La sève du mal-5

2005 Mots
— Excusez-moi, finit-elle par dire. Le père était un proche de la famille. Il était le parrain de mon mari. Un homme si gentil, je ne comprends pas, répéta-t-elle en couvrant de nouveau son visage de ses mains. Le travail de Martial consisterait à tenter d’élucider cette énigme à sa place, mais pas forcément selon son point de vue. Il se trouvait cependant malhabile. Et pour cause, il y a quatre mois, il opérait à l’antiterrorisme. Ses dernières affaires criminelles remontaient à ses premiers stages. — Vous parliez de signes annonciateurs, madame. — Oh oui ! Il m’avait dit avant-hier cette phrase : les ombres s’amoncellent. — Les ombres s’amoncellent, se répéta doucement Martial. Comme l’obscurité ? — Je n’en ai pas la moindre idée, commissaire, je m’en excuse. Ces mots ont été extraits de leur contexte. Il n’aimait pas se répandre sur ses problèmes, même avec nous. Pourtant, croyez-moi, la gestion d’une paroisse ne constitue pas une affaire de tout repos. Martial ressentit un blocage involontaire de la part de madame Gronce ; une intuition de flic. — Ces ombres, est-ce relatif au mal ? — Le cas échéant. — Il le côtoyait donc. Elle haussa délicatement ses épaules. — Un prêtre digne de ce nom le fréquente immanquablement. Connaissez-vous un policier qui n’avoisine aucun délinquant ? Elle demeurait terriblement lucide ; ce témoin charmait Martial. — Le père est resté trente ans dans cette paroisse. — Oui, il n’a jamais voulu quitter sa ville, celle de son enfance. De quelle région venez-vous, commissaire ? — De la capitale. — Quelle étrange promotion ? — Je la dois à une balle perdue et le médecin m’a recommandé le coin pour son climat propice à une guérison. — J’en suis navrée pour vous. Le père Figier était du pays. Tout le monde le connaissait et l’appréciait. Il aurait pu prétendre à une carrière prestigieuse, mais il était viscéralement attaché à ses paroissiens et à son église. Son troupeau, disait-il avec gentillesse. Ces pierres sont désormais orphelines. Elle embrassa la pièce d’un geste théâtral. — Pourtant, l’assassin ne partageait pas votre admiration. Il avait tout de même des inimitiés. — Pas que je sache. Seul un aliéné a pu commettre cette monstruosité. — L’homme nu, vous le connaissez. — Aucunement. Dès que j’ai découvert cette boucherie, j’ai téléphoné à la police. Est-il mort ? — Pas encore. Mais son pronostic vital est engagé à court terme. — C’est le meurtrier ! — Criminel ou témoin. — En arrivant, n’aviez-vous rien remarqué ? Elle plissa ses lèvres pulpeuses et fronça ses jolis sourcils. — Non. Si en fait ; en entrant, j’ai ressenti un froid inhabituel. — Vous étiez sous le choc. Êtes-vous passée par le portail principal ? — Les secours l’ont ouverte. Moi, je suis arrivé par le presbytère. — Vous en avez la clef. — J’effectuais à l’occasion le ménage chez le père. — Est-ce la seule entrée ? — Il existe un accès dans la chapelle des Templiers. Sa serrure est cassée depuis trois semaines. Mais personne ne le savait. — Sauf le ou les assassins. — Ils étaient plusieurs selon vous. — Étant donné son état, ce n’est pas exclu. La porte du presbytère s’ouvrit brusquement et un homme d’une quarantaine d’années, les cheveux plaqués par la sueur, surgit dans la pièce. Il se précipita vers madame Gronce, les bras grands ouverts. — Alexia, tu n’as rien ! — Mathieu, que fais... — Chut ! Ma chérie, ce cauchemar est fini. Viens ! Alexia Gronce se remit à pleurer sur les larges épaules de son mari. Il lui caressa doucement le cou et lui murmura : — Allons mon amour, il faut rentrer à la maison. Je vais prévenir le docteur Lament. Martial trouva le tableau très touchant. Ils devaient s’aimer ces deux-là. Il connaissait déjà de nom le procureur, et grâce à sa femme il découvrait son prénom : Mathieu Gronce, une pointure du parquet. — Commissaire Constant, lui dit le juge. — Enchanté. — J’aurais préféré vous rencontrer en d’autres circonstances. Mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais ramener Alexia chez nous ; elle est terriblement bouleversée. — Je comprends. Un de mes hommes passera chez vous pour recueillir votre déposition. — Je peux venir au commissariat, répondit-elle. — Non, je vous en prie. Au fait, madame ? — Oui. — En quelle année ce pape consacra-t-il cette église ? — En l’an 999, lors du solstice d’hiver. — Parfait et merci pour l’information. Au revoir, monsieur le juge. Le magistrat et son épouse sortirent du presbytère, main dans la main. Le portable de Martial sonna ; c’était Giuili. — Les abords sont nickels. A priori, ni vu ni connu. J’ai repéré une caméra