— Bonjour, je ne vous avais pas aperçu dans ce foutoir, dit Giuili avec son léger accent transalpin.
— Comment va ton papa, répondit Martial ?
Ce dernier luttait contre le rejeton engendré par des années de tabagisme ; une jolie petite boule assez méchante dénommée cancer des poumons. Giuili, son unique fils, n’en retenait aucune leçon ; il fumait bien plus que son père. L’homme n’assimilait jamais les enseignements de la nature.
— Bof, bof, lui répondit Giuili dont la main pivota de droite à gauche à moins que ce ne fût le contraire.
— Tu n’étais donc pas d’astreinte.
— Sur le planning non, jusqu’à ce que Gourmont me réquisitionne. Et théoriquement, je ne l’étais pas avant la semaine prochaine.
— Gourmont t’a mis au parfum.
— Un curé démonté m’a-t-il expliqué ? Il avait l’air sacrement excité.
— Une grosse patate chaude risque de nous exploser à la figure si cette histoire s’avère exacte. Rien ne doit filtrer de cette église, ajouta Martial en s’inclinant protocolairement vers son lieutenant.
Martial désigna d’un geste de la main les badauds agglutinés devant la grille malgré les intempéries.
— Tu t’en charges Giuili. Tu prends poliment leurs coordonnées et tu leur dis gentiment de rentrer chez eux. Après, tu tournes dans les parages. Note tout ce qui te paraît bizarre, y compris les trucs farfelus, et n’oublie pas de fouiller les poubelles. D’accord Giuili ?
— Je leur annonce quoi à ces braves gens !
— Invente donc ! Une fuite de gaz par exemple.
— Pas crédible patron. Il n’y en a pas dans ce quartier. Un début d’incendie, c’est nettement plus drôle !
— Fais comme tu le sens, mais débarrasse-moi ce bazar, répondit Martial qui commença à gravir les marches du parvis !
Giuili déboutonna son blouson de cuir noir et révéla ostensiblement la crosse de son Sig Sauer de service.
Il harangua les curieux à l’image d’un bateleur forain.
— Messieurs, dames, il s’agit d’un exercice conjoint de la police et des pompiers. Ne restez pas dehors, vous nous gênez et vous allez surtout attraper un gros rhume. Retournez vite au lit faire dodo ! Merci bien.
Giuili joignit le geste à la parole à grand renfort de moulinets des bras, assez persuasifs, puisque les premiers badauds refluèrent. Cependant, la pluie froide avait aussi redoublé de violence.
Parmi les ragots qui circulaient au commissariat, le grand-père de Marco Giuili aurait frayé avec la Camorra napolitaine. Il n’avait jamais démenti cette filiation dont il tirait une fierté contenue.
Martial ne raffolait pas des églises. Ses convictions religieuses n’entraient pas en considération ; de toute façon, il s’était décrété athée. Il détestait simplement ces portillons latéraux dont les battants écrasaient les nez avec un couinement inégalable. Par ailleurs, le porche principal ne se franchissait qu’horizontalement dans une poussette pour son baptême puis dans un cercueil pour ses obsèques. Entre-deux, la position debout permettait de se marier, mais qu’une seule fois.
L’agent en faction le salua avec déférence ; Martial lui en fut tout obligé et lui adressa un clin d’œil gratifiant. Il appartenait à cette poignée d’individus capables de le reconnaître dans cette ville. Avec Gourmont, Giuili et la mammy, à qui il louait sa maison, cette minorité ne constituait qu’une main incomplète. Marina ne pouvait pas incarner le petit doigt manquant ; elle était descendue de la capitale où elle résidait.
La pluie dégoulinait sur la façade de l’église en diorite grise mouchetée de quartz bleu et rose. Son architecture troglodytique était fascinante. Le transept et le chœur s’enchâssaient dans les entrailles de la roche. En avant, la nef en dépassait sur une quinzaine de mètres. Un prospectus de la mairie consacrait plusieurs paragraphes à cet édifice religieux. C’était l’un des points forts du patrimoine touristique local.
À l’époque romaine, la colline servit de carrière de pierres. Après un siècle d’exploitation, une cavité gigantesque en éventrait le flanc. L’empereur Néron, subjugué par cette excavation hors normes, ordonna sa reconversion en un temple dédié à Saturne.
Les tailleurs prirent le relais des esclaves. Ils sculptèrent sur les parois des colonnes. Entre, ils creusèrent des niches dans lesquelles furent placées des statues du fils d’Uranus. Ils prolongèrent la partie troglodytique par une rotonde. En son centre jaillissait une source d’eau chaude. Selon la légende, le feu des enfers la réchauffait.
Trois cents ans après, les premiers chrétiens y prati-quèrent leurs premiers offices, démontrant aux hérétiques la supériorité du nouveau dieu sur les divinités païennes. La conversion définitive du temple en église débuta au sixième siècle et s’acheva avec le premier millénaire.
