IV— Salut les artistes !
Le nouvel arrivant arborait un immense sourire, ses dents blanches semblant jaillir de son visage hâlé. Comme en attestaient ses vêtements maculés de peinture, Émile Péron était peintre, plus précisément peintre en bâtiment.
Il connaissait la plupart des artistes peintres fréquentant Pont-Aven et ne ratait aucune occasion de les asticoter, aimant dire et répéter que, lui, au moins, vivait de sa peinture. Ses propos en irritèrent plus d’un au début, mais il s’avéra qu’il s’agissait d’un jeu et chacun y participa. Ainsi, certains jours, ou plutôt certains soirs, il n’était pas rare d’entendre crier, sur un mode gouailleur :
« Peinturlureur ! Barbouilleur ! Colorieur ! Badigeonneur ! Gribouilleur ! Barioleur… »
D’immenses éclats de rire concluaient ces échanges. Quiconque non averti du caractère amical de ces joutes verbales, croyait y voir les prémices d’un pugilat.
On aimait d’ailleurs se rappeler l’histoire de ce coiffeur de passage à Pont-Aven qui courut, après un discret signe à Marie-Jeanne Gloanec, chercher les gendarmes pour calmer les esprits. Lorsque les forces de l’ordre arrivèrent, timidement suivies du coiffeur, tous s’amusèrent de la farce et trinquèrent.
Il alla au comptoir, commanda du cidre et entama une conversation avec ses voisins. Âgé de trente-trois ans, il était doté d’une force peu commune. Cette force, ajoutée à une souplesse féline, lui permettait de remporter la majeure partie des concours de lutte organisés lors des pardons.
La sacoche à la main, le docteur Grias descendit rapidement l’escalier et s’avança à grandes enjambées vers la table.
— Votre ami est très, très fatigué. Il lui faut du repos. Je compte sur vous pour l’aider. Je lui ai interdit la position debout, et je ne veux pas qu’il quitte son lit. La guérison de sa jambe passe par le repos. Je lui ai donné de la morphine pour apaiser la douleur.
Puis, s’adressant plus particulièrement à Annah, dont le parfum de patchouli avait empli la pièce :
— Demandez une autre chambre à madame Gloanec ou à défaut un autre lit. La blessure est encore fraîche et le simple contact de la couverture le gêne. Alors, imaginez un coup de pied en dormant.
— D’accord, Docteur.
— Je repasserai demain matin. Si cela est nécessaire, faites-moi prévenir et je viendrai aussi vite que possible.
Le docteur Grias sortit, le gendarme sur les talons. Ils discutèrent quelques minutes, puis Eugène Le Berre revint dans l’auberge. Il se força à sourire et déclara en s’asseyant :
— En voilà de bonnes nouvelles ! Votre ami est presque guéri.
Les deux hommes et la femme le regardèrent avec de grands yeux ronds.
— Guéri ! fit Annah.
— Presque… Enfin, disons que la guérison est en bonne voie.
Maxime Maufra reposa le verre qu’il allait porter à ses lèvres.
— Il me semble que vous ne réalisez pas les conséquences de cette blessure : cela signifie qu’il ne pourra pas travailler. Tout au plus, il sculptera ! Mais peindre ! Il s’écoulera de longues semaines avant qu’il ne puisse monter dans son atelier chez Lezaven, ou mieux encore sortir pour peindre sur le motif.
Derrière les lunettes, ses yeux lançaient des éclairs. Il retrouva un peu son calme et continua.
— Les beaux jours arrivent et Paul va devoir garder le lit. Comme si sa situation financière le lui permettait ! C’est une catastrophe… Une catastrophe pour lui et pour l’art en général !
Le Berre, que ces considérations artistiques n’atteignaient pas, répliqua :
— Une catastrophe, n’exagérons pas ! Comme me le disait le docteur Grias, si monsieur Gauguin observe la période de repos nécessaire, il se remettra vite et cet incident ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
— Croyez-vous ? demanda Annah, un bras posé sur les épaules de la guenon. Sans être âgé, il n’est plus vraiment jeune : il aura quarante-six ans dans moins de deux semaines.
— En tout cas, fit l’Irlandais O’Conor, j’espère que la justice fera son travail, et dédommagera Paul à hauteur du manque à gagner.
— Justement, coupa le gendarme. Je suis également venu à ce sujet : je ne vous cache pas qu’un procès serait gênant pour tout le monde et que le verdict ne serait peut-être pas favorable.
— Pas favorable ! Êtes-vous sérieux ? ironisa Maxima Maufra. Je ne crois pas la justice capable de condamner les victimes et d’acquitter les agresseurs.