de surveillance d’un distributeur de billets en descendant l’impasse. L’agence n’ouvrira qu’à neuf heures. — D’accord, élargis ton périmètre de fouille et photographie les voitures qui ne sont pas du coin. Et dans les poubelles ? — C’est fait ! Rien. Un assassin se délestait parfois bizarrement d’indices après son forfait ; mais de là à trouver une tête et deux mains dans les bennes à ordures ! Il retourna dans l’église. Satier achevait d’étiqueter ses prélèvements qu’il plaça dans une glacière. — Vous avez fini Satier. — Oui, le parquet est-il prévenu ? — Le juge Gronce est déjà présent. — Tiens ! Il n’est pas venu nous dire un petit coucou ! — Il est occupé. C’est sa femme qui a découvert le corps. — Bon, dans ce cas, elle doit être drôlement choquée. Martial ne répondit pas. Madame Gronce avait la tête bien calée sur les épaules, là où un prêtre n’en possédait plus. 6 La sonnerie du téléphone retentit. Elle imposa cette gêne annonciatrice de mauvaises nouvelles. Chacun et chacune attendirent qu’un autre décrochât. Finalement, Marie Jarvic se leva et s’empara du combiné gris fixé au mur. — Marie Jarvic, j’écoute, dit-elle, d’un ton indifférent. — Ah ! Marie, salut, c’est Pierre. Comment vas-tu ? Pierre Lombard, médecin des urgences, truffait ses phrases de « ah », comme les politiques utilisaient des « euh ». Ce détail devint aux yeux de Marie rédhibitoire après le début de leur liaison. Très charnelle, elle demeura sans ambiguïté ; Pierre était marié et Marie ne brisait pas les ménages. — Ça va, rétorqua froidement Marie. — J’ai un client pour toi si tu disposes d’un lit. — Immédiatement ! — Ah ! Je sais que tu as fini ta garde, mais, franchement, c’est le bordel chez nous. Je dois dégager de la place. Cette nuit, ce fut la bousculade. — La pleine lune encore. — Ah ! Je me contrefiche qu’elle soit en croissant, rousse ou en éclipse. Nos couloirs ressemblent tout bonnement aux rayons des grands magasins le soir d’un réveillon. Le service de Marie possédait quinze lits ; seul celui de Joan demeurait disponible. — Quel genre d’hurluberlu m’as-tu réservé cette fois-ci, interrogea Marie ? — Du super lourd ! Tu vas adorer. Dans les quarante ans, le squelette disloqué, avec un enfoncement thoracique et un hémopéricarde qui a été ponctionné in extremis. Ah, j’oubliai une fracture au bassin, deux aux jambes et des moins sérieuses disséminées à droite et à gauche. Je n’ai pas eu l’occasion de tout répertorier. Ah ! Tu vois un cas intéressant. — Et la rate ? — Toi, avec ta phobie des triperies ; je n’en ai pas moindre idée, la radio est saturée. Ils te rappelleront dès qu’ils auront un créneau. — Tu es chiant de leur avoir déjà dit qu’il monte chez moi. Et sa tête, présente-t-elle des dégâts ? — Non, bizarrement elle est indemne. Ah, il a un sourire étrange ; une expression de béatitude. Tu me le prends. Marie réfléchie, un coma traumatique. Elle les récupérait mieux que les vasculaires ou les suicidés. Du coup, elle ne s’occuperait pas d’une mémé paralysée ces prochains jours. Pourquoi pas ? — Comment s’appelle-t-il ? Pierre se racla la gorge dans le combiné. — Ah ! Je n’en sais rien, Marie. — Comment donc ? — D’après la police, le bonhomme ne possédait aucun papier sur lui. Il a été ramassé tout nu ; un SDF à tous les coups. — Bon, soupira Marie, tu peux me l’expédier, je vais avertir la surveillante. Maintenant, le service affiche complet, tu stoppes les arrivages — Merci Marie. Ah ! À bientôt. 7 Martial retourna dans le presbytère. Ses pieds foulaient pour la première fois un logis occupé par un serviteur de Dieu. Il se les représentait évoluant dans des cellules austères, crépies de blancs, meublées d’un lit de bois et d’une tablette sur laquelle traînait une bible ouverte qu’une bougie rachitique éclairait avec des effets de contre-jour. Sa culture ecclésiastique se berçait des tableaux de Georges de la Tour qui illustraient ses anciens livres de classe. Un lieu dévolu à la prière et au recueillement. Le deux-pièces exigu dans lequel il se trouvait n’aurait jamais inspiré le peintre lorrain. Une extrême modernité s’en dégageait. Dans la salle principale trônaient deux canapés de cuir de couleur bleu-pastel séparés par une table basse en verre et en acier poli. Dessus, quatre statues en bronze symbolisaient à la fois les quatre saisons et les quatre éléments. Et au milieu, une lampe en forme de nautile reposait sur une revue de décoration suédoise. Une console métallique supportait un ensemble audio-vidéo aux formes épurées, performant et très onéreux. Des étagères de verre fumé couvraient les murs, également bleu-pastel. Des