La sève du mal-4

2065 Mots
4 Gourmont revint de son interlude tabagique. La fatigue sculptait son visage, mais ses yeux brillaient autant que ceux d’un adolescent qui découvrait la nudité féminine. Un premier meurtre comptait énormément dans la carrière d’un flic ; un mort, qui ne fut ni un suicidé, ni un accidenté de la route. Néanmoins, les pupilles de Gourmont s’étaient d’abord dilatées sur des attributs inhabituels chez une jeune fille. — Qui t’a prévenu questionna Martial. — Madame Gronce. — Gronce, la femme du juge ? — Eh oui, elle fait partie des inconditionnelles du curé. Elle était venue très tôt ce matin pour le conduire à l’aéroport. Il devait prendre un avion pour Rome. Le décollage était prévu pour huit heures. Elle est arrivée ici vers quatre heures. Elle est en ce moment dans le presbytère en train de téléphoner à son mari. Martial se dirigea vers la chapelle latérale où était étendu le corps du prêtre. Il parvint à la hauteur d’une armoire de bois protégée par une vitre épaisse. À l’intérieur, une crosse épiscopale reposait sur un brocart rouge et or avec une énorme pierre translucide sertie au milieu du crosseron. Malgré la luminosité tenue, la roche émettait des scintillements d’un bleu singulier, celui dont se parait le ciel avant un orage. — Tu connais cet ustensile tarabiscoté, dit-il en se tournant vers Gourmont. — Le truc biscornu en question se dénomme la crosse des Templiers. C’est la relique la plus célèbre de la cité. Vous n’êtes donc jamais entré dans cette église ! Martial ne fréquentait dans cette ville que le commissariat, un franchisé en surgelés et les restaurants de son quartier, car il pouvait retourner chez lui à pied, quel que soit son taux d’alcoolémie. — Je suis un indécrottable mécréant ; les religions me déclenchent des œdèmes allergiques et tout le tintouin. En tout cas, cette antiquité n’était pas le mobile du crime ; la vitrine ne présente pas d’impact. Pourtant ce gros caillou monté en cure-dents doit valoir de l’or sur le marché des œuvres d’art volées. Martial enfila des gants non poudrés en latex et souleva un pan de la couverture de survie aux reflets jaunes métallisés. Des horreurs hantaient les cauchemars de Martial, mais ce qu’il vit mit à mal l’étanchéité de son estomac. Il ravala de justesse le liquide âcre qui s’apprêtait à jaillir de son œsophage. Un corps décapité gisait sur le dos. — C’est la fameuse façon puzzle, dit Gourmont, un mouchoir rose apposé sur les narines et la bouche. — Oui, il manque des morceaux. La cage thoracique était fendue verticalement. Le meurtrier en avait arraché le cœur et il l’avait posé à la place de la tête absente. Les vaisseaux s’étalaient sur le sol comme des tentacules flasques et poisseux. Les mains avaient disparu également. Les organes génitaux avaient été coupés au ras du pubis. La verge et les testicules décoraient désormais le muscle cardiaque gluant sur la pierre. Le tout formait un masque grotesque, inspiré de l’art primitif. Dans l’orifice béant de l’entrejambe, Martial vit un morceau de chair, la langue du curé. Ces mutilations amalgamaient la barbarie des rites aztèques et les supplices infligés aux voleurs et aux balances. — As-tu retrouvé la tête et les mains, dit Martial ? — Je n’ai pas eu le temps de les rechercher ; les recoins ne manquent pas dans cette église. — Alors, fais attention de ne pas les piétiner. Ce dépeçage en règle est l’œuvre d’un sacré cinglé. — Le qualificatif est minimaliste, patron, répondit Gourmont. — À moins que le meurtrier n’ait orchestré qu’une mise en scène. Es-tu sûr que ce corps est bien celui du curé ? Sans la tête ni les mains, comment identifier un cadavre ? — Le témoin a reconnu les vêtements. — Elle connaît sa garde-robe ! — En plus du ménage, elle lui repassait du linge à l’occasion. — Il porte des pantoufles charentaises, pointure 43, sans semelle, ajouta Martial. — Je ne vous savais pas fétichiste de chaussures. — Je possède les mêmes en brun clair. Mais je préfère le vert pomme de celles du curé. As-tu repéré d’autres indices ? — Non. Tout d’abord, je me suis préoccupé du blessé et ensuite j’ai masqué la scène du crime avant l’arrivée des secours. J’ai conscience que ce n’est pas réglementaire, mais les houses de survie sont neuves. J’espère que les techniciens n’en seront pas gênés. — Satier et ses hommes ne devraient pas tarder. Tu as fait de l’excellent boulot ici. — Merci patron. Martial laissa choir la couverture. Une étrange affaire, un prêtre dépecé à l’aube dans sa propre église ; quel monde de fous, songea-t-il ! Martial éternua et toussota ; son allergie aux poussières le rattrapait. Il