IVChaque fois qu’il se trouvait dans une étude notariale, cela faisait le même effet à Mortimer Maugas : froid dans le dos. Pour lui, cette espèce – dont il dépend quasi entièrement dans son travail – s’ingénie à parfaire l’austérité par le décorum, s’échine à impressionner les visiteurs, « nous ne sommes pas du même monde, vous entrez dans un sanctuaire, le sacré y est roi. » Ils mettent de l’antimite dans les armoires, de la poussière sur les armoiries, ils encaustiquent les meubles plus que de raison, leurs locaux dégagent une odeur de suranné et des effluves passéistes. Comme s’ils voulaient que l’esprit des requérants ne s’aventure pas au-delà de l’affaire à traiter – qui leur rapporte d’ailleurs beaucoup d’argent. Ou alors par atavisme et strates successives de gardiens du passé : cette profession ne remonte-t-elle pas au Moyen Âge dans les pays latins où ils détenaient déjà le sceau royal ? Ils ont gardé le statut d’officier public nommé par le garde des Sceaux et sont chargés d’authentifier les actes… Ça calme.
Mortimer, parti sur sa lancée, se remémora l’histoire de la profession. Apparue à Rome, disparue en Gaule, elle renaît avec l’Empire franc. Au début, le notaire était un simple greffier – il pensa à Pixel, son chat –, « celui qui note rapidement », – en sténo – ni plus ni moins qu’un scribe transcripteur. Saint Louis installe les soixante premiers notaires et conseillers du roi. Longtemps, ces derniers doivent scrupuleusement tenir un registre, où ils notent les legs, les noms et conditions des achats, le montant des taxes. François Ier en 1539 prend l’ordonnance de Villers-Cotterêts, la première réglementation du notariat. Mortimer chercha là-dedans un grain de poésie… en vain.
Le notaire qui le reçut – il n’avait encore jamais eu affaire à lui – ne devait pas penser à tout ça, habitué depuis des lustres à baigner dans les termes officiels, les codex, les tables de la Loi. Mortimer est obligé de composer avec ces obsédés de l’antimite pour obtenir des “affaires”. Il est généalogiste successoral et il doit passer par le “maître” et ses actes pour subsister.
Roger Sakel – il aurait fallu voir du côté de l’onomastique si ce nom avait un rapport quelconque avec les cures du psychiatre éponyme, utilisées avant les neuroleptiques –, le notaire en question, se recula dans son fauteuil, s’arma d’une règle en bois, regarda Mortimer au niveau des cheveux et commenta :
— L’affaire qui nous occupe aujourd’hui et dont vous voudrez bien vous charger est…
Il chassa une mouche imaginaire, Mortimer tendit l’oreille. Le notaire poursuivit :
— Grosse affaire, grosse fortune, gros bénéfice pour vous.
Il sourit mollement, plutôt une légère crispation de la mâchoire. Mortimer se demanda pourquoi il parlait petit n***e.
— Et en gros…, continua-t-il, agacé.
— Alfred Lecœur est un riche bourgeois qui vit dans un château à Brétigny-sur-Orge, dans le département de l’Essonne… qui vivait… Il était à la tête d’une fortune colossale. Il a coupé les ponts depuis très longtemps avec les membres de sa famille. Sa femme est morte il y a de cela quelques années, dans des circonstances étranges d’ailleurs, mais bon… Il s’est remarié avec Roseline Truscat, détestée, semble-t-il, du reste de la famille. Un fils, Joël, deux filles : Jennifer Terrier et Joana Turmel – il nota 3J. Un frère Arnaud mort dans…
— Des circonstances étranges.
Le notaire écarquilla les yeux. Un bien curieux personnage, ce Mortimer Maugas. Allait-il être à la hauteur de l’affaire qu’il lui confiait ? Ne regretterait-il pas d’avoir fait appel à lui ? Il trancha :
— Tout à fait naturellement… de vieillesse. Il laisse une fille Albane, célibataire aux dernières nouvelles. Des cousins issus de germains, les Ponsi : Karine Alarigui et Frédérique Fontaine, héritiers également – je vous passe les détails.
À chaque nouvelle affaire, Mortimer patauge dans tous ces prénoms et ces noms comme dans un marécage abracadabrantesque et puis tout se met en place, il pourrait nommer chacun depuis le début. Cela fait une trentaine d’années qu’il officie, et sa mémoire ne l’a jamais trahi. Mais cette fois, il était débordé par la pléthore et il devait noter rapidement sur son carnet à spirales sans que l’autre, en face, prenne la peine d’épeler ou de répéter. Les premiers temps, il s’emberlificote dans ses notes. Il lui faut plusieurs jours avant que ça ne se clarifie, que ça se mette en place dans ses neurones, mais il faut admettre qu’avec l’âge – 55 ans, ça ne s’arrange pas. Ah ! dans sa jeunesse, il aurait bouffé le monde ; désormais, il se contentait de grignoter. Il prit précautionneusement le dossier que lui remit le notaire.
— À la mort d’Alfred Lecœur, j’ai lancé des convocations pour joindre les membres de la lignée, mais je n’ai obtenu aucune réponse. C’est donc à vous qu’il incombe de dénicher tout ce beau monde. Aux dernières nouvelles, bon nombre d’entre eux auraient “émigré” en Bretagne, où sont leurs racines.
« Comme il y allait ! »
Il y avait du bon dans ce qu’il venait d’apprendre, la Bretagne était son pays d’adoption, il y séjournait tous les étés en vacances avec ses parents et cette habitude avait perduré. Avec Marie… Marie, sa femme morte depuis trois ans d’un douloureux cancer du poumon. Il chassa les idées noires évoquées, il la portait toujours dans un recoin de son cœur.
*
En sortant de l’étude, la frappe de l’air le revigora. Il eut à peine le temps de se remettre de ses évocations qu’il reçut un appel sur son portable. Le commandant Rosko de Vannes, décidément ! Encore la Bretagne…
Il avait une mauvaise nouvelle à lui apprendre : son oncle était décédé. Le dénommé Casimir Corton. Il lui fallut plusieurs secondes avant de comprendre que l’on s’adressait au bon interlocuteur. Et la lumière se fit. Cela faisait trente ans qu’il ne l’avait pas revu.
— Accident, maladie ? demanda-t-il.
— Homicide.
Il vacilla sur son socle.
— Vous pouvez m’en dire plus ?
L’interlocuteur marqua une pause.
— Pas pour l’instant. Mais si vous pouvez passer dans nos locaux… Je sais que vous vivez en région parisienne, mais…
Mortimer regardait avec attention un geai bavard qui criait en dessinant des figures géométriques autour d’un chêne.
— J’ai quelques affaires à traiter par chez vous. Pourquoi ne pas commencer par le Morbihan ?
Le flic trouva la réponse étrange, mais il était habitué à la diversité et portait sur ses congénères un regard mi-curieux mi-blasé. Il lui tardait malgré tout de rencontrer cet homme, ce “Parisien” relativement bizarre, bien campé – en tout cas, ce fut ainsi qu’il se le représenta.