II— Voilà… Merci Marie. Verse-moi donc une bolée.
La domestique s’en fut chercher un pichet de cidre et une bolée pendant que l’homme dévisageait les clients de l’auberge. Quelques-uns se retournaient et reprenaient leur conversation en breton là où ils l’avaient laissée quand il avait descendu avec moult précautions l’escalier de bois. D’autres, pour se donner une contenance, regardaient par les fenêtres ou la porte grande ouverte. Sur la demi-douzaine de consommateurs, aucun ne soutenait son regard.
— As-tu vu Rodéric ce matin ? demanda-t-il de sa voix rauque, tandis que la domestique le servait.
— Oui. Monsieur O’Conor est sorti depuis une bonne heure déjà. Il a dit qu’il ne serait pas long.
Il bougonna une grossièreté et posa sa canne sculptée sur la table. Avec des gestes lents et calculés, il sortit d’une poche de son gilet une superbe pipe et un paquet de tabac. Comme il exhalait une première bouffée, un homme entra et se dirigea droit vers lui. Pas très grand, légèrement ventru, il portait des lunettes rondes, une épaisse moustache et, sur la tête, un étrange et pittoresque chapeau surmonté d’un pompon.
— Paul ! J’avais peur d’arriver trop tard et que vous soyez déjà parti travailler.
— Salut Maxime, fit Gauguin à voix basse. Vous ne risquiez pas de me rater. Regardez ! Il désignait sa jambe droite bandée et reposant sur un petit tabouret.
— Oh ! Que vous est-il arrivé ? Une chute de barrique ?
— Non, mon pauvre ami. Remarquez, j’aurais préféré ! Je ne m’en serais pris qu’à moi-même, je me serais insulté… Je me suis battu, figurez-vous !
D’un geste explicite, Maufra demanda une bolée à la servante et questionna :
— Et avec qui vous êtes-vous battu ?
— C’est toute une histoire !
Il parlait fort, maintenant, afin que nul dans la salle n’en perde une parole. Les conversations avaient cessé, mais personne ne fit face au peintre de peur d’essuyer une grimace ou une remarque cinglante.
Marie porta à la cuisine les pommes de terre qu’elle avait épluchées : elle connaissait par cœur ce récit pour l’avoir déjà entendu une bonne dizaine de fois la veille.
— Hier, nous nous sommes rendus à Concarneau. Cette visite était prévue depuis quelque temps déjà, et nous sommes partis de bon matin. Il y avait Armand et son amie, Émile et sa femme, Rodéric, Annah, Taoa la guenon et moi. Nous voulions visiter la Ville-close et, à l’occasion, rencontrer deux ou trois amis. Trinquons, Maxime, ce cidre est une merveille !
Tout en buvant, il vérifia de ses yeux gris-vert que tous attendaient la suite. Il reposa sa bolée d’une main tremblante et essuya son front où perlaient quelques gouttes de sueur.
— Dès les premières maisons de la ville, deux ou trois gamins nous ont suivis. Au début, ils semblaient s’amuser de notre petite troupe. Nous les ignorions, pensant qu’ils allaient se lasser. Ce fut tout le contraire ! Arrivés sur le quai, c’est une quinzaine de gosses qui nous suivait. Enhardis par leur nombre, ils ont commencé à jeter des cailloux sur Annah et Taoa. À chaque fois qu’une pierre atteignait l’une d’entre elles, ils applaudissaient et félicitaient le lanceur. N’y tenant plus, Armand s’est soudain retourné et en a attrapé un. Il lui a tiré l’oreille pour le punir et lui a fait promettre de ne plus recommencer. Les cris du gosse ont attiré du monde, et voilà que son père arrive et frappe Armand d’un coup de poing d’une violence inouïe. Voyant cela, je riposte et l’envoie rouler sur le sol. Mais ça ne s’arrête pas là !
