Chapitre II

2202 Mots
II En quittant Brest, Olivier Savignac avait décidé d’aller flâner du côté de Saint-Pabu, une paisible commune implantée à l’embouchure de l’aber Benoît. Il était un peu trop tôt pour qu’il se rende à Plouguerneau, chez les Le Gall qui l’avaient invité à partager cette première soirée, dès qu’ils avaient su son intention de venir passer quelques jours en Bretagne. Le temps résolument au beau fixe le motivait d’autant plus pour s’offrir une heure de méditation en bord de mer. Arrivé de Paris la veille, cela faisait trop longtemps qu’il se languissait de venir respirer l’air iodé et il comptait bien profiter intensément des moindres moments opportuns pour s’oxygéner au contact de ces décors si sauvages. La météo de ces contrées était si changeante qu’il ne voulait pas laisser passer la plus petite occasion de s’abandonner à une agréable nonchalance. Et puis, comme remède anti-stress, il ne connaissait rien de mieux qu’un bon bol d’air sur le littoral breton… Le quai du Stellac’h s’achevait en c*l-de-sac au terme d’une courte descente fort accentuée. Arrivé sur la plate-forme bétonnée, il coupa le moteur et quitta prestement son siège. Quelques autres promeneurs s’attardaient sur cet espace plongeant dans l’aber. La basse mer avait laissé échoué une multitude de bateaux multicolores, de toutes tailles, allant de simples annexes à des goémoniers plus imposants. Un superbe voilier blanc en relâche flirtait avec le quai, attendant que la mer revienne entourer ses flancs pour reprendre sa navigation vers quelque rêve inconnu. En contrebas, sur la jetée inclinée, des pêcheurs au teint hâlé discutaient en breton, pendant que d’autres s’affairaient activement autour d’un caboteur fraîchement repeint avec goût, en orange et vert. Il respira profondément, se sentit merveilleusement bien dans ce décor paisible noyé d’odeurs multiples, que les relents salés de la mer et des algues dominaient malgré tout. Il appréciait infiniment la sensation d’être anonyme dans ce milieu tranquille et se prit à envier les gens très simples de ce pays, à la vie rythmée par les marées, tributaires de la météo capricieuse, dont le quotidien dépendait pour beaucoup d’entre eux de la pêche et autres activités maritimes. Ils évoluaient loin des turpitudes urbaines et, pourquoi ne pas le dire, semblaient à des annéeslumière des grands problèmes de ce monde. Curieusement, il se sentait chez lui ici, bien qu’il ne fût pas breton ; il en venait presque à le regretter. Le ciel de ce début de soirée restait d’un bleu pastel, à peine ponctué çà et là de quelques cirrus filandreux, épars, étirant leurs déchirures blanches, soyeuses, en une chevelure discrète. En principe, ces zébrures d’aspect insignifiant présageaient une détérioration du temps et il douta du maintien de la clémence installée. C’était trop beau pour durer. Il était déjà assez surpris de l’absence totale de vent, si souvent partie prenante de cette région exposée. Ces conditions inhabituelles renforçaient la douce quiétude de ce pays léonard dont il savourait chaque détail avec satisfaction. Un peu plus loin, des mouettes se mirent à pousser leurs cris aigres, dessinant une valse aérienne audessus de l’estran, réclamant de quelconques abats de poissons qu’un pêcheur en Cotten jaune abandonnait près d’une flaque d’eau. Le tableau était complet. Il ferma un moment les paupières pour mieux apprécier ces instants, se laissa envahir par la tiède ambiance qui baignait le Stellac’h. * * * Vanessa Tillieux commençait franchement à se poser des questions. Une sourde angoisse avait fait suite à son amusement des premiers instants devant la situation qu’elle vivait. A moins d’une coïncidence désormais bien improbable, elle considéra qu’elle