La sève du mal-1

2017 Mots
La sève du mal Jean-Marc Dubois Thriller Dépôt légal mars 2012 ISBN : 978-2-35962-260-7 Collection Rouge ISSN : 2108-6273 ©Couverture hubely © 2011 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Éditions Ex Aequo 6 rue des Sybilles 88 370 Plombières les bains http://www.editions-exaequo.fr Dans la même collection L’enfance des tueurs – François Braud – 2010 Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010 Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010 Résurrection – Cyrille Richard — 2010 Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011 Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011 La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011 Le carré des anges – Alexis Blas – 2011 Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011 Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011 Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011 Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011 Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011 À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011 Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011 Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011 Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011 Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011 PK9 – Alain Audin- 2012 …et la lune saignait – Jean-Claude Grivel - 2012 1 Le sabre s’apprêtait à lui trancher la gorge lorsque la table de chevet s’ébroua. Sa pomme d’Adam s’en émut et elle se rétracta pour échapper à la lame affûtée qui la menaçait. Sa luette, asséchée par une nuit de ronflement, émit un raclement de condamné à mort. Le cimeterre s’en effraya et il se volatilisa de son cauchemar. Martial se soustrayait au funeste destin d’anencéphale. Ce genre d’extravagances parasitait ses songes. Leurs incongruités émanaient d’une carence en sommeil, d’une imprégnation de somnifère et d’une inflation œnolique. Parfois, un zeste de sexe pimentait ce mélange. Ce subtil imbroglio maintenait son esprit dans un état de léthargie abyssale. Les ébrouements inopportuns réitérèrent leurs incursions dans son champ de conscience riquiqui. Un réflexe digne d’un primate suggéra à sa main gauche de se mouvoir. Ses doigts se déplièrent tel un parapluie sous une bourrasque et ils tâtonnèrent en direction de cet objet psychotique qui avait usurpé la sonnerie du réveil matin. Ils s’affalèrent avec rudesse sur une proéminence tiède et moelleuse ; une texture insolite pour une pendulette en plastique recyclé. Un relent de lucidité s’immisça le long de ses synapses jusqu’à son cortex embrumé. Martial sursauta sur son matelas trop mou : « Mince, un sein ! » Agacé et vexé par cet attouchement rustaud et inopportun, l’objet de sa stupéfaction se réfugia sous le drap froissé entraînant le corps nu qui s’en paraît. Martial s’assit contre son oreiller tire-bouchonné. Aussitôt, une espèce d’enclume sur laquelle un forgeron cognait avec entrain annexa son crâne et dans sa bouche, sa langue se mua en une râpe. Malgré ce fâcheux constat, le cou de Martial entama une périlleuse rotation en direction du réveil. En représailles, le marteau se transforma en une perceuse à percussion et la dentelure de la lime se transmuta en lames de rasoir ébréchées. Surmontant ces affres, Martial entrouvrit une paupière jugeant cet effort démesuré. Il décrypta les chiffres verts fluorescents : quatre, trois et zéro. Cette heure inconvenante acheva de démoraliser Martial. Il fut alléché par une douillette et lâche retraite sous son oreiller. Martial chassa de son esprit ce choix déshonorant. Il gonfla sa poitrine et il serra ses poings. Lorsque ses ongles eurent entaillé ses paumes à la limite du saignement, la douleur et, il dut se l’avouer, une once de satisfaction, lui arracha une grimace. Enfin, il pouvait procéder au décorticage de ses désagréments selon leurs degrés de nuisances : premièrement, éradiquer cette épouvantable migraine, deuxièmement, identifier la propriétaire de ce sein et troisièmement, répondre à ce détestable téléphone. L’étape initiale justifiait une sortie de lit avec précautions, en évitant le moindre à coup fatal. Sa jambe gauche s’aventura hors des draps et son pied se posa sur la moquette usée. Cette avant-garde ne détecta aucun guet à pans. La droite suivit et Martial se retrouva assis sur le bord du matelas. Satisfait du déroulement des opérations, il se frotta les yeux. Le passage à la verticalité constituait une manœuvre délicate, mais il lui permettrait d’élever son statut de mollusque à celui envié de bipède. Cette fois-ci