La sève du mal-2

2074 Mots
En même temps qu’il conduisait selon les suaves intonations féminines du guidage, il commença à consulter son répertoire téléphonique. Les numéros professionnels y étaient inscrits en rouge et ils représentaient la quasi-totalité de sa liste. Ses proches s’affichaient en vert, avec deux entrées : sa fille et son ex-femme. Pour cette dernière, la validité des chiffres enregistrés était incertaine. Les autres se paraient de bleu, dont celui de Marina qu’il avait glané sur Internet. En premier lieu, il devait prévenir Jacques Satier. Il dirigeait la police scientifique régionale. Martial en avait visité le siège tout neuf, situé en banlieue. Les chanceux disposaient d’un vaste parking, et, comble du confort, d’une climatisation avec purificateur. Satier l’avait tanné au sujet de la vétusté du commissariat central, vieille bâtisse grisâtre d’après-guerre, coincée entre un fast-food arabe et un restaurant asiatique. Son isolation était si perfectible que les températures n’y dépassaient pas les dix-sept en hiver et ne descendaient pas sous les trente l’été. Et toute l’année, les policiers y reniflaient des relents de kebabs frittes et de nems frits. Martial n’osa pas évoquer avec Satier les quatre places de stationnement réservées aux trente personnes qui y travaillaient. La réalité n’avait pas besoin de caricature, elle en constituait déjà une. Les uniformes bleus jalousaient les blouses blanches de Satier. Le maniement d’une matraque comparé à celle d’une éprouvette ne conférait pas la même aura. De sorte que Satier et ses acolytes passaient pour des dédaigneux prétentieux. Dans toutes histoires évoluait ce genre de protagonistes. Des rumeurs colportaient l’existence d’accointances entre Satier et des politiques du cru. Son bureau de la taille d’un paquebot le prouverait irréfutablement. Lorsque Martial s’accoudait sur sa table de travail rayée, il se disait qu’il devrait s’en inspirer afin d’obtenir des crédits. Après une dizaine de sonneries, Satier décrocha. — Oui commissaire, que me vaut l’honneur d’un réveil si matinal, maugréa-t-il d’une voix embrumée ? En entendant ces mots, Martial en conclut que le capitaine devait être effectivement imbu de sa personne. Cependant, s’interrogea Martial, qu’aurais-je répondu à Gourmont, l’estomac vide de médicament ? Un juron comme « p****n », voir son préféré « merde ». — J’ai besoin de vos services. Gourmont nous attend dans l’église Saint Saturnin. Son curé vient d’être assassiné. — Quoi ! Le père Figier a été tué ! — Vous le connaissiez. — Comme tout le monde ! Nous sommes dans une jolie merde. En matière de grossièretés, Martial se sentit soutenu dans ses choix, certes classiques, mais universels. — Je vous l’accorde. Je suis en route pour Saint Saturnin. — Bon, je réveille mes gars et on rapplique aussi sec. Martial raccrocha. Des gouttes s’écrasèrent avec mollesse sur le pare-brise. Le pâle halo des réverbères s’y réfracta dessinant des auréoles irisées qui diminuèrent la visibilité. Martial n’appréciait pas les averses et il pleuvait avec une constante désespérante dans cette région. Il enclencha les essuie-glaces ; la nuit brumeuse réapparut. Il restait à prévenir le légiste. Martial caressa du pouce la coque plastifiée de son portable. Un pan de son passé avait ressurgi avec le nom du praticien : Docteur Sylvie Bailliez, Professeure des universités, Chef du service de toxicologie et de médecine légale à l’hôpital et, accessoirement, son premier amour. Il fut agréablement surpris de la savoir dans cette ville, mais il appréhendait leurs retrouvailles. En enregistrant le numéro de téléphone de la doctoresse dans son répertoire, Martial avait hésité entre le vert et le rouge. Il avait opté pour la seconde couleur. Leur idylle n’était qu’un vieux souvenir, encore vivace, comme en témoignait la participation érotique de Sylvie dans ses rêves. Concession à ce passé, il l’avait enregistré sous son prénom, à la place du vocable : médecin légiste. Il effleura l’écran avec la même confusion qu’il avait éprouvée trente ans auparavant. Le grésillement réglementaire fut suivi par cette tonalité intermittente authentifiant la connexion entre les deux appareils. Une voix grave jaillit du haut-parleur : « Le docteur Bailliez n’est pas disponible. Merci de laisser un message après le bip ». Sylvie fumait donc encore et elle s’exprimait toujours aussi sèchement en mélangeant les genres. Ces aspects de son caractère l’avaient initialement fasciné, puis à la longue, agacé. Le message s’acheva par le bip d’accès à sa boîte personnelle. Martial hésita ; il la rappellerait conformément à la procédure. En ce début d’enquête, sa présence ne se révélait pas absolument indispensable. Une seconde après avoir coupé la ligne, il le regretta ; un petit mot gentil ne lui aurait rien coûté. S’agissait-il d’orgueil de sa part, le moindre de ses nombreux défauts, ou bien de la timidité à égard de Sylvie ? Martial dut se l’avouer, elle l’impressionnait toujours. Martial tourna sur sa gauche, selon les instructions monocordes du guidage. Les rues rétrécissaient à fur et à mesure qu’il remontait les styles architecturaux et les siècles. Il parvint dans l’enchevêtrement de la vieille ville. Deux mille ans s’interposaient entre les pneus de sa voiture et les pavés gallo-romains. Qui devait-il encore tirer de son lit ? Son pouce flâna sur l’écran tactile. Le parquet attendrait. 