était effectivement pistée, épiée par l’étrange Fiat blanche. Elle roulait dans Brest depuis un bon moment et une infinité de bifurcations possibles s’offrait aux nombreux usagers circulant dans la ville. Elle fut persuadée que, même si elle avait suivi l’itinéraire logique par le quartier de Lambézellec, son mystérieux pot de colle en aurait fait de même. Arrêtée à l’un des nombreux feux rouges de la place Albert 1er, elle ne quittait plus son rétroviseur des yeux, cherchait à identifier la silhouette installée derrière le volant de la Fiat, mais vainement puisque, entre eux, s’interposaient trois autres véhicules, lui interdisant tout repérage visuel efficace. L’instant d’une seconde, elle eut l’envie farouche de bondir dans la rue et de courir demander des comptes à l’importun, histoire d’en avoir le cœur net, mais le feu passa au vert, compromettant son intention. Elle ne souhaitait pas provoquer l’impatience des autres automobilistes en créant un bouchon. Heureusement, le domicile de Marie-Thérèse n’était plus très loin. Elle avait hâte d’arriver. Bien qu’elle ne fût pas particulièrement influençable, ce qui lui arrivait ce soir la préoccupait, suffisait à provoquer en elle une inquiétude grandissante. Elle sentit en même temps monter une colère qu’elle retint difficilement. Elle avait horreur de tout ce qui pouvait de près ou de loin porter atteinte à sa liberté, et il semblait bien que c’était ce qui se produisait depuis son départ de Lannilis. Elle frappa le volant du poing et accéléra rageusement. Les pneus crissèrent sur le bitume, attirant le regard réprobateur des passants, et elle s’engagea à vive allure dans la rue Camille-Desmoulins montant vers Saint-Martin, en espérant semer l’intrus, une bonne fois pour toutes, et en souhaitant l’absence d’éventuels policiers ou gendarmes qui auraient immanquablement trouvé là une bonne raison de la verbaliser pour son comportement un peu trop nerveux. * * * —Bienvenue en Bretagne, Sherlock ! — Content de te revoir, vieux crabe ! Comment vas-tu ? Les deux amis s’étreignirent, tout à leur joie de se retrouver. Francis Le Gall était de taille moyenne. Une calvitie naissante et un ventre rond qui trahissait quelques excès, lui donnaient une allure joviale. Vif, éternel bon vivant, il respirait la joie de vivre et sa bonne humeur communicative, sa bonhomie, n’avaient d’égales, de l’avis de son entourage, que sa gentillesse et sa serviabilité. L’homme était un vrai remède-miracle contre la morosité, et Savignac se souvenait de son soutien dont il avait eu bien besoin deux ans plus tôt… — Hé ben, mon vieux ! s’exclama-t-il d’un ton volontairement sarcastique reflétant ses dons de comédien, en écartant les rideaux du salon, ça paie plutôt bien, à Paris, de courir après les malfaisants ! Il faisait allusion à la 406 coupé bleue garée dans l’allée. — Mais, dis donc, continua-t-il en prenant un air sérieux, mimant une contrariété, on t’avait dit vingt heures ! Tu en as une de retard ! Ne me dis surtout pas que c’est le boulot, tu es en vacances ! Sacré veinard, va ! Déjà les touristes envahissants, et parisiens, en plus ! Quel calvaire ! Quelle poisse ! — Hé ! rigola Savignac, j’ai téléphoné à ta charmante épouse ce matin, de Brest. Elle m’a confirmé que tu rentrerais tard. Sagouin ! Francis lui agita un index boudiné sous le nez. — Ah ! Ah ! Tu avais peur de te retrouver seul avec Marianne, on dirait ! Mais ne t’inquiète pas ! Je ne t’aurais pas fait une scène de jalousie ! Allez, installe-toi, Parigot ! Mets-toi à l’aise. Tu connais la boutique ! Fais comme chez toi ! Je reviens dans une minute… Savignac allait s’asseoir dans le fauteuil proposé lorsque la porte de la cuisine s’ouvrit sur une jolie femme brune, souriante, dans