I-2

2031 Mots
Qu’il serait agréable de parler ici d’intuition, de réminiscence, de réveil… Mais le refus a surgi bien plutôt de la simple vanité froissée, de l’agacement aussi : — Madame, il se trouve que j’aime beaucoup le son du violoncelle. — Ah… Et le violon ? Parce qu’il joue aussi du violon, comme si ça suffisait pas. — J’en ai joué moi-même plus de dix ans. Ça rend tolérant. — Aha… Décontenancée, déçue, les doigts paralysés sur la main courante… — C’est qu’il va vous scier les côtes jusqu’à des onze heures du soir, avec ces murs de papier mâché ! — Je mets des boules dans les oreilles pour travailler. Et le soir, en principe, je commence ma nuit de taxi. — Aha… Mais alors j’espère que vous allez pas nous laisser tomber… Parce qu’il faudrait quand même y penser, aux autres de l’immeuble ! Déjà qu’on n’a jamais pu compter sur Blétroz, vu qu’il était sourd comme un pot… Alors vous qui avez l’air bien du côté de la gérance, si vous pouviez au moins, je sais pas moi… Là qu’elle a perdu tout à fait ce qui lui restait de pittoresque, au sens vaguement attachant du mot. Chercher à placer telle ou telle connaissance, passe encore, mais prétendre faire de moi un allié qui contribuât à prendre le violoneux en tenaille – enfin est-ce que j’avais l’air d’une tête de pont ! — Merci de m’avoir fait visiter l’immeuble, chère madame. Pour le reste, je saurai me débrouiller. Bonne fin de journée. Pupilles reculées dans l’œil vert qui flamboyait. Stupeur, rage crispée, mais aussi, plus au fond, cette lueur affolée, pathétique, à laquelle j’aurais dû prêter davantage attention… Elle haletait. — Puisque vous le dites… Vous avez vos clés, vous savez où me trouver… À votre service ! Décidément, je n’avais pas beaucoup de succès avec les femmes, mais c’était la première fois que je me trouvais aussi vite et aussi complètement haï par l’une d’elles. On a les coups de foudre qu’on peut… Probable néanmoins qu’une espèce de sourire flottait sur ma face… — Ah ça vous amuse !… Eh bien attendez avant de rigoler !… Et puis de toute façon ça va bientôt changer, c’est moi qui vous le dis ! Gérance ou pas ! Et pas rien qu’un peu, que ça va changer ! Oui, j’aurais dû mieux regarder ce visage, creusé, blêmi de colère, mais plus encore d’angoisse : non pas l’expression d’une hystérique, jeune c****n que j’étais, celle d’un être simplement aux abois, contrecarré dans ce qu’il avait de plus cher, donc de plus vital… PIERRE-PAUL avait bien pu paraître mal à l’aise en me tendant le bail signé, vu les circonstances renouvelable de trois mois en trois mois… — Tu comprendras vite pourquoi les loyers sont restés à ce niveau… Ce genre de construction est tellement problématique que ça ne vaut plus la peine de rafraîchir. Rénover, on n’en parle même pas. Le propriétaire préfère laisser tout en l’état, en attendant de repartir sur du neuf. L’odeur, dès l’entrée, m’a pris à la gorge, assaut de remugles plutôt, mazout, sueur, huile à frire, tabac froid, vieux pipi mêlés. L’odeur, puis la saleté, puis leur aura de miséreuse solitude… Dans le hall, le poêle, sa vitre noircie, son foyer encombré de suie, son tuyau gris de poussière collée. Une brosse à dents était là, sous le réservoir, avec quoi on avait dû essayer de nettoyer le carburateur, sans parvenir évidemment à l’empêcher de couler dans le bac de rétention… À la cuisine, un calendrier CFF oublié, arrêté au mois de mai 1983, une casserole à manche d’ébonite dans l’évier de grès jaune, où l’eau gouttant du robinet avait fait naître toutes sortes de moisissures qui allaient s’élargissant jusqu’à la grille innommable… Dans la meilleure chambre, au-dessus du rectangle plus clair laissé par le lit disparu, le crâne du solitaire avait plaqué une empreinte noirâtre sur la tapisserie, face au téléviseur dont la fiche d’alimentation était visible en face ; même désastre à la salle de bains, où pendait encore un linge taché de sang sous la tablette du blaireau et du Gillette rouillé, sans parler de la lunette du siège, de hêtre craquelé, imbibé, voilé par les mictions hasardeuses… Ce qu’on avait dû se morfondre, croupir et désespérer là-dedans, d’année en année plus sourd et plus seul, jusqu’à finir tout à fait « badadia », déblayé enfin dans un home – sans qu’on ait même pris la peine de vider tout à fait ses placards… Manteau de facteur empestant la naphtaline, bretelles militaires, pile d’Illustré, caissette à cigares servant de boîte à outils, jeu de cartes suiffeuses… Des lieux, des vies pareils… Pour ainsi dire à Lausanne, à six mois du XXIe siècle… J’ai réussi d’abord, tandis que je