L’instigateur de ce projet s’appelait Siguéric, un des bâtards du roi wisigoth Euric. Le jeune barbare tomba éperdument amoureux de la fille d’un comte gallo-romain acquis à la foi chrétienne. Le Wisigoth se convertit afin d’obtenir la main de sa belle. Mais son futur beau-père émit une condition : le prétendant devait ramener de Judée une preuve de sa piété. Siguéric s’embarqua pour Jérusalem. Comme Homère, son périple fut émaillé de mille épreuves initiatiques. Au final, il rapporta les plans originaux du premier Saint-Sépulcre. Il put épouser sa dulcinée et, en signe de dévotion, il entreprit alors la transformation du sanctuaire en église, rachetant au passage les péchés de son père, grand pourfendeur de chrétiens. Les travaux furent suspendus faute de crédit, pour ne reprendre que quatre siècles après. Depuis, seuls les Templiers en modifièrent la construction, en adjoignant au transept une chapelle qui porte leurs noms.
Le portail central était surmonté d’un linteau monolithique sculpté des chimères infernales qui s’affrontaient en un combat éternel. Dessus, les douze apôtres surveillaient d’un air résigné ces créatures hybrides. Craignaient-ils qu’elles ne s’échappent du monde des ténèbres ? Tout en haut le Christ écartait ses bras en signe de bienvenue aux pèlerins contrits à ses pieds, mais son regard planait dans le vide bien au-dessus de la tête des fidèles.
Martial enjamba le sempiternel ruban zébré de rouge et de blanc qui délimitait le périmètre du crime ; Gourmont avait vu large ; sage initiative.
Le portillon latéral s’ouvrit subitement, faisant sursauter Martial. Le lieutenant Gourmont en surgit, prêt à allumer une cigarette. Il affichait le regard de ces rescapés des tranchées qui avaient côtoyé l’horreur.
— Qui est dedans, lui demanda Martial ?
— Euh, secouristes, toubibs, infirmiers et brancardiers. Dans le désordre, ils se ressemblent tous avec leur blouse blanche.
Gourmont inhala tranquillement une bouffée de tabac puis en expira la fumée très lentement.
— Comment cela se présente-t-il à l’intérieur, continua Martial ?
— Du Tarantino, sans la censure. J’ai mis une couverture de survie sur les restes du père. Avec le témoin, nous sommes les seuls à l’avoir vu dans cet état. Ce n’est pas du joli !
— Finis ta clope et rejoins-moi.
Martial entrebâilla le battant. L’allée centrale était obstruée par un brancard qui pourrait tout aussi bien servir de civière. Martial marcha sur les dalles polies par les siècles de piétinements. Un corps nu gisait au pied de l’autel. Il ne portait pas même de chaussettes. Des blouses blanches l’encerclaient. Deux puissantes torches électriques, posées sur le sol, éclairaient la scène.
Comme dans un théâtre chinois, des jeux d’ombres et de lumières se profilaient sur les murs et les piliers millénaires. D’étranges spectateurs de pierre surplombaient le tohu-bohu des secouristes ; c’était des gargouilles ornant les chapiteaux des colonnes. Leurs rictus, leurs œillades, leurs langues tirées rappelaient à l’homme sa triste condition. Leurs singeries demeuraient toujours d’actualité.
Les pieds des urgentistes pataugeaient dans du sang frais. Sa senteur douceâtre se mêlait à celles des antiseptiques. Une aiguille était plantée dans l’avant-bras du blessé ; elle était reliée à des poches de plastique transparent, qu’un soignant tenait en l’air.
À gauche, devant une chapelle, il reconnut la couverture de survie de Gourmont d’où dépassaient deux pieds, chaussés ceux-là de pantoufles vertes.
Martial remonta l’allée centrale. Il contourna avec précaution les flaques de sang en phase de coagulation. Sa présence ne perturba en rien le ballet des blouses blanches. Les paroles du groupe devinrent détectables.
— Je l’intube, aboya une des voix avec conviction !
Un homme massif, les manches retroussées jusqu’aux coudes et sans gants avait prononcé ces mots. Il serrait entre ses dents une lampe stylo qu’il tentait tant bien que mal de stabiliser en direction de la bouche du blessé. Sa main gauche maintenait béantes les mâchoires et sa droite tenait une canule.
— Merde ! Sa gorge est remplie de vomi, maugréa-t-il.
Aussitôt, son voisin lui tendit un tuyau mou et transparent qui émettait un bruit de succion. Le premier s’en empara et, sans précipitation, il la plongea dans la cavité buccale du malade.
L’embout aspira un liquide verdâtre et glaireux. Des crachotements ponctuèrent le patient nettoyage du docteur. L’autre extrémité était reliée à un récipient de plastique dans lequel se déversa la vomissure par saccades.
— Bon, je vais pouvoir passer cette fois, dit le praticien.
Il introduisit entre les arcades dentaires la canule d’intubation. Il la tortilla avec dextérité, jusqu’à l’obtention d’un chuintement de ventouse.
— Nous y voilà, annonça-t-il sans triomphalisme. Donne-moi le jus.