pénétra dans la chapelle des Templiers, réplique miniature de la rotonde du Saint Sépulcre. La salle mesurait une vingtaine de mètres carrés au milieu desquels trônait une pierre tombale à la surface rugueuse. Dessus avaient été badigeonnés avec du sang les mots : S A T O R A R E P O T E N E T O P E R A R O T A S — Style néogothique teinté de satanisme. Ces mots peuvent se lire tous les sens. Le contraste entre le rouge et le ton de la pierre est saisissant. Je parie qu’il s’agit du sang de la victime, déclara Martial ! — À coup sûr, il lui appartient, répondit Gourmont. — Dis-moi Gourmont, n’as-tu pas étudié le latin au collège ? Tu devrais pouvoir me déchiffrer ce rébus. — Là franchement patron, vous y allez fort. Ce n’est pas spécifié dans mon contrat d’embauche. Gourmont peu inspiré se pencha sur le carré magique. — Sa traduction signifie en gros : le paysan guidant la charrue travaille en tournant ou alors, le semeur AREPO conduit les roues avec soin. — Tu es doué pour les langues mortes ; tu t’exprimes mieux en latin que moi en anglais. Un cultivateur fait toujours des ronds sur ses terres. Ce texte ne nous éclaire pas ; à moins que ta transcription soit erronée. En tout cas, je ne pense pas que le curé a lui-même écrit ces mots. — Dans un roman, le père de l’héroïne s’était scarifié le torse avec des indices ésotériques destinés aux enquêteurs. — Gourmont, tu lis trop de mauvais polars. À gauche de l’entrée, un sac-poubelle avait été étalé à terre. — Les morceaux manquants, suggéra Martial ? — Non, il s’agit de vomi encore frais. Rongé de remords, l’assassin a peut-être gerbé. Je ne disposais que de deux couvertures de survie et d’un rouleau de sacs-poubelle perso. Les battants du portail claquèrent déchirant le silence de la nef. Martial se retourna. Les nouveaux chevaliers blancs de l’éternelle croisade contre le mal débarquaient. Ces seigneurs étaient armés de pincettes, de masques chirurgicaux, de réactifs, de sachets plastiques et d’un joli uniforme de Bibendum. Satier avançait, à la tête de ses troupes, avec cette démarche chaloupée, propre aux individus surs d’eux et de leurs missions. — Bonjour capitaine, dit Martial. Martial l’avait reconnu ; un homme à la haute stature musculeuse, à la peau hâlée et fraîchement rasée, aux yeux clairs et au sourire ravageur. Cette propreté et cette netteté si matinales blessèrent l’ego de Martial. Satier incarnait la quintessence du système, séduisant, blagueur sauf durant son travail où transparaissait alors l’âpreté d’une tique. Satier souleva à son tour la couverture de survie ; il fit une moue faussement dégoûtée. — Eh, bée ! Siffla-t-il ? L’assassin n’y a pas été par quatre chemins. Du hachage en finesse. Bon, les gars, nous immortalisons la scène. Bertrand, tu prends par là et toi, Akim, tu flashes verticalement et bien perpendiculairement pas comme avec le clodo de la semaine dernière. Ils déplièrent des trépieds télescopiques et les placèrent comme leur avait indiqué leur officier. — Quand arrive le légiste ? — On tombe sur sa messagerie, répondit Martial. — Encore Bailliez ! Je parie. Chaque fois, nous sommes obligés de gober ses tocades. Après, elle va nous tanner avec des broutilles ; j’avais besoin d’une photo de ci ou d’un prélèvement de ça. À sa décharge, Satier n’était pas marié. Les obturateurs crépitèrent et les puissants flashs amplifièrent le caractère sordide et brutal de cette scène. Sous ces éclairs intermittents, le pourpre des chairs vira au rouge carmin à l’image d’une viande saturée en colorants. Le blanc écru des tendons et des cartilages attesta que celui de la chemise de Martial avait passé. Satier et ses deux compères mitraillèrent le corps sous tous les angles et sous tous les plans, des gros, des intermédiaires, des panoramiques. Un instant, la nef fut transformée en une casemate sous un déluge de bombes incendiaires. — La découpe est parfaite, commenta doctement Satier ! — La découpe, lança Martial l’esprit encore engourdi par sa nuit ! — Les tranches sont bien nettes comme chez le boucher. Sauf pour le cou ; il ressemble à un scoubidou raté. Et, commissaire, avez-vous vu la zigounette ? Satier s’était penché sur le morceau flaccide et reprit. — Oh la vache, notre curé a juté en rendant l’âme. Comme un pendu ! — Satier, gardez ces détails pour votre rapport. — Je vous assure que c’est du sperme ! Martial ne s’engagea pas sur ce terrain. La complaisance d’un spectateur nuisait au travail d’un acteur. Il le laisserait finir sans subir ses commentaires d’autosatisfactions. — Gourmont, veux-tu rester avec ces zozos ? Gourmont se tritura les phalanges comme en proie à une irrépressible envie d’uriner. — Je préférerais cloper dehors. — D’accord, va noircir tes bronches. Martial décida de se rendre au presbytère pour y rencontrer madame Gronce. 