— Paul a déposé une plainte chez Maître Morvan à Concarneau, dit O’Conor. Il demande dix mille francs de dommages et intérêts.
Eugène encaissa la nouvelle sans ciller et répondit sur un mode ironique :
— Dix mille francs ! Eh bien, il ne doute de rien, votre ami ! Où croit-il qu’un marin puisse trouver une somme pareille ? Au fond de ses filets ?
— Ça, c’est un autre problème, fit Maufra. Notre ami De Chamaillard, lorsqu’il sera averti, se fera un plaisir de défendre Paul. Ceci avec l’assistance de son père et de son frère, avocats au barreau de Quimper.
Voyant que la situation lui échappait, Eugène Le Berre se leva et ajusta son chapeau.
— Messieurs-Dames, j’ai à faire… Dès que la plainte nous sera transmise, nous adresserons un rapport au juge. D’ici là, je souhaite que votre ami se remette au plus tôt de sa blessure. Au revoir.
Sur la place, deux jeunes enfants couraient après des oies qui se dispersèrent en criaillant. Eugène se dirigea sans se presser vers la gendarmerie, rue du Gac.
Roderic O’Conor brisa le silence qui suivit la sortie du gendarme, tandis qu’Annah se levait et, donnant la main à la guenon, montait rejoindre Gauguin.
— Et toi, Maxime, qu’est-ce qui t’amène à Pont-Aven ?
Maufra retira ses lunettes et se lissa les ailes du nez. Pour ménager son effet, il les remit lentement avant de répondre, les yeux pétillants de jubilation.
— Ce qui m’amène, mon cher Roderic ? Une excellente nouvelle. Quand je vois le malheur qui frappe Paul, je culpabilise d’avoir une chance pareille. En mars, j’avais laissé deux tableaux à la galerie Durand-Ruel, tu sais, le marchand parisien des impressionnistes. Je n’en ai pas parlé lors du repas chez Wladislaw au Pouldu, fin avril, car, à l’époque, je n’en savais pas plus. Mais il se trouve que Durand-Ruel vient de m’acheter deux autres tableaux le dix mai.
L’Irlandais siffla d’admiration.
— Oh, oh, Maxime ! Si je comprends bien, la fortune et la notoriété t’attendent.
Maufra claqua des mains pour écraser un moustique et objecta :
— La fortune et la notoriété peut-être pas, mais tout au moins la fin des soucis matériels. Écoute : Paul Durand-Ruel me propose l’achat et la promotion de mes toiles si je lui assure l’exclusivité de ma production.
— Great ! J’espère que tu as accepté ?
— Bien sûr ! Mais attends, je n’ai pas fini. Il s’engage à régler mes factures, que ce soit le loyer ou l’achat des toiles et des couleurs, mais aussi les impôts, les assurances, les transports, etc. Tout ceci dans la mesure où la qualité et la quantité de mes créations justifient de telles dépenses.
— C’est extraordinaire ! Je suis heureux pour toi.
— Il n’y a rien de signé, Roderic. Il s’agit d’un accord verbal qui peut être rompu à tout moment. Cependant Durand-Ruel est un homme admirable et il n’a qu’une parole. Si je lui fournis régulièrement des œuvres de qualité, il en sera terminé des préoccupations financières, et je pourrai travailler sereinement.
O’Conor fixa Maufra quelques secondes puis demanda malicieusement :
— Dis, tu n’es pas venu de Moëlan juste pour nous annoncer cette nouvelle à Paul et à moi ? Même s’il y a peu de kilomètres, il doit y avoir une autre raison à ta venue…
— En effet, il se trouve que je n’ai plus de toiles et je…
— Je parle d’une autre raison, une raison plus forte que les autres, une raison qui nous ferait escalader des montagnes et traverser à la nage des océans…
— Je ne vois pas, fit Maxime Maufra en se caressant le menton, le regard dans le vide. Pour quelle autre raison serais-je venu à Pont-Aven ? Ah, à moins que tu veuilles parler de…
Ses yeux se plantèrent dans ceux de l’Irlandais et les deux hommes éclatèrent de rire, un rire franc, preuve de l’amitié qui les liait. Les clients au comptoir se retournèrent brusquement mais, réalisant qu’aucun d’entre eux n’était l’objet d’une moquerie, ils reprirent leurs discussions. Même Émile Péron s’abstint de tout commentaire.
— Eh oui, Roderic tu as deviné juste ! Je peux enfin envisager l’avenir et, tel que tu me vois, je viens demander à Céline de m’épouser.