L’adjoint lui tendit un masque de silicone. Le médecin l’emboîta au bout de la sonde. L’aide tourna la valve d’une bombonne pressurisée, sur laquelle Martial reconnut le logo des produits inflammables, de l’oxygène.
Le thorax du blessé tressauta.
— Diminue le débit, s’il te plaît. Un litre devrait suffire. Ses poumons doivent être défoncés, lâcha le praticien.
La baisse de la pression permit l’obtention de mouve-ments respiratoires harmonieux et le visage crayeux du malade rosit.
Le médecin fixa la canule avec rouleau d’adhésif en évitant soigneusement de coller les lèvres. Alors qu’il vérifiait l’étanchéité de son montage, une ombre s’interposa devant le faisceau de la lampe posée à terre.
— C’est quoi ce bordel, cria-t-il en se retournant vers Martial dont la jambe masquait la torche électrique ?
— Barrez-vous ! Espèce d’idiot, vous n’avez rien à foutre ici, continua-t-il !
Martial bondit en arrière ; la lumière baigna de nouveau le visage du blessé.
— Désolé, bredouilla Martial, plus coutumier à la déférence que lui conférait son titre de commissaire.
— C’est bon mon gars. Mais éloignez-vous. Nous n’avons pas fini.
— Où allez-vous le transférer, dit Martial ?
— À votre avis, répondit le docteur ! À l’hôpital, dès qu’il sera transportable et, d’abord, qui êtes-vous ?
— Commissaire Constant, de la police judiciaire. Je peux vous parler sans vous gêner.
— Ouais, le plus dur est fait. Que disent les écrans, demanda-t-il en se tournant vers son assistant sans prêter attention à la requête de Martial ?
— Quatre-vingt-neuf d’oxygène. Le pouls est à soixante, avec des extrasystoles, lui répondit celui qui devait être un infirmier.
— Est-il sérieusement blessé, questionna Martial en s’agenouillant pour se placer à la hauteur de ses interlocuteurs ?
— Non, vous hallucinez ! Il a juste un enfoncement thoracique, une hémorragie interne et des fractures disséminées partout. Et, le reste que je ne vois pas.
— Il va pouvoir s’en tirer selon vous.
— Dix pour cent de chance, en arrondissant à la décimale au-dessus du huit.
Martial n’appréciait pas particulièrement cet humour médical très hermétique.
— L’avez-vous trouvé dans cette position, continua Martial ?
— En l’état ! Sur son côté gauche, la main tendue vers l’autre.
— Celui sous la couverture de survie, voulez-vous dire ?
— Mais, non ! Celui accroché là-haut, répondit l’urgentiste en désignant du menton le Christ sur sa croix.
— Et celui qui se trouve sous la bâche ?
Le praticien ricana.
— D’après votre collègue, il n’a besoin que d’un légiste doué pour les casses têtes. Il nous a interdit de regarder dessous. De toute façon, les macchabées ne nous intéressent pas. Désormais, c’est votre boulot.
Le médecin ausculta le thorax du blessé.
— Bien, nous allons pouvoir enfin le transférer.
Les brancardiers approchèrent un chariot à roulettes. Martial intervint.
— Juste une seconde, je voudrais prendre des photos avant que vous ne le bougiez.
Martial sortit son portable, cadeau d’anniversaire de son enfant pour son cinquantenaire.
— Nous posons pour la postérité ! Astiquer vos dentiers, ironisa un ambulancier.
Martial effectua des clichés en contournant la scène. Sa fille lui avait certifié que cet appareil valait celui d’un professionnel. Pour la première fois, il employait les fonctions photographiques de son téléphone. Ses mani-pulations n’étaient pas assurées. Il en aurait bien vérifié les résultats, mais il redoutait de paraître idiot.
— C’est fini, dit le médecin impatient.
— Oui, enfin je l’espère, répondit Martial. Euh, le liquide d’aspiration, pourriez-vous me le garder ?
— Le vomi vous branche. Je transmettrai votre requête à l’hosto. Nous vous le mettrons au frais, sans glaçon et bien frappé. Bon, les gars, nous y allons pour de bon cette fois.
Deux aides glissèrent une alèse plastifiée sous le blessé, sans le bouger. Ils le soulevèrent et le déposèrent sur le brancard. Le médecin empila dessus l’électrocardiogramme, les perfusions et d’autres appareils inconnus de Martial.
— Bon courage, vous n’êtes pas prêt de vous recoucher. Votre légiste va s’en lécher les babines. Au fait, je me présente : Hugo Lagrange.
— Merci docteur. Euh, une totale discrétion est de mise dans cette triste affaire.
— Ne vous inquiétez pas ! Aux urgences, les procédures, nous les connaissons par cœur ; alors s’il nous faut la boucler pour en éviter, vous pouvez compter sur nous.
Les roulettes du brancard strièrent les dalles de deux lignes rouges, bien parallèles. Au bout de quatre mètres, les traces devinrent discontinues et le médecin s’amusa à slalomer entre.