la fleur de l’âge. — Marianne ! Que je suis heureux de te revoir ! Tiens, c’est pour toi, lui souffla-t-il en lui tendant un bouquet de roses. Trouve-toi un vase pour ce petit cadeau… — Oh ! Olivier ! Toujours aussi galant à ce que je vois ! Mais je t’assure, il ne fallait pas… Il l’embrassa tendrement, heureux de constater qu’elle restait égale à elle-même, coquette et avenante, bien qu’elle approchât la cinquantaine. Marianne Le Gall ne portait décidément pas son âge et il semblait que les années n’avaient aucune emprise sur elle. Elle avait surtout su entretenir sa forme physique par une activité sportive intensive et régulière. Savignac lui trouvait beaucoup de charme et se disait souvent que Francis avait bien de la chance de vivre auprès d’une épouse aussi radieuse. De plus, ses toilettes recherchées rehaussant son apparence féline, captaient le regard. — Très bien, décida-t-elle, nous allons arroser tes vacances. Parce que Paris, ça ne doit pas être drôle tous les jours. Je n’y vais pas souvent mais, à chaque fois, je n’ai qu’une hâte, revenir ici le plus rapidement possible ! C’est beaucoup trop grand pour moi. Que cette ville est stressante ! Sincèrement, je ne sais pas comment tu fais pour supporter la vie là-bas ! Allez, raconte un peu, ça fait au moins six mois que tu n’es pas venu nous voir ! Que le temps passe vite ! — Je ne sais pas s’il passe vite, Marianne, mais une chose est sûre : il oublie de te donner des rides ! Moi non plus, je ne sais pas comment tu fais ! Tu es rayonnante ! Elle le bouscula gentiment du bras. — Arrête donc, flatteur ! Tu vas me faire rougir ! Je prends de la bouteille comme tout le monde, tu sais. Alors ? Dis-moi… — Bah ! Tu sais, Marianne, la routine, rien de plus. En fait, le boulot me prend beaucoup de temps. En dehors de ça, la tour Eiffel est toujours à la même place, et les problèmes d’embouteillages restent insolubles. Pire, ils s’aggravent ! Francis Le Gall refit son apparition. Il remontait de la cave, une bouteille de champagne dans chaque main. — On va déjà dessouder celle qui est au frigo ! triompha-t-il. Mais… je constate qu’on parle encore de boulot, par ici ? reprocha-t-il. Hé ! Si vous changiez de registre ? Olivier, décontracte, bonhomme, cool ! Savignac acquiesça. Son intention était de profiter pleinement de la mer et de ce coin de paradis. La maison des Le Gall dégageait une convivialité extraordinaire et il se souvenait avec délice de soirées hivernales passées devant un feu de bois crépitant dans la superbe cheminée de granite, ou encore de barbecues improvisés, l’été, sur la terrasse baignée de soleil, large esplanade cernée de massifs d’hortensias colorés, à laquelle on accédait par la porte-fenêtre de la salle à manger-salon où ils se trouvaient de nouveau ce soir. Cette baie donnait sur la mer et l’on pouvait apercevoir le grand phare gris de l’Île Vierge. Le champagne ne tarda pas à pétiller dans les flûtes de cristal, et ils portèrent un toast à leur solide amitié, heureux d’être à nouveau réunis. * * * — Tu as relevé son numéro ? questionna Marie-Thérèse, les sourcils froncés. — Ben non… Impossible. Sur la route, sa présence était chose normale, finalement, et je n’y ai pas vraiment pensé. De toute façon, elle restait beaucoup trop loin pour ça. Et puis, en ville, il y avait toujours d’autres voitures entre nous, alors tu sais… — Oui, bien sûr… Enfin ! Tu as pu identifier le modèle, c’est déjà ça. Pourquoi ne pas aller le signaler à la police ? — Avec quels éléments ? — Mouais. C’est vrai que c’est un peu juste pour qu’ils agissent. Allez, Vanessa, ne t’en fais pas de trop ! C’est sans doute une coïncidence. Tu te fais peut-être des idées. Tu es fatiguée et c’est ton esprit qui déraille ! Elle ne répondit