2 Presque trente-six, célibataire, sans enfant et un premier cheveu blanc. Il se tenait là, plus gris que blanc, blotti sur sa tempe gauche, caché par des mèches blondes. Une première entame du temps. Marie scruta les traits de son visage dans le miroir. Elle le trouva d’une singulière cruauté. Elle y chercha un signe d’encouragement ; notamment, du côté de ses grands yeux dont la limpidité attirait le regard des hommes. Des cernes grisâtres en boursouflaient les contours. Cette flaccidité prédisait-elle l’apparition de poches disgracieuses ou découlait-elle de sa pénible nuit de garde ? La porte des vestiaires s’ouvrit et Hélène, une des infirmières de l’équipe, entra. Cette irruption empêcha Marie de trancher sur le devenir esthétique de ses paupières. — Si tu voyais ta tête, Marie ! Tu devrais venir boire un café et souffler cinq minutes. Marie s’ébouriffa les cheveux, noyant l’intrus gris dans la blondeur naturelle de ses longues mèches. Elle disciplina le tout en une queue-de-cheval qu’elle maintint avec un bandeau bleu ciel, coordonné avec la teinte de ses iris. — Je songeai à Joan, mentit Marie. — Je suis navrée de te déranger dans tes pensées. Tu l’aimais beaucoup n’est-ce pas ? — Comment ne pas s’attacher à une fillette de treize ans dans le coma à cause de petits cons en quête de portables ? J’ai essayé de la soigner comme mon propre enfant ; et, tu en as vu les résultats. — Nous avons tenté le maximum tout à l’heure ! — C’est gentil à toi d’employer le terme « nous », mais c’est moi le médecin de garde cette nuit et je n’ai pas pu la sauver. Je fus à peine capable de lui fermer les yeux ! — Marie, soupira Hélène, ne le prend pas ainsi. Joan devait partir, un point c’est tout. — Pourquoi la mort ne dort-elle pas de temps en temps ? Hélène préféra garder le silence. Ces prochains mois, le docteur Marie Jarvic déprimerait. Cette culpabilité la rongeait dès qu’elle s’attachait trop à ses malades. Durant toute son hospitalisation, la santé de Joan avait rythmé les journées, les nuits et même les rêves de Marie. Ses lendemains avaient porté son nom et l’univers de la praticienne s’était restreint à une tâche : vaincre la mort. La jeune adolescente était arrivée dans le service le crâne fracassé par une barre de fer. L’hémorragie cérébrale qui en avait résulté devait l’emporter tôt ou tard ; personne n’en avait douté sauf Marie Jarvic. Comme à son habitude, elle s’était investie corps et âme pour relever l’impossible défi. Elle n’y était jamais parvenue, mais elle s’était acharnée à nouveau contre la mort durant quatre longs mois. Le combat s’était déroulé sans violence, ni douleur, car Joan avait sombré dans un coma dépassé. Malgré les efforts désespérés de Marie, Joan avait fini par s’étioler. Son sang, d’un bleu envoûtant, transparaissait sous sa peau d’une finesse extrême. Sous cette enveloppe diaphane, son âme s’était préparée. La mort avait surgi sous forme d’une embolie pulmonaire, foudroyante et imparable. Elle avait emporté son dû en un éclair. Marie resta prostrée à son chevet avant de se résoudre à débrancher le respirateur. Ses lendemains retrouvaient l’anonymat et ne portaient plus de nom. À chaque décès, une fraction de Marie s’effritait. Hélène et Marie travaillaient en réanimation depuis dix ans ; il s’agissait pour chacune d’une première affectation. Elles étaient nées le même mois de la même année. Hélène avait entamé des études d’infirmières sur le tard, après l’arrivée de son fils autiste. Durant toute cette décennie, Hélène avait assisté à la métamorphose de la jeune doctoresse. Des revers sentimentaux l’avaient précipitée dans un surinvestissement professionnel. Mais un équilibre personnel ne se façonnait pas dans un univers où régnaient la maladie et la mort. Marie avait perdu son espièglerie et son enjouement de départ et avait gagné en cynisme et en froideur. Bien qu’intimes, les deux femmes n’évoquaient jamais ce problème. Entre deux soins, elles s’entretenaient de tout et de rien avec un sujet de prédilection : les hommes en général et les leurs, en particulier. Pour Hélène, le sien s’accordait au singulier ; quinze ans de mariage avec un camarade d’école, une maternité difficile et tardive et la vie avec un enfant autiste. Par le biais des confidences d’Hélène, Marie entrevoyait le quotidien