il vida ses poumons espérant alléger son poids de quelques grammes et limiter la souffrance qui résulterait de la manœuvre suivante. D’un coup, il souleva ses soixante-dix kilos et il propulsa son cerveau à un mètre quatre-vingt-huit du sol ; c’était la hauteur que lui attribuaient ses papiers d’identité. Et, comme prévu, sa migraine décupla Du coup, son objectif initial lui parut inaccessible, mais il recélait un trésor inestimable : l’armoire à pharmacie. Martial puisa dans ses dernières ressources et se lança à l’aveugle en palpant les murs. Il franchit la porte de la chambre puis il s’aventura dans le couloir obscur. Il procéda à une pause sur seuil de la cuisine, la destination de cette expédition puis il y pénétra. Malgré les martèlements enragés de son cerveau, il demeurait sauf. Sa main explora le mur carrelé. Dans cette vieille maison, les interrupteurs de bakélite saillaient comme de grosses verrues noires. Il en détecta le bouton sur lequel il appuya sans en mesurait les conséquences. Le claquement sec lui vrilla les tympans et la lumière du néon opéra sur ses rétines une vivisection en règle. Martial se raidit, redoutant une désintégration de son corps, mais rien ne se produisit. Conscient de son outrageante vulnérabilité en ces circonstances ridicules, son cerveau enclencha la procédure de survie, bien rodée ces derniers temps. Elle le pilota tel un pantin vers l’armoire à pharmacie tant convoitée. La confection d’un cocktail antalgique requérait un gramme d’aspirine et de paracétamol en poudre et un fond de café, corsé, froid et sans sucre. Les formes effervescentes avaient une utilité événementielle différente. Ainsi, les trois minutes trente, nécessaires à la déliquescence de la pilule bleue, permettaient d’échafauder un scénario érotique à la hauteur de son prix prohibitif. Mais, pour une atroce migraine, ces mêmes cent quatre-vingts secondes équivalaient à une saison en enfer. Les mains de Martial s’emparèrent des boîtes de médicaments. Il réapprovisionnait son stock avec soins. La cafetière était à moitié pleine. Il prépara sa mixture dans un gobelet de plastique. Son index indécis la touilla avec énergie et il l’engloutit en une gorgée. Puis, il éteignit ce néon blafard qui lui torturait les yeux. Dans la pénombre perturbée par la veilleuse du four, Martial essaya de se remémorer les évènements de la veille. Des tréfonds de son subconscient surgirent des effluves de tabac, d’alcool et de musc. Puis, émergèrent des sonorités de succion et de mots immoraux. Enfin, des souvenirs tactiles se matérialisèrent sous forme de caresses impudiques et de lèvres gourmandes. L’identité de sa partenaire nocturne lui échappait encore. Son prénom comportait des A, il en était persuadé. Agatha, grotesque, Natacha, absurde. Martial se massa les tempes ; les flancs de l’enclume avaient refroidi. Sa tambouille pharmacologique agissait. Il décida de rallumer le néon ; cette fois, la lumière blanche lui épargna les yeux. Martial cligna des paupières. Les fautifs de son ptoyable réveil jonchaient le formica vert de la table : une bouteille de whisky à demi vide, une de vin qui l’était en totalité, un cendrier vomissant des mégots et un soutien-gorge de dentelle noire. Martial rechercha la culotte assortie. Le bas, aussi attrayant que le haut s’il était coordonné, demeurait invisible. Les tambourinements dans sa tête s’estompaient. Un petit noir devrait en venir à bout. Il vida le fond de la cafetière dans l’évier ; il y plaça une dosette de robusta et y versa de l’eau. Les crachotements de l’appareil démarrèrent. Soudain, une étincelle embrasa ses circuits mnésiques ; sa partenaire nocturne se prénommait Marina. Martial savoura cette révélation en dégustant les premières gorgées chaudes. Un autre constat émergea dans son cerveau convalescent : la pilule bleue qui pétillait n’avait pas vu le jour. Des vibrations en provenance de la chambre à coucher le tirèrent de ses élucubrations pharmacologiques. Bigre, la priorité numéro trois l’apostrophait depuis la table de chevet. Martial posa son gobelet sur le réfrigérateur pour s’occuper de ce maudit téléphone qui le harcelait. La lumière tamisée du couloir le guida vers la pièce. Marina dormait en chien de fusil, son corps dissimulé par les draps. Ses fesses plantureuses s’accordaient avec sa poitrine. Cet assortiment, que des mauvaises langues relégueraient au catalogue des vulgarités, représentait aux yeux de Martial la quintessence de la volupté. La satisfaction de ses cinq sens constituait l’essentiel de ses préoccupations existentielles. L’ivresse le délivrait de