— Toutes mes félicitations, Maxime. Nul doute qu’elle va accepter. À quand la noce ?
— Ça, je ne sais pas encore. J’ai écrit à ma mère pour l’informer de ma décision et lui proposer de venir ici rencontrer Céline au mois de juillet. D’ici là, je compte me rendre à Plougasnou peindre et graver les sites à l’entour. Puis j’irai à Nantes chercher ma mère.
Les deux hommes se détournèrent pour accueillir un nouvel arrivant. Il bredouilla un timide bonjour à l’assistance, s’approcha en claudiquant légèrement et serra les deux mains tendues.
Mesurant un mètre quatre-vingt, âgé de vingt-cinq ans, il était d’une pâleur maladive. Ses mains aux doigts longs et secs trahissaient sa nervosité intérieure.
— Bonjour Armand, fit Maufra. Assieds-toi, c’est ma tournée.
Seguin posa sur la table une demi-douzaine de livres et questionna :
— Comment va Paul ?
— Le docteur vient de partir. Il faut que Paul se repose.
— Je lui ai apporté de la lecture. J’ai pris ce que j’ai trouvé : Swedenborg et Edgar Poe.
— C’est gentil. Le pauvre aura malheureusement le temps de les lire. Et toi, comment vas-tu ?
— Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je m’en veux car c’est de ma faute si Paul est couché. Si je ne m’étais pas énervé, hier, si je n’avais pas attrapé ce gamin…
— Allons, rassura Maufra. Tu n’y es pour rien, tu ne pouvais pas imaginer que cela déclencherait une bagarre.
— Non, bien sûr, mais j’aurais dû ignorer les sarcasmes. Rien de tout cela ne serait arrivé.
— Certes mais, d’un autre côté, et je le dis pour ta conscience, tu ne pouvais laisser ces gosses insulter Annah. Tu as bien agi, Armand.
À son tour, l’Irlandais le tranquillisa. Pour ce faire, il utilisa l’anglais. Maxime Maufra suivit le dialogue tout en bourrant sa pipe. Il captait quelques mots, souvenirs de voyages en Écosse et au Pays de Galles, mais il se garda bien de s’immiscer dans la conversation. La pipe aux lèvres, les mains sur le ventre, il écoutait, admiratif. Derrière les lunettes rondes, ses yeux allaient de O’Conor à Seguin, puis de Seguin à O’Conor.
Lorsqu’ils cessèrent de parler, il dit :
— Eh bien Armand, j’ignorais que tu parlais aussi bien l’anglais.
— Je n’ai aucun mérite, souffla Armand. Avec un père français et une mère anglaise, je suis bilingue de naissance.
Les trois hommes vidèrent leurs verres de cidre et Maufra se leva.
— Messieurs, j’ai à faire. Roderic te racontera, fit-il en adressant un clin d’œil à l’Irlandais.
Comme il se dirigeait vers le comptoir pour payer les consommations, il se ravisa et revint vers la table.
— Au fait, j’allais oublier. Armand, il faut que je te félicite : j’ai lu ta préface et j’ai vu tes illustrations pour le catalogue de Donaldson. C’est parfait. Il semble que tu as tout compris de cet artiste. Et tes illustrations sont superbes. C’est vraiment un bel ouvrage.
Un peu de rouge monta aux joues de Seguin qui se tortilla sur sa chaise. Il balbutia un merci gêné et suivit du regard la sortie de Maufra.
*
Eugène glissa dans son portefeuille de correspondance le pli que lui remit le maréchal des logis, Blaise Furic, qui dirigeait la brigade de Pont-Aven. Celui-ci le raccompagna à son cheval. Comme il se mettait en selle, un homme arriva, mi-marchant mi-courant, un bébé d’environ un an dans les bras. Sans un regard pour le maréchal des logis, il interpella le gendarme.
— J’avais peur que vous soyez déjà parti. Je me présente : Émile Jourdan. Le docteur Grias m’a averti de votre passage à l’hôtel Gloanec.
L’enfant dodelinait de la tête et geignait, paraissant peu à l’aise dans les bras paternels.
— Oui, Marthe, attends un peu. Je voulais vous signaler que ma femme se remet difficilement des émotions d’hier après-midi. J’ignore encore si je vais porter plainte mais, si je le fais, croyez bien que je mettrai tout en œuvre pour que les fautifs soient punis.
Le ton de sa voix révélait plus d’exaspération que de fureur. Sans un mot de plus, il s’en retourna, les épaules voûtées. Comme si elle ressentait la détresse morale de son papa, la petite fille se mit à pleurer.