myriades d’ouvrages d’art reliés avec raffinement s’entassaient sur les rayons. Une ribambelle de statuettes ornait les moindres espaces disponibles entre les livres. Elles représentaient le visage de divinités précolombiennes, la bouche ouverte sur un cri muet et les yeux ronds, exorbités. Un immense bureau de marine occupait le reste de la pièce. Le meuble imposant se composait d’un plan de travail gainé de cuir couleur chair qui reposait sur deux caissons aux encoignures garnies de laiton. Sur le plan de travail, un ordinateur, avec une pomme en guise de logo, croulait sous des post-its. Le fruit croqué par Adam pensa Martial. Dans la chambre se trouvaient un lit, une armoire. Martial n’y découvrit ni téléviseur, ni téléphone fixe. Tout passait par le web ; les nouvelles technologies n’effrayaient pas le père Figier, moins que ne l’était Martial. Il ôta son manteau et mit des gants en latex. Il en disposait toujours de trois paires dans ses poches. Par où commencer ? Martial recourait aisément à son instinct, ce qui lui valait bien des déconvenues. Gourmont ou Giuili ratisserait l’appartement de fond en comble. Il éplucherait les ordinateurs, analyserait les connexions Internet, casserait le moindre mot de passe. Les navigations du prêtre n’échapperaient pas à leurs sagacités. Martial s’assit dans le fauteuil américain face au bureau. Le plan de travail était encombré de portraits. Sur un, un homme en soutane fixait l’appareil photographique, le père Figier. Ces yeux, d’un bleu clair intense, transperçaient l’objectif pour envoûter l’observateur. Martial retourna le cadre, mal à l’aise, devant à ce visage manifestement habité. Martial ouvrit le caisson de gauche. Des chemises de carton y étaient rangées. Martial inclina la tête afin de pouvoir lire les étiquettes calligraphiées avec soin : électricité, eau, banque, assurance, mobiles, Internet, voiture, impôts. Martial passa son index sur le quotidien administratif d’un citoyen lambda. Martial ne concevait pas qu’un prêtre puisse s’acquitter de taxe. Martial prit la pochette en question ; sur l’avis figurait une somme modeste. L’état prélevait son écot sur les troncs. Dans le caisson de droite, le curé y avait rangé le courrier en rapport avec son ministère. Martial sortit la plus épaisse, celle dédiée aux requêtes. Il l’ouvrit. Martial feuilleta le quotidien d’un prêtre : demande de messe pour des obsèques, pour des mariages, pour les baptêmes. Beaucoup concernaient des aides financières. La mention « Répondu », suivie d’une date, paraphait ces centaines de missives. L’écriture du père était ronde ; les lettres amples se liaient sans à-coups comme les écrits d’un instituteur de maternelle. Martial rangea la pochette. Une toute fine était coincée du fond du caisson ; sur sa tranche ne figurait aucune étiquette. Il s’en saisit et en défit l’élastique. Dedans, ne se trouvait qu’une seule feuille sur laquelle une encre rouge se détachait d’un fond beige : « Puis je vis un Ange descendre du ciel, tenant à la main la clef de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique Serpent, c’est le Diable, Satan, et l’enchaîna pour mille années. » Une date y était inscrite : le premier janvier de la prochaine année, dans quelques semaines. Martial plia la feuille de papier et la glissa dans une poche de son loden. Cette fin d’année désenchantait Martial : tout d’abord un curé trucidé, flirtant avec Belzébuth et, maintenant, le retour de la bête, programmée pour le Nouvel An. Les déraisons de l’homme l’étonnaient toujours. Martial repoussa les caissons. Une anomalie l’intrigua. Celui de droite était plus court que celui de gauche de deux centimètres. Pourtant, le plateau du bureau paraissait symétrique. Martial glissa ses doigts gantés entre les dossiers. Il sentit un taquet arrondi. Il appuya dessus et, en même temps, força sur le tiroir. Celui-ci lâcha révélant un interstice. Martial l’explora. Il trouva un bout de papier qu’il attrapa avec difficultés. Il le sortit. Il tenait la couverture déchirée d’un cahier d’écolier. Il reconnut l’écriture curviligne du prêtre : « Confessions d’une âme damnée ». Un drôle de titre pour un fragment d’un probable journal intime. Martial en avait rédigé un dans son adolescence. De peur que ses fantasmes érotiques ne puissent être révélés au grand jour, il le cachait aussi au fond d’un placard puis, sur un coup de tête, il l’avait brûlé. Le reste de ce cahier avait-il subi le même sort ? Il explora avec un coupe-papier le compartiment secret. La pointe métallique ne décela rien.
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