d’une famille et d’un couple unis. Pour la doctoresse, le mot homme s’accordait au pluriel. Des passades, des coups d’un soir ou d’un mois, remplissaient son univers affectif. Elle traînait une réputation de croqueuse. Grâce à ces papotages, Hélène expérimentait par procuration les frissons de l’adultère. Mais derrière ces aventures, Hélène discernait la profonde dislocation psychologique de Marie. Une fois, alors qu’elles déjeunaient à la cantine, Marie lui avoua préférer la compagnie des morts-vivants du service à celle des bien-portants. Les premiers ne décevaient que des héritiers potentiels. Cette dépression consumait Marie. Hélène lui avait suggéré de consulter un confrère psychiatre. Elle avait eu droit à deux semaines de mise en quarantaine en règle. Depuis, l’infirmière éludait le sujet, mais elle veillait avec discrétion sur l’état mental de Marie. Car la doctoresse était une de ses rares amies sur laquelle Hélène pouvait compter. Le jour, où elle eut une fausse couche, Marie était revenue exprès de ses vacances en Grèce, pour garder Jonathan, son fils. Marie devint vite complice avec le jeune autiste. Ils communiquaient par des mimiques et par une gestuelle dont ils connaissaient seuls les codes. Dans ce monde sans paroles, Marie parvenait à anticiper les besoins et les désirs du garçon. Elle appliquait les méthodes qu’elle utilisait avec ses malades. Elle affichait une aisance déconcertante dans cette forme de relation muette fondée sur l’instinct. Lui suggérer qu’il s’agisse d’une déformation professionnelle l’aurait vexée. Du coup, Jonathan ne réagissait qu’à la présence de trois individus : Hélène, son père et Marie Elles sortirent du vestiaire. Dans une heure, l’équipe du matin en prendrait possession. — Tu viens le boire ce café, réitéra Hélène. Les trois quarts du personnel de nuit étaient attablés dans un débarras borgne baptisé pompeusement espace de repos. Du liquide brunâtre fumait dans des gobelets transparents. Les deux femmes s’installèrent. La moitié des soignants grillait une cigarette et la conversation s’orientait invariablement sur les futurs congés. A priori, toute la réanimation migrerait sur Chypre pour les prochaines vacances. Marie resta en retrait, sans jalousie. Au contraire, elle se plaisait à écouter ses collègues discourir sur de simples, mais saines préoccupations. Le café était amer. Marie avait oublié de le sucrer. Qu’importait, dans deux heures, elle baignerait au sein des limbes engendrés par les effets conjugués d’un somnifère, d’un antidépresseur et d’un verre d’alcool. Demain, une nonagénaire tétraplégique ou hémiplégique se substituerait à Joan dans le quotidien de la doctoresse. En attendant, Marie réfléchit au nombre de comprimés qu’elle avalerait tout à l’heure ; elle se décida pour une double dose, alcool inclus. 3 L’église se blottissait au fond d’une placette desservie par une étroite impasse pavée. Les taches bleues, rouges, jaunes et blanches des gyrophares bariolaient les colombages des maisons médiévales et la façade de l’édifice religieux. Le Moyen-âge se colorisait en Technicolor par le biais d’un fait divers. Des anonymes avaient eu l’idée saugrenue d’avertir les permanences des services incendies et ceux de la voirie municipale. Martial se pinça les lèvres ; une nuée d’honnêtes gens bien intentionnés l’ensevelirait sous des monceaux de témoignages fumeux et contradictoires. Martial ralentit puis émit son juron préféré. Aucun emplacement n’était disponible pour se garer. Sur les minuscules trottoirs, le voisinage paradait en robe de chambre et pantoufles, malgré la pluie et le froid. Une voiture blanche, gyrophare allumé, tournait déjà, également à la recherche d’une place libre. Elle se parqua sous un abri de bus, ses feux tout contre le panneau publicitaire. Dans leurs halos se mirèrent les seins en poire d’un mannequin qui suçait son index enduit d’une célèbre crème chocolatée. Martial n’avait jamais déjeuné en tête à tête avec son ex-femme topless. À cinq heures du matin, les autobus ne circulaient pas. Martial lorgna sur la place, grande comme un mouchoir de poche, disponible derrière le véhicule blanc. Déborder amplement sur la chaussée suffirait. Il serra au plus près la voiture dont le gyrophare s’était éteint. Son conducteur n’apprécia guère cette manœuvre millimétrée et sa portière s’ouvrit brutalement, en vue d’un règlement de compte verbal. Martial identifia le lieutenant Marco Giuili, furibond, prêt à dégainer sa carte de police en guise de passe-droit. Ce dernier se ravisa aussi vite, reconnaissant son patron. Martial plaça bien en évidence le panonceau « Police », derrière son pare-brise. Il sacrifiait à ce rituel à chaque fois qu’il ne se garait pas convenablement, ce qui lui valait de posséder la voiture la plus rayée du commissariat.
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