IIIClet et Arsène entrèrent en trombe dans le bureau. L’air soucieux d’Alexis ne leur dit tout de suite rien qui vaille. D’ailleurs, la raison devait être importante pour qu’il ait amené Jean les chercher.
— Ah, vous voilà !
— Alors, que se passe-t-il ? demanda Clet.
— Le commis d’une ferme de Lambell vient de partir. Ce matin, ils ont trouvé le corps d’un homme à l’entrée d’un champ. Son patron nous attend dans les plus bref délais.
Un pli barra le front de Clet.
— Allons bon ! Et en quoi est-ce si urgent ?
— C’est que… Il semblerait que ce citoyen soit décédé d’une mort violente.
— Voilà qui change tout, fit Clet après un silence. J’avais espéré un instant que ce citoyen soit décédé de sa bonne mort… Arsène, file chez Rannou et demande deux chevaux à sa femme. Passe avant chez le docteur afin qu’il nous accompagne. Son diagnostic nous sera peut-être utile.
Plus d’une demi-heure fut nécessaire pour parcourir au trot la distance séparant la brigade de la ferme. Une ou deux fois, ils durent attendre la carriole du médecin, moins manœuvrable que leurs montures.
Leur départ précipité suscita de nombreuses interrogations, et déjà, certains racontaient au plus large auditoire possible, une histoire abracadabrante, truffée de détails effrayants.
Une jeune fille, un panier d’œufs à la main, leur indiqua le lieu de la macabre découverte : ils devaient revenir sur la route de Trévignon et tourner dans le premier vinojenn1 à droite. En fait, un homme les attendait un peu plus loin en compagnie du Maire de Trégunc, Jean Marie Le Mat, que les trois hommes connaissaient déjà.
— Merci d’être venus si vite, dit le maire. Moi-même, je suis accouru sitôt prévenu. Je vous présente monsieur Le Bris, c’est lui qui a découvert le corps.
Le paysan tendait une main énorme et calleuse que serrèrent les trois arrivants.
— Bonjour, monsieur Le Bris, fit Clet. Où se trouve le corps ?
Il avait parlé lentement, car dans les campagnes ils étaient encore nombreux à ne parler que le breton, et il ignorait si tel était le cas.
— Là, à dix mètres. À l’entrée du champ, répondit le paysan dans un français correct et aux intonations lourdes.
Ils avancèrent vers l’endroit indiqué, le médecin en tête. Celui-ci s’agenouilla entre deux larges taches de sang sur l’herbe et entreprit un léger examen de la dépouille mortelle. Les yeux ouverts semblaient questionner les nuages, un rictus tordait les lèvres pâles.
— J’imagine que vous voulez connaître les causes du décès ? demanda le docteur Galzain en se tournant vers Clet.
Le maréchal acquiesça et Galzain poursuivit :
— La victime de sexe masculin, semble âgée d’environ vingt-cinq à trente ans. Les yeux marron, taille moyenne, assez maigre. Autant que je puisse en juger par la vareuse pleine de sang, le décès serait dû à des coups de couteau. Au moins cinq coups.
Clet s’agenouilla et prit la main droite du mort.
— Regardez, il a aussi reçu un coup de couteau au poignet. Ces écailles renforcent l’idée que je m’étais faite en voyant ses vêtements : cet homme était marin.
— Oui, fit le médecin. Attendez… C’est curieux ça ! Il semblerait qu’il ait eu le nez cassé juste avant de mourir. Son assassin l’a sûrement frappé au visage avant de le tuer.
Le maire de Trégunc s’éloigna pour vomir. Le Bris s’approcha pour l’aider de la parole dans cette épreuve, tandis qu’Arsène Bourhis furetait à droite, à gauche, à la recherche d’indices.
— Je pense également qu’il y a eu combat, renchérit Clet Moreau, comme en attestent les traces de terre sur son pantalon.
