fin il se décida pour la vieille racine, de préférence à la dent saine. Mais lorsque le dentiste voulut insensibiliser la place, la conscience de Victor cria pour la seconde fois : « Honte à toi, Victor ! Tu étais venu ici dans l’intention de souffrir avec Elle, et maintenant tu marchandes lâchement ta douleur ! » Il avait grand’honte ; mais considérant le vilain aspect de la pince, il trouva plus prudent, puisqu’elle lui était offerte sans qu’il l’eût réclamée, d’accepter la piqûre consolatrice. Seulement, pour mettre sa conscience à l’aise, il se fit arracher, toujours à l’aide du calmant, une seconde dent également gâtée. Revenant ensuite chez lui, Victor n’arrivait pas à résoudre cette question : venait-il, oui ou non, d’accomplir un acte remarquable ? Ce n’était certes pas chose ordinaire que de se faire arracher deux dents parce qu’une autre personne souffrait. D’autre part, la perte de deux dents cariées ne représentait pas le plus pur et le plus immaculé des sacrifices, et supporter la douleur à l’aide d’un calmant, c’était là un martyre pour lequel le pape l’eût difficilement canonisé. Tout à coup il se sentit faible, et fut pris d’un grand désir de s’asseoir. N’étant pas un habitué des cafés, il ne songea pas à cette ressource, et ne trouva rien de mieux, malgré l’heure inusitée, – il était un peu plus de neuf heures, – que d’aller demander l’hospitalité à des amis. La femme du Dr Richard habitait sur son chemin ; il y entra et la pria de l’excuser : il ne se sentait pas très bien. Elle l’accueillit avec une sollicitude empressée, et l’obligea à s’étendre sur le sofa et à prendre un petit verre de malaga, qui le réconforta. Puis, comme il remerciait et voulait partir, elle le persuada de rester encore. Il était là depuis une demi-heure environ, lorsque entra, en manteau et en chapeau, une jeune fille à l’air vif et pétulant. – Cette jolie demoiselle, dit Mme Richard à Victor, doit vous être particulièrement sympathique, – elle est d’ailleurs sympathique à chacun, – car elle doit l’existence à Frau Direktor Wyss. Puis elle fit les présentations : – Mlle Marie-Léona Planita, la meilleure pianiste de notre ville, et en même temps, comme vous voyez, la plus charmante petite créature qui ait jamais tourné la tête à un homme. – En effet, je ne serais pas ici sans Mme Wyss, confirma Mlle Planita, – et un éclair de reconnaissance flamba dans ses yeux, – et je ne ferais pas autant de sottises dans la vie et de fautes dans mes gammes. Oui, ajouta-t-elle en riant, elle m’a tenue sur les fonts baptismaux ! Mme Richard mit Victor au courant en deux mots : c’était pendant leur temps d’école ; un jour, comme elles étaient au bain, Marie-Léona avait perdu pied dans un endroit trop profond, et la belle Theuda – chacun l’appelait déjà ainsi – l’avait retirée de l’eau. – Elle a sauté dans l’eau tout habillée, ajouta Mlle Léona, un, deux, trois ! comme si c’était la chose la plus simple du monde. Je vois encore son regard ; je le rencontrai tout à coup devant moi comme je battais l’eau de mes mains et ne pouvais plus crier, la bouche remplie d’eau. Avant même d’avoir eu le temps de me noyer, j’étais de nouveau de ce monde ! Mais ensuite je me suis sentie mal… mal… je ne vous dis que ça ! Oui, la musique est une belle, très belle chose ; je suis la première à le sentir avec admiration et reconnaissance. Mais toute la musique du monde n’égale pas en beauté cet unique regard, le regard qu’elle a eu en me criant : « Courage, Marie-Léona, je viens à ton secours ! » Une demi-douzaine de jeunes filles se baignaient tout près de moi et n’auraient eu qu’à étendre la main pour m’aider ; pas une d’elles ne m’a vue ; elles m’auraient toutes laissée me débattre jusqu’à épuisement ! Et ni Theuda ni moi ne savions nager !… Comment nous n’avons pas coulé toutes deux, je n’y comprends rien encore aujourd’hui ! Pendant ce récit Victor faisait la mine consternée d’un paysan qui verrait un météore tomber devant sa charrue. Comment cette méchante Pseuda était-elle capable d’un si noble oubli d’elle-même ? Peut-être réservait-elle toute sa méchanceté pour lui ? Mais alors, pourquoi lui ? Mille pensées se croisaient impétueusement dans son esprit ; mais pour l’instant il ne lui était pas possible de réfléchir tranquillement : il fallait qu’il regardât toujours à nouveau cette mignonne jeune fille fraîche et vive, qui, sans Mme Wyss, reposerait depuis longtemps dans la pourriture du tombeau… Et lorsque Mlle Planita se leva pour partir, afin de pouvoir contempler plus longtemps cette personne touchée du miracle, il demanda : – Puis-je vous reconduire chez vous, mademoiselle Lazare ? Elle se mit à rire : – Lazare ! en effet, on pourrait avec raison m’appeler ainsi. – Ah bien ! je ne me fais plus de souci pour Victor, plaisanta Mme Richard : lorsqu’il peut ramener chez elle une jolie femme, il est guéri instantanément.
Ayant pris congé de Mlle Lazare, Victor reprit le fil de ses pensées : « Si j’avais été sur le point de me noyer, elle ne m’aurait pas tendu la main, à moi ! Oh ! non, elle m’aurait bien plutôt lancé des pierres à la tête ! Mais halte ! qui vient là ? je croirais presque… En vérité, c’est elle, Pseuda en chair et en os ! Et toute fraîche et joyeuse, en apparence. Pas même le classique et tragique bandeau de ouate autour des oreilles. » Voilà qui donnait à penser : en sacrifiant deux de ses dents, avait-il calmé les tourments de Pseuda ? Idée folle, en somme ; et cependant ce n’était pas tout à fait impossible. Pénétré du mérite de son acte, Victor s’approcha d’elle un peu plus confiant que d’ordinaire ; il attendait presque un petit mot de remerciement. Mais elle, elle le dévisagea comme un étranger, d’un air positif et distant. Puis elle se détourna, et penchée sur la vitrine d’un magasin de modes, elle se mit à examiner attentivement les chapeaux jusqu’à ce qu’il eût passé. « Bon ! elle ne me salue même plus, à présent ! Il ne manquait plus que ça ! » Victor leva les épaules avec un souverain mépris : « Voilà le monde ! Pendant que tu te prives de sommeil, que tu empoisonnes tes nuits à cause d’elle, elle se refuse simplement à te saluer ! » La conduite de Pseuda lui parut si vile, qu’il se cuirassa d’une noble indifférence afin d’en chasser le souvenir. C’était pourtant révoltant ! L’indignation lui remontait, plus violente à chaque pas, et des pensées amères lui venaient, qui lui causaient presque une douleur physique. Oui, c’était ainsi, toutes les cruautés pour lui, toutes les gentillesses pour autrui. Car enfin, lorsqu’on y pense, il fallait une perversité noire pour jeter des pierres à un homme qui se noie ! Il continuait ainsi à ruminer ses griefs. Et le comble de l’ironie, c’est qu’elle lui avait paru plus belle que jamais, maintenant qu’il savait l’histoire de Mlle Lazare !