hissais mes meubles achetés le matin même au débarras du Centre social protestant, à diluer ma propre déroute dans ces relents de navrante misère. Moi qui, une heure avant, pensais encore constituer un cas intéressant en matière de souffrance humaine parce que Nadia, après s’être mise à coucher avec Vincent depuis quelques semaines, m’avait gentiment prié de quitter le nid douillet… Moi, j’avais la vie devant moi. En deux jours, j’aurais lavé, ravalé tout au moins ces murs pleurant la crasse. Vingt-trois ans, pas de rhumatismes, pas d’extrasystoles, pas d’asthme, pas que l’AVS, un boulot de chauffeur de taxi qui douillait pas mal au tarif de nuit, et j’aimais sillonner la ville en Mercedes automatique, les sorties de bistrots, les sorties de boîtes jusqu’à l’aube blafarde, les filles, les foireurs allumés ou hébétés… Trahi, cocu, jeté, mais la santé, cinq ou six heures de sommeil et l’œil clair, la gueule pas trop mal faite, le reste non plus, dans six mois licencié en lettres, spécialisé en histoire ancienne… Solide des pieds à la tête, en somme, tout bien clair, bien planifié… Robuste, oui, justement, carré des épaules, et du crâne… Vraie tare aux yeux de Nadia… Tes gros bras, ta bonne mine. Tu ne pourrais pas être un peu dépressif, un peu normal de temps en temps ? Cette bouche lippue, tendue vers l’avant… Et cette façon d’aimer tout le monde donc personne, cette innée souplesse de caractère… Tu surfes sur la vie… Comment, mais comment est-ce que j’ai pu me tromper à ce point ? J’ai lutté encore un moment, ai punaisé mon grand croquis d’Alésia sur la paroi la plus sinistre de la seconde pièce, où l’humidité avait décollé de larges morceaux de tapisserie, installé ma table de travail avec les livres, les dictionnaires, le cendrier à portée de main, branché mon ordinateur. Mémoire de licence sur Alésia, quelques idées nouvelles, ma grande bataille à moi… Qu’importaient ce mur sale, cette fenêtre déguenillée ouverte sur le ciel blanchi de canicule, cette grue jaune, ce hululement de camions et de pelleteuses ? Mais travailler dans ce trou, cette épave où j’échouais à cause de ces deux salopards… Mme Malamondieu, cette caricature de concierge, qui ne manquerait aucune occasion de me compliquer l’existence… Cet énergumène de voisin qui allait prendre le relais avec ses divers crincrins… Ouvrir le dossier, travailler. Tout de suite, avant de vider les autres cartons, avant de penser à ce que tu boufferas ce soir. Travailler même si tu sais très bien que tes idées nouvelles sur Alésia sont minces, pures hypothèses d’étudiant téléguidé par son prof… Tes jeux de petits soldats… Là aussi cocu. N’ayant rien vu venir à temps. Historien dans un puits… Bientôt licencié quand même, mais après ? Journaliste ? Enseignant ? Assistant du prof, pour gagner quelques années de répit ? Les gens comme toi ne connaissent pas l’échec… C’est ça qui les rend égoïstes, incapables d’aimer. Ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes, Proust qui l’a dit, Proust !… Et tu voudrais te mêler de littérature ? Il n’y a que les désespérés qui savent aimer vraiment, et toi tu as une âme de bon vivant. De sportif. Voilà ce que tu devrais enseigner plus tard, maître de gymnastique, penses-y, les camps de ski, les fondues, la franche gaieté avec les collègues… Et tu te trouveras une belle fille bien saine qui ira courir avec toi le dimanche matin dans les bois, qui t’admirera, qui te fera de beaux enfants… Impossible de se tromper à ce point, en effet, pas une fille aussi intelligente… Dans les termes elle exagérait, mais j’étais bien ça, j’étais bien cette légère nausée dans sa voix douce, impitoyable… Puis il y a eu tout à coup, dans le mur, ce violon qu’on accordait. Petits sons rapides, légers, sol, ré, la, mi, vibration maigre qui se faufilait… Mi, la, ré, sol, les quintes arrondies avec une sorte de douceur perfectionniste, puis, tout simplement, minuscule, grandiose, la musique… Un Allegro de Bach, vieux souvenir, dont les notes minces, laminées sous la brique, traversaient pourtant le mur cloqué, et vibraient chez moi amples, étincelantes, généreuses – une grâce inattendue qui était là, et me prenait, m’habitait, stupéfié… Un Adagio ensuite, que je ne connaissais pas, fraternel et tendre à la fois, entendu, attendu cette fois-ci debout, l’oreille collée à la tapisserie rance, mais brusquement, au milieu de la troisième phrase, inexplicable, oiseau fusillé en plein vol, la coupure… Silence, bruit de pas, de chaise ou de table déplacée, quelques mots aussi, incompréhensibles… Puis le son beaucoup plus volumineux d’un