— Oui. Vous voyez ces petites égratignures sur les articulations des doigts ? Je ne serais pas étonné qu’il ait touché son meurtrier d’un bon coup de poing, voire de plusieurs. La rigidité cadavérique s’étant opérée, je présume que le décès a pu avoir lieu hier, en fin de journée, au plus tard en début de nuit. Seule une autopsie plus détaillée nous renseignerait…
— Faites-la ! coupa Clet, nous ne devons rien négliger pour attraper le meurtrier. Finissez ce premier examen, puis nous vous aiderons à le charger dans votre carriole.
— Dans ma carriole ! s’écria le médecin, mais elle est trop petite !
— Mais non, mais non.
Assis sur le talus, Jean Marie Le Mat reprenait quelques couleurs. À ses côtés, le paysan attendait, les mains dans les poches.
— Monsieur Le Bris, s’il vous plaît, expliquez-moi les circonstances de votre… découverte.
— Oh ! C’est bien simple. J’allais relever mes collets, rapport aux lapins qu’il y a par ici et qui bouffent tout, quand j’l’ai vu. J’ai couru jusqu’à la ferme et j’ai envoyé mon commis vous chercher. Après j’ai dit à mon fils d’aller prévenir le maire et je suis revenu ici.
— Bien… Y a-t-il d’autres hommes à la ferme ?
— Non. Y’a que mon fils, mon commis et moi. Plus ma femme et ma fille.
— Connaissiez-vous la victime ?
— Gast2, non. C’est un marin.
La réponse n’étonna pas Clet. Les pegsans et les martolod s’ignoraient, chaque corporation considérant l’autre comme un ramassis de moins que rien. Cette ignorance toute relative cessait lors des rassemblements populaires. En effet, le premier regard ou la première parole de travers déclenchaient de mémorables bagarres opposant ces deux confréries.
— D’accord, mais même sans le connaître, disons intimement, l’aviez-vous déjà vu ?
— Oui. Il passait par-là toutes les semaines, le dimanche soir ou le lundi matin de bonne heure, en direction de Concarneau, et le samedi après-midi dans l’autre sens, sans doute pour rentrer chez lui.
— Hum ! fit le maréchal des logis, nous étions pourtant vendredi, hier.
— Ah ! Ben j’en sais rien moi, pourquoi il est passé hier à la place d’aujourd’hui, se défendit Le Bris. Tout ce que j’sais, c’est qu’il est là.
— Oui, bien sûr. Et vous, monsieur le Maire, vous le connaissiez ?
Le Mat se racla la gorge avant de répondre.
— Non. Du reste je ne connais pas tous mes administrés. La commune est assez étendue.
Le maréchal des logis se tourna vers Le Bris :
— Dites-moi, vous n’avez rien remarqué ? des rôdeurs, des inconnus…
— Non. Il ne passe pas grand monde par ici.
Profitant d’un instant de silence, Arsène Bourhis prit la parole :
— Il n’y a qu’une chose qui m’étonne ; visiblement, il rentrait chez lui retrouver les siens, sa semaine de travail terminée. Il me vient alors une question : où est son panier ?
— Devant les regards interrogateurs des trois hommes, Arsène dut s’expliquer :
— Les marins ont tous un petit panier rond en osier, dans lequel ils mettent leur godaille, le poisson qu’ils ramènent chez eux pour leur famille. Or, je ne le trouve pas, ce panier.
— Venez voir, appela le médecin.
Les deux gendarmes s’approchèrent.
— J’ai entendu ce que vous disiez, et j’ai suivi votre raisonnement : si cet homme rentrait d’une semaine de travail, ses poches devraient contenir de l’argent. Mais regardez : elles sont vides.
Clet retira son couvre-chef et du pouce et de l’index joua avec la cocarde en tissu de poil de chèvre.
— Le vol serait le mobile… Pourquoi pas ? J’en doute cependant. Cet homme ne devait pas avoir une fortune au fond de ses poches et, Dieu merci, on ne tue pas pour quelques poissons.
Il remit son chapeau et se tourna vers Arsène.
— Tu n’as pas retrouvé l’arme ?
— Le gendarme se contenta de secouer la tête, en proie à la réflexion, le visage fermé. Puis, ses yeux semblèrent s’illuminer.
