V

2496 Mots
VC’est sur la place d’Armes que se séparèrent Clet et le docteur Galzain emmenant son curieux passager. Le maréchal des logis souhaitant avoir au plus tôt les résultats de l’autopsie, le docteur joua du fouet sur la croupe de son cheval. Les femmes et les enfants cessèrent de remplir leurs brocs à la fontaine et suivirent des yeux la carriole. Plutôt que de rejoindre directement la gendarmerie par la rue Dumont d’Urville, Clet préféra longer le port. Il lui fallait réfléchir et mettre de l’ordre dans ses idées. Il suivit le quai Pénéroff, saluant de la tête ou d’un discret signe de la main, selon qu’il croisait un marin ou un boîtier, un usinier ou un armateur. À sa gauche, se trouvait le bassin d’échouage. Les bateaux de pêche y pénétraient à marée haute, en empruntant un passage entre deux môles. Les extrémités de ces deux môles, dont l’un partait de la place d’Armes et l’autre de la digue protégeant les embarcations au port, étaient arrondies, afin d’éviter de gros dégâts en cas de mauvaise manœuvre, et s’appelaient les demi-lunes. À marée basse, une odeur écœurante s’échappait de ce bassin : certaines usines rejetaient là leurs déchets de poissons, sans parler des habitants du quartier qui venaient le matin y vider leurs seilles1. Avisant des peintres face à leur chevalet, là-bas, à l’extrémité du bassin, Clet se souvint de la visite ratée du matin. Guillou et Deyrolle n’étaient sûrement pas encore rentrés de Quimper, mais il pouvait le vérifier. Hélas non ! Les deux compères ne faisaient pas partie de la douzaine de peintres présents, principalement des américains. Il obliqua dans la rue Duquesne. Dans ce quartier des usines, même si l’activité était encore faible, l’odeur appétissante des sardines frites lui rappela qu’il n’avait rien mangé depuis le petit-déjeuner. Il hâta sa monture et arriva au trot à la brigade. — Rien de spécial, les gars ? demanda-t-il. Les réponses négatives le rassurèrent et il décida de s’accorder un peu de répit. — Tant mieux ! Je monte manger vite fait. Pendant ce temps, Corentin, tu fonces à Quimper. Demande à parler au commandant de compagnie et annonce-lui un décès à l’arme blanche, sans doute un couteau. Le temps que tu reviennes avec un officier, j’aurai couché sur papier les premières constatations. * Tout en mangeant, il écoutait sa femme. Leurs deux garçons avaient quitté leurs braies et portaient depuis déjà quatre ans pour l’aîné et deux pour le cadet, des pantalons. Ces presque jeunes hommes ne réclamaient plus la continuelle présence maternelle et elle s’ennuyait à la maison. Elle avait appris par une voisine qu’on embauchait chez Courtin. Elle voulait travailler. Le visage fermé, Clet mordit dans le pain tendre. — C’est dur, l’usine. Es-tu vraiment certaine de ton choix ? — Je ne suis pas fainéante, s’offusqua Eugénie. Si d’autres le font, je peux aussi le faire. — Oui, bien sûr ! Mais… Es-tu prête à souffrir des moqueries des autres femmes ? Je les connais, tu sais. Elles te feront payer d’être la femme d’un gendarme. — Je vois où tu veux en venir, Clet Moreau. Ce qui te dérange, c’est plutôt la rumeur lorsqu’on saura que la femme de monsieur le maréchal des logis travaille à l’usine, comme n’importe quelle… — Mais non ! Mais non ! clama-t-il. Ce que je veux, c’est t’épargner les sarcasmes. Ne préférerais-tu pas un autre emploi ? Couturière, heu… heu… — Il n’y a rien d’autre que l’usine, Clet. J’irai me présenter dès lundi. Tu sais, fit-elle, en posant une main douce sur l’avant-bras de son époux, ce que je gagnerai nous aidera : Léon et Jean n’ont plus rien à se mettre aux pieds, mon armoire est presque vide, nous ne mangeons presque jamais de viande… Clet devait s’avouer vaincu. Eugénie avait parfaitement analysé la situation : sa maigre solde assurait le strict minimum à sa petite famille. D’ailleurs, les femmes des autres gendarmes travaillaient, elles aussi. — Soit, conclut-il. Fais pour le mieux. Il but à petits traits un verre de lait et se leva. — Je ne te cache pas que notre vie de famille risque de souffrir de