violoncelle qu’à son tour on accordait, avec plus d’effort, et, au lieu de musique, un exercice de dégagement de l’archet, vingt ou trente allers et retours sur chaque corde à vide, prélude à une succession de gammes, lentes, de plus en plus rapides, non sans accrocs, enfin une étude visant à assouplir la main gauche, là aussi à cent lieues de la virtuosité de tout à l’heure… À croire que deux musiciens se succédaient de l’autre côté de la paroi, la qualité des deux instruments incomparable dans la même proportion. Un maître et un débutant, un apprenti se débattant sous ce monceau d’impuissance que je connaissais trop… À cette différence que cet apprenti-là semblait animé d’une force extraordinaire d’opiniâtreté, de calme, de méthode, n’en finissant pas d’enchaîner les exercices les plus rebutants, ne laissant rien derrière soi qu’il n’eût repris, et la note, le trait vaille que vaille s’épuraient. De quoi insupporter ses voisins, cela dit, ceux du dessous en particulier, qui en effet devaient sentir l’archet leur passer à même le cerveau, leur vrillant dans les tympans ces aigus de tôle écorchée, à la poitrine ces basses lancinantes, oppressantes… « Scier les côtes », la pipelette avait du moins un certain bonheur d’expression… Mais d’où venait que ces raclements, ces piaulements, ces cafouillages, surtout, qui écrasaient la mélodie toujours aux mêmes endroits, loin de m’insupporter, m’entraînaient comme dans une bienveillante, une très chère musique de fond ? Pause vers dix-neuf heures, le temps de grignoter quelque chose dans la cuisine attenante – bruit de robinet, de vaisselle – puis à nouveau le violon, l’Adagio repris où il avait été coupé, jubilation d’aisance, de plénitude retrouvée, et, de la même façon abrupte que tout à l’heure, inexplicablement rompue à quelques mesures de la fin… Avant que ne recommence cette espèce de combat âpre sur les cordes du violoncelle, dans une tentative aussi têtue que vaine d’arriver au bout d’une des célèbres Suites de Bach… Mais pourquoi, pourquoi s’échiner ainsi à débuter le violoncelle, quand, le violon aux mains, on avait devant soi toute la musique offerte ? Silence enfin vers dix heures et demie, mais silence épuisé d’échec, pas de mots, un long moment assis bras ballants sans doute, l’instrument entre les jambes, les pas ensuite plus lourds pour quitter la pièce… Éclats de voix peu après sur le palier – deux hommes, deux femmes, plutôt âgés semblait-il, mais démesurément animés, chaleureux, l’italien les élançant dans un autre monde, une bonne dizaine de minutes, jusqu’à un échange passionné de ciao, ciao ! buona notte, ciao ! à peine décroissant dans l’escalier… Onze heures vingt, les stridences nasillardes du téléviseur de Palet encore, qui avait dû en hausser le volume pour y entendre quelque chose la journée, et l’avait oublié ainsi. Dehors le ronfle ment continu d’un moteur diesel, pompe, générateur, qu’importe, le chantier ne dormirait donc jamais que d’un œil, comme tarabusté par les crissements fugitifs de pneus sur le bitume du giratoire plus loin… Tout près de ma tête, l’éboulement subit d’une chasse d’eau, la vanne de remplissage gargouillant ensuite, interminable… Derechef peu après, début d’une longue série, prostate bien sûr… Peut-être qu’avec un peu d’humour ce serait supportable ? Puis de nouveau Nadia, sous les boules Calmor. Mais sa voix, enroulée au violon qui s’était remis à jouer en moi, enchaînant des bribes de mélodies désordonnées, avait perdu de son mordant. Elle avait raison, du reste, raison dans la plupart de ses griefs. Sauf pour l’échec. Autant qu’elle, peut-être, aussi bien que quiconque, je savais ce que c’était… Ne m’en étais cependant pas revêtu de romantisme, n’en avais pas parlé, et presque fini par l’oublier. Ne m’étais seulement pas douté que, dans la cendre froide, la défaite pouvait laisser une graine derrière soi. Mais l’idée était là maintenant, hésitante, précaire, note assourdie, vivace pourtant dans les murs. LA RENCONTRE a eu lieu le lendemain juste avant midi, comme je revenais du centre commercial, les bras chargés de détergents et de bidons de peinture. — Monsieur, puis-je vous parler une minute, s’il vous plaît ? Confusément, j’avais imaginé un être long, voûté, une physionomie distraite, des cheveux blancs… Il était d’une tête plus petit que moi, massif, la poitrine bombée. Presque chauve, la tête forte et haut levée, il me fixait avec une expression à la fois altière et étonnée, ses yeux brun clair agrandis par les verres de ses lunettes rondes.
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