Il se passa de nouveau la main sur le front, et reprit :
— Oh ! La, la. Imaginez : il va chercher son équipage et ce sont quinze hommes qui me tombent dessus. Je me suis dit : « Paul, c’est le moment de mettre en application les conseils de Bouffar1. » Je reprends le combat, toujours maître du terrain et de moi. Je les maintiens à distance et les expédie sur le pavé s’ils s’approchent de trop.
Il mimait son combat, ce qui lui arracha un cri. Les hommes au comptoir se retournèrent de surprise, mais reprirent leur position initiale, offrant leurs cheveux longs et les rubans de leurs chapeaux au regard haineux du peintre. Derrière ses petites lunettes rondes, les yeux de Maxime Maufra ne perdaient pas une miette de la simulation.
— Armand saute à l’eau tout habillé, sinon ces fous vont le massacrer, et Émile et Roderic font ce qu’ils peuvent. Bordel de Dieu, quelle bagarre ! Je pense que je les aurais tous vaincus si la malchance ne s’était mise de la partie. J’esquive, je frappe, je feinte, je repousse, je cogne et, soudain, mon pied bute dans un trou. En tombant, je me casse la jambe, et là, ça a été ma fête ; ces couilles-molles se sont vengés et une pluie de coups de sabots m’est tombée dessus.
Haletant, il arrêta son récit et but une longue gorgée. Atteint d’une forte fièvre, les yeux vitreux et le front trempé, il semblait en transe. Quand sa respiration se fut calmée, il poursuivit.
— Je me suis protégé du mieux que j’ai pu et j’ai laissé passer l’orage. J’entendais les gamins qui encourageaient leurs pères. C’était affreux, ce moment. J’aurais voulu hurler, me débattre, me relever et les assommer tous à tour de rôle. Je ne pouvais rien faire, cette satanée jambe refusant de bouger. Lorsqu’ils ont enfin arrêté de cogner, Émile m’a aidé à m’asseoir. Ces bâtards s’étaient dispersés et il ne restait plus qu’un marin, le père du gosse qu’Armand avait corrigé, plus des femmes et des enfants. Les gendarmes sont arrivés et ont envoyé chercher le docteur.
Il passa sa main sur ses tempes pour essuyer la sueur qui lui descendait jusqu’au menton, finit sa bolée de cidre et cria :
— Marie, remets-nous ça ! Imaginez la situation, Maxime, dans cette ville hostile : Armand est remonté sur le quai et dégouline de partout. Son amie se plaint des côtes. Annah et la femme d’Émile tentent de rassurer la pauvre Taoa. Roderic, énervé comme jamais je ne l’avais vu, donne des explications en français mêlé d’anglais. Émile, les bras le long du corps, ne sait plus à quel saint se vouer. Et moi, allongé par terre, j’ai la jambe cassée au ras de la cheville, la peau toute traversée par l’os… Des gamins et des femmes font cercle autour de nous, se bousculant pour ne pas rater une miette du spectacle. Le docteur se fraye un chemin et me triture la jambe, pendant que les gendarmes relèvent nos identités. Et là, scandale ! Figurez-vous que j’avais laissé mes papiers ici, à l’hôtel… Je cherche dans la foule un visage connu, quelqu’un qui pourrait attester de mon identité… En vain. Des gens bien habillés ont rejoint les ouvrières d’usine et je me dis qu’il y a sûrement parmi eux un peintre, même un “saloneux”, qui me connaît. Avant que la bagarre ne commence, j’avais vu au lointain toute une rangée de chevalets et, sur les vêtements de certains, j’aperçois des marques de peinture. Mais non ! Pas un ne me connaissait, pas un ne savait qui j’étais. Sur leurs visages je ne voyais que de l’hostilité, parfois de la pitié, mais nulle trace de sympathie. Émile, le plus calmement possible expose aux gendarmes les circonstances de la bagarre et, soudain, miracle, un homme s’agenouille près de moi. Ah la la, quelle chance ! Frédéric Satre, vous savez, le mari d’Angèle ! Il est entrepreneur à Concarneau et n’habite pas très loin de la gendarmerie. Grâce à lui, tout a ensuite été très rapide. Enfin, façon de parler. Il s’est porté garant de moi et a assuré le maréchal des logis que je ne pouvais en aucun cas être accusé d’avoir déclenché une bagarre. Tandis que le docteur finissait de me soigner, Armand s’est rendu à la gendarmerie signer son témoignage, puis Frédéric a fait venir un huissier, maître Morvan, afin qu’il enregistre ma plainte. Car ça ne va pas s’arrêter là. Je vais tout faire pour que ces abrutis de marins payent le plus cher possible leur férocité. Sans compter le manque à gagner qui va résulter de mon immobilisation ! Ils n’ont pas fini d’entendre parler de moi.