ton absence. Les enfants ne sont… — Ne te tracasse pas pour eux, je leur en ai parlé ce matin. Ils m’ont promis d’être sages. Jean a déjà neuf ans et Léon n’est plus un bébé. Voyant qu’il ne pourrait détourner sa femme de son idée, il profita de l’occasion pour changer de conversation. — Au fait, où est Léon ? Il me semble qu’il est puni. — Ne fais pas les yeux noirs, Clet Moreau, sourit Eugénie. Il a été gentil ce matin et il m’a aidée. Comme son frère allait chercher des moules, je lui ai permis de l’accompagner. Clet se dérida enfin et prit sa femme par la taille. — Je vois que tu es aussi faible que moi lorsqu’il s’agit des enfants. Tu as bien fait. Ils échangèrent un b****r, puis Clet dit : — Bon, j’ai du travail. La main sur la poignée de la porte, il lança un b****r puis sortit. Il alla poser son chapeau sur son bureau avant de rejoindre l’office. À son air grave, Alexis Prigent devina que l’heure n’était pas à la plaisanterie. Il avait, bien entendu, remarqué que Clet était revenu seul de Lambell, mais il s’abstint de le questionner. — Alors Alexis, quoi de neuf ? — Pas grand-chose ! Raymond Riou, une fois de plus, veut faire expulser les familles Le Meur et Trolez de sa maison en Ville-close. Les loyers ne sont plus payés depuis plusieurs mois. — Oui, je suis au courant, fit Clet. Tous les ans c’est le même problème : l’hiver, les pêches sont désastreuses et l’argent manque. Mais la saison de la sardine arrive et, dès qu’ils le pourront, Le Meur et Trolez rembourseront. Raymond Riou le sait, alors qu’il attende un peu ! — C’est ce que je lui ai dit, et ça l’a calmé. Du moins, jusqu’à la prochaine fois. — C’est bien. Du tact et de la diplomatie suffisent le plus souvent à apaiser les esprits. Rien d’autre ? Prigent lissa ses moustaches et répondit : — Le juge a décidé de clore le dossier du pendu. Il estime que c’est une affaire classée. Un voyageur de commerce domicilié à Paris était descendu le dimanche précédent au Grand Hôtel des Voyageurs. Profitant de l’absence de la propriétaire, il avait subtilisé son porte-monnaie. Une rapide enquête avait démontré qu’il était le coupable de ce vol et il fut conduit en chambre de sûreté. Le lendemain, on le découvrait pendu*. — À part ça, Maître Morvan est passé ce matin, juste après que vous soyez partis avec Eugène. Il a déposé une plainte au nom de Gauguin. Clet fronça les sourcils. Visiblement, cette affaire était loin d’être terminée. — Allons bon ! Il n’a rien dit d’autre ? — Non. Il a juste dit qu’il en parlerait au juge. — Si ça l’amuse, soupira Moreau. Ce n’est pas en parlant au juge qu’il arrangera la jambe de son client. De plus, avec ce qui nous arrive, je ne crois pas que le juge aura une oreille très attentive. À ces mots, le gendarme sut qu’enfin son supérieur allait raconter les circonstances du meurtre et les premières investigations. Plus pour jouer avec les nerfs du gendarme que par crainte d’être entendu, le maréchal des logis prit le temps de fermer la fenêtre jusqu’alors entrebâillée. Puis, posant une fesse sur le bureau, il attaqua, selon un mode rédactionnel. — Le docteur Galzain, Arsène et moi, avons été appelés par le commis d’une ferme de Lambell. Arrivés sur place, un paysan, un certain Le Bris, nous a dit avoir découvert un corps en allant relever des collets. Le décès, récent, semble avoir pour origine des coups de couteau. Il n’est pas exclu qu’une bagarre ait précédé le décès. L’autopsie nous renseignera. Il semblerait que l’assassin ait volé sa victime. Clet promena son regard sur la pièce, puis continua : — J’ai envoyé Arsène en direction de Trévignon, avec pour mission de découvrir l’identité du mort et de prévenir sa famille, s’il en avait. Voilà où nous en sommes. Eugène n’est pas rentré de Pont-Aven ? — Non, répondit Alexis Prigent. — Dans ce cas, je vais préparer mon rapport. * Eugène Le Berre revint vers seize heures. Il remit à Clet la lettre du maréchal des logis Furic. Lorsque Moreau eut fini de lire, il dit : — Il semble que ce Gauguin soit un drôle de type ! Autant que je puisse en juger, nos