pas tout de suite à ces paroles apaisantes. Marie-Thérèse tentait de désamorcer sa tension. Elle finit tout de même par abandonner la fenêtre qu’elle ne lâchait plus depuis son arrivée pour scruter les mouvements de véhicules dans la rue Charles Berthelot, au demeurant à sens unique. — Tu as raison, fit-elle, contrariée et hésitante. Je n’ai pas envie de me prendre la tête avec ça et de gâcher la soirée, “ta” soirée. Elle faisait un effort sur elle-même pour se décontracter, regrettant d’avoir ennuyé son amie avec cette histoire, tout en se sentant soulagée de lui avoir confié son mystère. — Et puis tiens ! décida Marie-Thérèse, ce soir, tu n’as qu’à rester dormir ici ! Cela t’évitera d’avoir à rouler de nuit ! Tu rentreras à Lannilis demain matin ! Vaincue, Vanessa Tillieux s’écroula dans un fauteuil, secouée de gestes nerveux, trahissant son désarroi. D’un coup, ses nerfs lâchaient. Elle évacuait son stress comme elle pouvait. Incapable de prononcer une seule parole afin de s’excuser du malaise qu’elle avait créé, elle était à la limite des larmes. Marie-Thérèse s’en aperçut, s’élança précipitamment à ses pieds et saisit ses mains tremblantes : — Surtout, ma chérie, ne te gêne pas ! Tu es ici chez toi, insista-t-elle. Tu commences ton boulot à quelle heure, demain ? — Huit heures. C’est samedi, hoqueta-t-elle, les yeux perdus et humides. — Eh bien, tu vois ! C’est bon ! triompha Marie-Thérèse. Et tu rangeras ta voiture dans mon garage. Tout de suite si tu veux. La mienne peut rester le long du trottoir ; ça lui arrive souvent, tu sais ! Il n’y a pas de risque par ici. C’est calme. Il ne se passe pas grand-chose à Saint-Martin. Comme ça, si ton pot de glu fouine dans le coin, tintin ! Il croira que tu n’es plus là si, du moins, tu ne nages pas en plein délire, j’entends… Elle avait mis tant de persuasion dans son exposé que Vanessa Tillieux finit par afficher une esquisse de sourire, en s’essuyant les yeux avec le mouchoir fourni par sa bienfaitrice. — Super ! Continue comme ça ! Reviens, ma vieille ! Tu es bien plus jolie quand tu montres tes dents ! s’esclaffa-t-elle en se renversant d’un élan acrobatique dans le canapé, heureuse de constater sa réussite à arracher son amie désemparée d’une imminente panique annoncée. Il y avait eu le feu. Elle avait joué les pompiers. Évidemment, elle évita de montrer que le vécu de cette situation l’embarrassait au plus profond d’elle-même, qu’elle était pétrie d’inquiétude après de telles déclarations. — Et puis… j’ai un autre problème, se confia-t-elle. Je suis à bout… Excuse-moi, Marie-Thé… — Alors là, ma puce, tu en as trop dit ou pas assez ! Parle, nom d’un chien ! Tu peux avoir confiance en moi ! Nous sommes amies, non ? — Tu es la meilleure que j’aie jamais eue ! Mais justement tu me connais… S’il te plaît, n’en parlons plus… — Bon, Bon, comme tu voudras. Je respecte ta décision. Mais de te voir dans cet état… ça me désole, tu comprends ? J’aimerais tant t’aider ! — Justement, tu ne peux rien faire – elle tenta un sursaut. Allez, il faut que je me remonte ! Marie-Thérèse regarda le plafond, cherchant à dévier la conversation. — Au fait… continua-t-elle pour désamorcer complètement la tension qui s’était installée, si tu me disais où tu en es avec ton beau Nicolas ? Vanessa Tillieux ne put réprimer un profond soupir lourd de sens. Après plusieurs secondes pendant lesquelles elle s’efforça de reprendre une respiration normale, elle avoua : — Ho ! Tu sais, Marie-Thé, je crois bien que je l’aime… Il est si attentionné pour moi. Il y a tant de tendresse dans ses yeux… Je ne peux pas me tromper. J’aurais tant souhaité qu’il soit près de moi aujourd’hui… Et elle éclata en sanglots.
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