La dette
Le matin où la vie de Sofia Rossi bascula, le soleil brillait trop fort sur la baie de Marseille.
Elle était assise dans le petit salon de l’appartement familial, les mains croisées sur ses genoux, face à deux hommes en costume sombre. Son père, Roberto Rossi, se tenait debout près de la fenêtre, le dos voûté, le visage défait. Sa sœur cadette, Giulia, seize ans, avait été envoyée chez une voisine. Sofia avait insisté.
— Deux millions d’euros, répéta l’homme le plus âgé. C’est la somme exacte. Intérêts compris.
Sofia ne cligna pas des yeux. Elle avait appris, au fil des années, à ne jamais montrer sa peur. Même quand elle la sentait grimper le long de sa colonne vertébrale comme une main froide.
— Mon père n’a jamais eu cette somme, dit-elle d’une voix calme. Vous le savez.
L’homme sourit. Ce n’était pas un sourire aimable.
— Votre père a joué. Votre père a perdu. Votre père a emprunté. Et maintenant, votre père doit.
Roberto se tourna vers elle. Ses yeux étaient brillants de larmes qu’il refusait de laisser couler.
— Sofia… je…
— Ne dis rien, Papa.
Elle se leva. Elle mesurait un mètre soixante-huit, mais dans ce salon trop petit, face à ces hommes, elle avait l’impression d’être une enfant.
— Quelles sont vos conditions ?
Le second homme, plus jeune, prit la parole pour la première fois. Sa voix était plus douce. Plus dangereuse.
— Un mariage.
Sofia sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Un mariage, répéta-t-elle.
— Avec Alessandro De Luca. Dans quinze jours. Votre famille sera libre. Les dettes seront effacées. Votre sœur ne sera jamais touchée.
Le nom résonna dans sa tête. Alessandro De Luca. Le magnat des affaires. Propriétaire de trois hôtels de luxe, d’une société de transport maritime, d’un empire immobilier. L’homme que les magazines présentaient comme le prince de la Côte d’Azur. Raffiné. Célibataire. Intouchable.
Et, selon les rumeurs qui couraient dans les ruelles, bien plus que cela.
— Pourquoi moi ? demanda Sofia. Il pourrait avoir n’importe quelle femme.
L’homme plus âgé haussa les épaules.
— Ce ne sont pas nos affaires. Ce sont les siennes. Vous avez jusqu’à ce soir pour donner votre réponse. Sinon…
Il n’acheva pas. Il n’en avait pas besoin.
Quand les deux hommes furent partis, Roberto s’effondra sur le canapé.
— Je suis désolé, murmura-t-il. Tellement désolé.
Sofia resta debout, les bras croisés, le regard fixé sur la porte.
— Combien de temps ? demanda-t-elle. Combien de temps as-tu su que ça finirait comme ça ?
— Sofia…
— Réponds-moi.
— Trois mois. Ils sont venus il y a trois mois. J’ai essayé de trouver l’argent. J’ai tout essayé.
Elle ferma les yeux. Trois mois. Trois mois pendant lesquels elle avait travaillé double, pendant lesquels elle avait cru que leur situation s’améliorait, pendant lesquels son père lui mentait chaque jour.
— Giulia ne doit rien savoir, dit-elle enfin. Rien.
— Tu vas… tu vas accepter ?
Sofia se tourna vers lui. Dans ses yeux verts, il n’y avait plus de colère. Seulement une détermination froide, tranchante.
— Oui. Je vais accepter. Et ensuite, je vais trouver un moyen de nous sortir de là. Tous les trois.
Elle ne lui dit pas le reste. Elle ne lui dit pas qu’elle avait déjà commencé à chercher. Que depuis trois ans, depuis cette nuit de pluie, elle avait gardé un contact. Un numéro. Un homme de la police judiciaire qui lui devait une faveur.
Elle ne lui dit pas non plus qu’elle avait reconnu le nom De Luca dans un dossier classifié, un an plus tôt.
Le Fantôme. C’était ainsi qu’on l’appelait dans les rapports. L’homme que personne n’avait jamais vu clairement. L’homme qui contrôlait la moitié de la côte depuis l’ombre.
Et maintenant, elle allait l’épouser.
Sofia se dirigea vers sa chambre. Elle ouvrit le tiroir du bas de sa commode, celui qu’elle fermait toujours à clé. À l’intérieur, il y avait un téléphone jetable, une photo pliée en quatre, et une cicatrice invisible sur sa mémoire.
Elle prit le téléphone.
— C’est moi, dit-elle quand la ligne s’ouvrit. J’ai besoin de vous voir. Ce soir.