collègues de Pont-Aven entendent parler de lui plus souvent que d’un citoyen ordinaire. Un drôle de lascar, oui ! Tu l’as vu, Eugène ? — Non. Quand je suis arrivé, le médecin s’occupait de lui. Par contre, j’ai parlé avec ses amis, et ils m’ont annoncé qu’une plainte était déposée. — Je sais, coupa Clet. Maître Morvan est passé. — Ils m’ont parlé d’un certain De… comment déjà ? De Chamaillard, voilà, c’est De Chamaillard. — Comment dis-tu ? De Chamaillard, ça me dit quelque chose… J’y suis, ils sont avocats au barreau de Quimper : De Chamaillard, père et fils. Tu as appris autre chose ? — Oui. Ce Gauguin, il demande dix mille francs de dommages et intérêts. Clet siffla devant l’énormité de la somme. — Dix mille francs ! Il est plutôt gourmand, ce monsieur. Comment Sauban et Montfort se procureraient-ils un pareil magot ? Ce sont des marins, pas des banquiers. — C’est ce que je leur ai dit, sourit Eugène. Je crois que c’est tout. Ah non, j’ai aussi vu monsieur Jourdan. Il faisait partie de l’équipée d’hier. Il n’a pas encore porté plainte, mais m’a promis de le faire si sa femme ne se remet pas rapidement. — Merveilleux, soupira le maréchal des logis. Comme si ça ne suffisait pas ! Rien d’autre ? — Non. — C’est bien, Eugène. Panse et nourris Skouarn Treuz et ta journée sera terminée. Tu as bien travaillé. Clet passa plus d’une heure dans son bureau, à coucher sur le papier tous les renseignements dont il disposait : position du corps, premières constatations, heure approximative du décès, identité des personnes présentes… Trois coups frappés à la porte le détournèrent de sa tâche. — Entrez. Corentin Dervout entra dans le bureau. Il revenait à l’instant de Quimper. Il tendit une lettre à son supérieur. Utilisant un petit couteau, Clet l’ouvrit et lut silencieusement. — C’est bien ce que je redoutais. Le commandant de compagnie nous charge de l’enquête. Qu’a-t-il dit exactement ? — Trois officiers sont malades, alors fatalement les autres sont débordés. Nous devons nous débrouiller et le tenir au courant des avancées de l’enquête. — Je m’y attendais, à celle-là. Faites le travail, mais laissez-nous les honneurs. * Clet posa la grosse miche de pain et le couteau sur la table. Les sabots d’un cheval résonnaient sur les pavés de la rue et semblaient se rapprocher. Il se leva et, de la fenêtre, vit Arsène Bourhis qui descendait de sa monture. — Mangez sans moi, fit-il. — Tu en as pour longtemps ? demanda Eugénie. — Non… je ne pense pas, mais mangez quand même. Il dévala l’escalier de bois, juste quand le gendarme entrait. Malgré les heures de cheval, sa mise était toujours impeccable. — Viens, Arsène, allons dans mon bureau. Sache tout d’abord que nous sommes chargés de l’affaire. Alors, as-tu appris l’identité de la victime ? Bourhis extirpa un feuillet de son portefeuille de correspondance. Tout en se massant les fesses, il lut les renseignements recueillis et notés de sa main. — La victime s’appelait Jean Simonou, vingt-six ans, natif de Trégunc. Il était marié et père de deux enfants. J’ai vu sa femme. Elle était effondrée, la pauvre. Elle a commencé à répondre à mes questions, puis sa mère l’a remplacée. Heureusement que je parle breton, parce que la vieille ne sait pas le français. Il reposa les yeux sur sa feuille. — Je vous lis les réponses : il n’avait pas d’ennemis, pas de dettes et, comme on s’y attendait, il était marin. Comme nous l’a dit Le Bris, le paysan, il quittait sa famille le dimanche soir ou le lundi matin de bonne heure, pour venir embarquer à Concarneau, et rentrait chez lui le samedi soir ou, pour le moins, en fin d’après-midi. Enfin, la majorité du temps, car, quand la sardine donnait à plein, il pouvait se passer plusieurs semaines avant qu’il ne rentre chez lui. S’apercevant qu’il avait conservé son chapeau, le gendarme le prit par la courbure supérieure de la corne du milieu, et le posa sur une chaise. — Tout ça, c’est du bla-bla, j’arrive au plus important. Simonou n’était pas attendu pas les siens hier soir. Comme toutes les semaines, il ne devait rentrer