sa timidité maladive et lui permettait d’aborder les prostituées. Mais, l’alcool gommait les souvenirs de ces agréables interludes charnels. Il contourna le lit, prit le portable hystérique et retourna dans la cuisine. Il était nu et il s’en moquait ; après tout, il vivait seul ou parfois en couple tarifé. Sur l’écran tactile s’affichait en rouge le nom de Gourmont ; Thierry Gourmont, le lieutenant d’astreinte de cette nuit. Les neurones de Martial dégrisèrent en une seconde. Il appuya sur la touche de rappel. — C’est Constant, tu as essayé de me joindre. — Oui. Désolé pour l’heure, mais la situation est explosive. Je me trouve dans l’église Saint Saturnin. Son curé vient d’être buté. J’ai prévenu les secours, ils vont arriver. — Pourquoi appeler de l’aide puisqu’il est mort ? — Un type gît à terre, inanimé, inconscient ou comateux ; dans les vapes quoi ! Je l’ai placé en position latérale de sécurité. — Parfait. Es-tu seul ? — Avec l’agent en faction et le témoin dans le presbytère. C’est elle qui nous a avertis. — Une femme ! — Oui, elle est salement secouée. — A-t-elle été agressée également ? — A priori, non. — Que foutait tout ce beau monde dans une église à quatre heures du matin ? — Elle vous le racontera. — Bon, tu sécurises le site et tu réveilles ton binôme. Moi, je m’occupe des techniciens et du légiste. — Giuili passe des vacances chez ses parents ; son papa est sacrément malade. — Habitent-ils loin ? — Pas trop. — Je lui conseille vivement d’être sur place avant moi ! — Bon d’accord, je lui transmettrai votre requête. — Au fait, comment s’appelle la victime ? — Figier, le père François Figier. Martial éteignit son portable. Les promesses d’une journée bucolique s’évaporaient. Il retourna dans la chambre prendre un slip et des chaussettes propres en évitant de réveiller Marina. Elle respirait par la bouche, ses lèvres charnues entrouvertes. Martial fut dépité devant tant de gâchis. Il ramassa ses vêtements de la veille dispersés sur le sol, un pull vert épais, une chemise blanche, un jean délavé et une paire de mocassins en daim. Seul son loden beige demeurait à sa place sur le portemanteau de l’entrée. Un Glock 19, équipé d’un chargeur à dix-sept coups, en déformait la poche intérieure droite. Martial était gaucher. Il fouilla dans son porte-monnaie, et en sortit cinq billets de cent, deux de plus que le tarif négocié avec Marina. Maintenant que sa mémoire fonctionnait, il se rappela qu’elle avait fait preuve d’une immense patience et lui fut minable. Elle ne garderait pas un grand souvenir du commissaire Martial Constant. Une réputation de piètre amant se propagerait dans le petit milieu de la prostitution. Martial s’en foutait. Mais avec l’âge, il constatait avec amertume que de pécher avec de la chair, fût-elle fraîche et plantureuse, n’aboutissait plus au nirvana. Son ex-épouse demeurait la dernière femme, tarifée ou pas, avec qui il s’était vraiment éclaté. Il déposa les billets verts à côté de la cafetière. Il y colla un message : « Passe une excellente journée, claque bien la porte en partant ! » Un froid piquant l’accueillit à l’extérieur et acheva de revigorer ses ultimes dendrites alcoolisées. Un brouillard dense floutait les contours des réverbères et leurs halos se nébulisaient en une mouvance grisâtre. Sa voiture, dont la couleur s’harmonisait avec l’air ambiant, l’attendait au milieu de la courette. À côté, la petite bombe rouge de Marina lui rappela qu’un gouffre séparait le public du privé. Il programma le guidage vocal de son véhicule. Martial travaillait depuis trop peu de mois dans cette ville pour qu’il puisse s’en dispenser. Étrangement, durant les douze années passées dans la capitale, il n’en avait pas eu besoin. De toute façon, à l’époque, ses voitures de fonction n’en étaient pas équipées. L’église Saint Saturnin se situait dans le plus ancien quartier de la localité ; elle était adossée à une colline, le point culminant de cette cité provinciale. En relevant son visage, Martial croisa son reflet dans le rétroviseur. Il se trouva défraîchi avec ses yeux rougis et ses cheveux en bataille. Il humecta sa main et essaya de lisser les mèches récalcitrantes. Après une amorce de docilité, les épis rebelles se redressèrent de plus belle. Martial se consola ; sa tête d’enterrement correspondait aux événements de la nuit. Sa voiture franchit le porche de la cour. À cette heure matinale, le boulevard s’avérait désertique. Martial se dispenserait d’allumer son gyrophare. La teinte grise de son véhicule se fondit dans celle de la brume.
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