— Que dit le docteur ? demanda Maufra. Quand pourrez-vous travailler ?
Gauguin soupira et passa une main dans ses cheveux à reflets roux avant de répondre :
— Je ne sais pas. Le docteur parle de deux mois, autant dire une éternité. Et dire que je suis venu ici pour travailler et que… J’en deviens fou.
— Bah ! Vous pourrez toujours sculpter ou… Salut Roderic, comment vas-tu ?
Grand, les moustaches noires et broussailleuses sur un éternel sourire moqueur, l’Irlandais O’Conor serra les mains tendues et s’assit.
— Ça va, répondit-il. Enfin, mieux que Paul ! Seul mon nez est amoché. Marie, apporte-nous à boire, please !
Son accent trahissait ses origines anglo-saxonnes, mais il s’exprimait dans un excellent français.
La servante apporta une bolée. Comme elle allait remplir celle de Gauguin, un éclat de voix la fit sursauter.
— Qu’est-ce que vous faites, malheureuse ! Vous voulez le tuer ? Et vous, que faites-vous donc ici ?
Le docteur Grias, une sacoche à la main, venait d’entrer et semblait stupéfait de découvrir son patient attablé dans l’auberge.
— Vous êtes inconscient, mon ami ! Il me semble vous avoir interdit l’alcool. Je suis sûr que vous avez de la température, en plus. Allez, vous deux, montez-le dans sa chambre, que j’examine sa blessure…
Gauguin n’avait jamais permis à quiconque de lui parler ainsi, mais la véhémence et la justesse des propos du jeune médecin lui clouèrent le bec. Il se laissa guider précautionneusement vers l’escalier, se mordant la lèvre supérieure pour taire sa douleur. Chaque marche était une épreuve, et ce fut les larmes aux yeux et le visage congestionné qu’il parvint à l’étage. Le docteur Grias chassa Annah et Taoa de la chambre et attendit que Maufra et O’Conor sortent pour se pencher sur son patient.
En bas les conversations avaient repris et les paysans présents jetaient de curieux et discrets regards à la guenon et à Annah, surnommée la “Javanaise” bien qu’elle fut originaire du Sri Lanka. L’arrivée de cette femme de couleur à Pont-Aven avait suscité un vif intérêt parmi la population, et la nouvelle s’était répandue rapidement jusque dans les fermes alentour.
L’intrusion d’un gendarme, inconnu car ne faisant pas partie de la brigade locale, généra un nouveau silence. Eugène Le Berre avait laissé Skouarn Treuz à la gendarmerie et était descendu à pied au centre-ville, l’âme de Pont-Aven. Cela faisait plusieurs années qu’il n’y était pas venu, aussi s’était-il d’abord présenté à l’ancienne pension Gloanec. Une femme l’avait renseigné et lui avait indiqué le nouvel hôtel, cinquante mètres plus haut sur la place.
Un peu intimidé par les lieux, Eugène s’approcha de la table occupée par Maufra, O’Conor, Annah et Taoa.
— Bonjour, je suis venu prendre des nouvelles de monsieur Gauguin. Comment va-t-il ?
Émanant de l’étage, un cri de souffrance répondit à sa question. Eugène fronça les sourcils. « Tâche de minimiser l’affaire, ça m’embêterait qu’elle prenne trop d’importance… », avait dit Clet.
1 Peintre qui donna à Gauguin, à Pont-Aven, ses premières leçons de boxe anglaise.