— Et le couteau ! Tous les marins ont un couteau pour ouvrir et vider les poissons.
Le paysan qui, par nature, ne mangeait jamais de poisson, sentit son estomac se soulever à cette évocation. Tuer une poule, un lapin ou même un cochon, ne l’émouvait pas, mais l’idée d’extraire les entrailles d’un poisson lui était insupportable. Il cracha et dit :
— Erk, menergues3 ! Ça doit puer là-dedans !
— J’en ai terminé, messieurs, fit le docteur Galzain en se levant. Où puis-je me laver les mains ? demanda-t-il au paysan.
— Venez jusqu’à la ferme.
Le paysan, le médecin et le maire s’éloignèrent tandis que les gendarmes chargeaient le corps du marin dans la carriole. Restés seuls, ils en profitèrent pour échanger leurs impressions.
— Pas d’indices, pas de témoins, pas de mobile apparent, voilà une enquête qui promet d’être longue et difficile. Qu’est-ce que cela t’inspire, Arsène ?
— À vrai dire, rien du tout, fit ce dernier après un silence. Le vol semble le mobile, mais qui tuerait un homme pour quelques poissons, un peu d’argent et un couteau ? Ce qui peut nous aider, c’est le constat du médecin selon lequel il a frappé son agresseur lors de la bagarre.
— Et que penses tu de Le Bris ?
— Je le crois innocent, bien sûr ! D’ailleurs il ne présente aucune trace de coups.
— Bien analysé et observé, Arsène. Récapitulons : nous avons un mort, décédé de cinq coups de couteau, et détroussé de ce qu’il possédait. Autant qu’on puisse en juger, le meurtre a été précédé d’une bagarre, et le corps n’a pas été déplacé, comme en atteste le sang sur l’herbe. L’homme était marin et passait par ici deux fois par semaine, le dimanche ou le lundi pour aller à Concarneau et le samedi en sens inverse pour rentrer chez lui. Que peut-on ajouter ?
— Je crois que c’est tout, et c’est bien peu.
— Tu l’as dit ! Allons jusqu’à la ferme.
Venant de la cour inondée de soleil, les gendarmes mirent quelques secondes pour s’accoutumer à la pénombre de la pièce. Les trois hommes buvaient du cidre attablés à une table de chêne. Madame Le Bris, une solide quadragénaire, remuait le contenu d’un chaudron. Tandis qu’ils la saluaient, son mari leur servit deux bolées.
Il devait être midi, car deux jeunes hommes, vraisemblablement le fils du paysan et le commis, entrèrent, aussitôt suivis de la jeune fille rencontrée plus tôt dans la matinée. Clet Moreau et Arsène Bourhis échangèrent un regard fugace : aucun des jeunes hommes ne portaient d’ecchymoses sur le visage. D’un tacite accord, les hommes vidèrent leurs bolées et sortirent.
*
Tandis que le médecin montait dans sa carriole près de son macabre passager, Clet ordonna :
— Arsène, tu continues vers Trévignon. Arrête-toi dans chaque hameau et décris la victime. Tu ne rentreras que lorsque tu connaîtras son identité et que tu auras averti sa famille. Pose des questions sur ses habitudes, ses ennemis, s’il en avait, enfin tout ce qui est susceptible de nous intéresser. Je rentre avec le docteur Galzain et je préviens immédiatement le commandant de compagnie de Quimper.
— Quimper ! répéta Le Bris.
— Oui. Je ne suis que maréchal des logis et, par conséquent, je ne suis pas habilité à mener une enquête criminelle. Je dois donc en référer à mes supérieurs afin qu’un officier soit chargé de résoudre cette affaire. Il viendra vraisemblablement vous interroger sous peu… à moins que la brigade de Quimper ne souffre de sous-effectif comme c’est arrivé une fois. Auquel cas, cette mission me sera confiée. Au revoir, messieurs.
1 De “gwenodenn”, sentier.
2 Littéralement : “p****n”, femme de mauvaise vie. Ce mot est également utilisé pour renforcer une affirmation ou traduire une émotion.
3 Beurk, dégoûtant !