5 Madame Gronce sanglotait, recroquevillée sur un petit canapé. Malgré son maquillage malmené par un torrent de larmes, elle était très belle. Elle s’était apprêtée d’une manière très discrète donnant au naturel de sa peau une touche d’authenticité. Elle devait faire partie de ces femmes qui ne supportent pas la moindre négligence. Son splendide visage se releva avec cette infime lueur dans ses yeux que possédaient ces créatures conscientes de leur séduction. Un frémissement parcourut le dos de Martial, le syndrome du mâle consolateur. — Bonjour madame, je suis le commissaire Constant. Je suis désolé de vous importuner. Puis-je vous poser des questions ? Elle émit un soupir que Martial interpréta à sa manière : « Il faut bien que vous fassiez votre travail, mais rapidement s’il vous plaît. » Martial tendit sa main tandis que celle de madame Gronce s’éleva protocolaire. Désirait-elle un b***e-main ? Martial songea à la façon d’aborder cet entretien à défaut de le considérer comme un interrogatoire. Leurs doigts s’effleurèrent. Soudain, une érection inopinée interrompit les pensées procédurières de Martial. Cette rigidité n’était pas de celles annoncées par un changement progressif de consistance non, son organe se durcit instantanément et douloureusement. Ses yeux croisèrent ceux de madame Gronce ; il y décela une lueur de satisfaction provocante. La prochaine fois, il éviterait de doubler les doses de pilules bleues. Leurs effets n’en étaient que différés et survenaient à un moment inopportun lorsque la belle avait déjà réintégré sa citrouille. Martial retira vite sa main ; un dégonflage s’amorça et le rassura. — Quelle monstruosité, démarra madame Gronce ! Lorsque je suis arrivée, le père n’était pas au presbytère, je me suis rendu dans l’église et j’ai découvert cette horreur. Elle sanglota. — Seul un dément a pu commettre cette barbarie, continua-t-elle ! Elle se dissimula le visage avec ses mains. Martial y compta trois bagues, dont la grosseur et l’éclat ne permettaient pas de remettre en cause leurs authenticités. Martial préféra attendre la fin de cet épanchement. Oui, cette atrocité nécessitait une énorme dose d’aliénation ; l’ultime aboutissement de la folie ou la pleine conscience d’un acte fou. Martial sortit de sa poche un mouchoir encore emballé dans son plastique ; il le lui tendit. Madame Gronce n’essuya pas ses yeux ; elle les tamponna délicatement et elle tapota discrètement les narines. Martial se remémora une des expressions favorites de Giuili, la classe. — Vous connaissiez le père Figier depuis longtemps, dit-il après un délai qu’il estima décent. — Depuis quinze ans, renifla, madame Gronce. — Vous deviez l’amener à l’aéroport. — Il devait se rendre à Rome ; son avion décollait à huit heures. — Saviez-vous quel était l’objet de ce déplacement ? — Non. Mais il paraissait préoccupé ces derniers temps. Ce voyage avait été reporté trois fois. Ses travaux devaient en être le motif. — Des recherches de quel ordre ? — Et bien, l’Église en général et cette église en particulier, s’offusqua-t-elle ? Martial présentait des lacunes concernant les us et coutumes de cette ville provinciale. — Commissaire, tout le monde reconnaissait en lui un éminent historien ! — Excusez-moi, madame, mais je viens d’être muté ici et je n’ai pas eu le loisir de me familiariser avec les attractions régionales et ses gloires. — Histoire locale, en voilà une expression ! Cette église a été consacrée par Sa Sainteté Sylvestre II. Connaissez-vous beaucoup de lieux saints dans ce pays ayant bénéficié de cette faveur ? — Aucunement. Mais je vous promets de combler mes manques en temps voulu. Mais dites-moi, qui devait-il rencontrer à Rome ? — Il y allait deux à trois fois par an. Il m’avait simplement indiqué qu’il devait s’entretenir avec une personne importante au sein de la curie. Il parlait de signes annonciateurs. Pauvre père. Madame Gronce repartit en un long sanglot. Martial n’était pas spécialiste des épanchements féminins. Les masculins lui étaient plus familiers, notamment ceux qu’il obtenait après des aveux. À titre de comparaison, il se remémora les pleurs de sa femme lors de l’accouchement de leur fille. Ceux de madame Gronce y ressemblaient, des cris de douleur plus que de tristesse. Était-ce un gage d’authenticité ? Martial se sentit honteux : un policier ne voyait plus rien en naturel. Il patienta.
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