qu’aujourd’hui, samedi. Nous pouvons en déduire que le meurtre n’était pas prémédité. Se pose maintenant la question : pourquoi rentrait-il chez lui, ce vendredi ? Le maréchal des logis nota cette question, puis ajouta : — En effet… Bien que la réponse ne nous fournisse pas l’identité du ou des assassins. — Non, bien sûr, mais, pour ce qui est du mobile du meurtre, j’ai ma petite idée. — Vas-y, je t’écoute. Clet connaissait l’esprit d’analyse du gendarme, et il lui tardait d’entendre la suite. — Vous vous souvenez, ce matin, j’ai fait la remarque que la victime que nous supposions déjà marin, devait sûrement avoir un panier en osier. Je m’étonnais donc de ne pas le trouver. Sa mère m’a confirmé que, tous les samedis, il ramenait une godaille qu’il transportait dans ce panier. Elle m’a également confirmé que son fils était payé chaque fin de semaine, et qu’il mettait son argent dans une petite pochette de cuir qu’un cousin lui avait confectionnée. Sous le rabat, on peut y lire ses initiales. Enfin, il possédait un splendide couteau, dont le manche ouvragé représentait un sardinier. Comme nous n’avons trouvé ni panier, ni porte-monnaie, ni couteau, j’en déduis que le mobile du crime est le vol. — Ton raisonnement est bon, fit Clet en se levant pour aller vers la fenêtre. Pourtant, ce… Comment s’appelle-t-il déjà ? — Jean Simonou. — C’est ça. Il ne devait pas détenir une fortune dans son porte-monnaie ? Si je ne m’abuse, les pêches ont été faibles toute la semaine. À peine de quoi faire tourner les usines au ralenti. Qui donc assassinerait un homme pour quelques pièces, un couteau et un panier de poissons ? Non, tu vois Arsène, ce mobile me semble trop futile… D’un autre côté, il se tient, c’est vrai… Pour l’heure, je ne sais pas ce qu’il faut penser de cette histoire. Tu y crois vraiment, à ce mobile ? Un sourire aux lèvres, le gendarme prit tout son temps pour répliquer. — Non, parce que je connais un élément de cette affaire que vous ignorez. Et là, tenez-vous bien : vous savez sur quel bateau il était embarqué Simonou ? Le gendarme se délecta du mutisme de son supérieur et lança juste avant que Clet n’explose et ne se jette à son cou pour le faire parler. — Il était sur le bateau de René Sauban ! Clet ouvrit de grands yeux ronds. Cette donnée risquait de modifier le sens de l’enquête. — Eh bien, pour de l’inattendu, c’est de l’inattendu ! Tu es certain de ton information ? — Tout à fait certain ! fanfaronna Arsène. Je la tiens de la veuve. Abasourdi, le maréchal des logis s’assit sur une chaise. — Voyons, qu’est-ce que cela change ? — Qu’est-ce que ça change ? reprit Bourhis. Pendant le trajet du retour, j’ai eu le temps d’y réfléchir. L’arrestation de Sauban, suite à la bagarre d’hier après-midi, signifie : pas de pêche aujourd’hui pour cet équipage. Nous savons maintenant pourquoi Simonou rentrait chez lui un vendredi et non pas un samedi. — J’y pense, le docteur lors du premier examen du corps, a dit qu’il lui semblait que la victime avait le nez cassé. Il est possible que Simonou ait participé à la bagarre avec Sauban contre Gauguin et ses amis. Nous enquêterons demain, pour confirmation de ce point. Eh bien, Arsène, fit Clet en se levant, je ne suis pas mécontent que cette journée soit enfin terminée. Comme disait mon père : « À chaque jour suffit sa peine ! » S’avisant que le gendarme n’avait pas bougé, le maréchal des logis s’arrêta la main sur la poignée de la porte. — Il y a autre chose ? — C’est que, répondit Arsène, comme je vous le disais, j’ai eu le temps de tourner et retourner dans ma tête les éléments dont nous disposons. Tout bien pesé, je retiens une autre éventualité. Bien sûr, rien ne me permet de penser cette piste plus, comment dire, plus crédible que le meurtre dans le simple but de voler la victime, mais il nous faut envisager toutes les autres possibilités. — Vas-y, Arsène. — Et si Simonou avait été tabassé par des amis de Gauguin, désireux de le venger ? 1 Seau hygiénique familial. 2 Fait authentique.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER