Chapitre III

2406 Mots
III Francis Le Gall jubilait, à la manière d’un gamin la veille de Noël. Le policier joufflu de Colbert, le commissariat central de Brest, s’était métamorphosé en fier marin-pêcheur, heureux de se retrouver sur l’eau – intenses moments qu’il savourait chaque fois que son temps libre le lui permettait. En ce samedi matin, c’était encore mieux puisque le grand Olivier l’accompagnait. Il s’amusait comme un vrai gosse et débordait d’impatience de découvrir ce que contenaient ses casiers à crabes. Savignac lui lança un coup d’œil complice. Il trouvait son ami décidément irrésistible lorsqu’il troquait son uniforme de flic contre un Cotten jaune et des bottes. Il ne put s’empêcher de sourire de la comparaison. En fait, pour Le Gall, entre les deux tenues, il n’y avait aucune hésitation. A moins de deux ans de la retraite, il continuait consciencieusement à enregistrer les plaintes de ses concitoyens et à s’occuper de petites affaires, attendant bien tranquillement le jour où il pourrait s’adonner définitivement à sa passion de la pêche, et profiter pleinement de son “coin de mer”, comme il aimait à le préciser avec une flamme dans les yeux. Ils venaient tout juste d’appareiller du petit port de Lilia et le moteur diesel du caboteur de sept mètres tapait lentement de son bruit cadencé. — Goémonier ! lança-t-il en élevant la voix, désignant d’un geste du menton un bateau bleu et jaune aux flancs agrémentés de taches brunes dues à ses campagnes en mer, tirant paisiblement sur sa bouée de corps mort comme un chien bien sage sur sa laisse. Le bras métallique que tu vois là, continua-t-il, s’appelle le “scoubidou” ! Il arrache les algues du fond comme ça. Joignant les gestes à l’explication, il se mit à imiter la manœuvre de l’engin en question dans une démonstration très professionnelle. Savignac se marra tant son ami mettait de comique et d’exubérance dans ses mouvements. Il se retint cependant de lui signaler qu’à chaque fois qu’ils allaient en mer ensemble – ce qui n’arrivait pas souvent – il s’évertuait à lui expliquer de long en large ce qu’était un bateau goémonier. Autant lui laisser le plaisir, se disait-il, de s’étendre une fois de plus sur ces professions de la mer qu’il connaissait par cœur. Le Gall était un Finistérien pur beurre qui adorait son pays. Ce n’était pas pour rien qu’il avait baptisé son bateau “Va bro an Aberiou”, littéralement “mon pays des Abers”, dont les caractères détonnaient fièrement en blanc sur la peinture verte. Il remarqua l’air goguenard de Savignac et, en réponse, afficha une expression narquoise en détaillant son compagnon d’un mètre quatre-vingt-cinq. — Dis-donc, Olivier, tu sais que ça te va rudement bien, le jean, le pull marin et les bottes ? Un vrai pro ! Pour un peu je parierais que tu sais parler le breton ! Ah ! Ah ! Et puis, insista-t-il, c’est un beau prénom, Olivier ! On en a un célèbre, à Brest ! De Kersauson, il s’appelle ! — Ouais, souligna l’inspecteur parisien. Je suis d’ailleurs allé au “Tour du Monde” hier. On a bu une bière ensemble ! Le Gall se raidit, entrant dans son jeu. — Hé ! Tu déconnes ! Sans blague, tu me mènes en bateau, là ? — Je trouve aussi… Surtout en ce moment ! Après ça, il m’a embarqué pour faire un tour de rade sur son trimaran. Génial ! Francis Le Gall éclata d’un gros rire. — Tu es un sacré menteur, quand même ! Me faire avaler ça, à moi ! Tu me déçois, tu sais ! — Et pourtant c’est la vérité, mon gros ! Ils interrompirent un moment leurs mutuelles moqueries. C’était leur jeu préféré. La surface de l’eau cédait quelques rides provoquées par une brise insignifiante. Savignac se pencha et contempla la mer, d’une limpidité extraordinaire, qui laissait voir le fond encombré de roches et d’algues de diverses espèces, mélangeant une infinité de couleurs pastel. Puis il scruta le ciel où se mariaient gris et bleus. Le vent était toujours quasi inexistant depuis son arrivée en Bretagne. Francis interpréta ses pensées. — Un vrai lac, hein ? Et pas un souffle ! Mais attention, ne t’y trompe pas, ça va changer, inspecteur ! Une perturbation s’annonce et ça risque de secouer un peu à partir de demain ! Note au passage que je m’en fous, je suis de service ! — Égoïste ! Et à quelle heure ça va se gâter, monsieur Météo ? plaisanta Savignac. Le Gall leva la main et fit mine de le menacer d’une bourrade. — Fiche-toi de moi ! Tu verras ! Je ne me trompe jamais ! Tout en continuant à échanger leurs quolibets, Le Gall surveillait attentivement la progression du bateau, s’inclinant tantôt à bâbord, tantôt à tribord. Dans ces parages de Plouguerneau, les écueils nombreux et souvent à fleur d’eau s’annonçaient comme autant de pièges. Il fallait adopter la plus grande prudence, à mi-marée, pour les éviter. Bien connaître le coin était indispensable pour naviguer en toute sécurité dans un endroit aussi mal pavé. Le danger d’éventrer la coque était omniprésent, ne laissait aucune place au hasard. Ils ne tardèrent pas à frôler Enez Verc’h, l’Île Vierge, sur laquelle le grand phare gris trônait majestueusement, élançant vers le ciel plus de soixante-quinze mètres de pierre de Kersanton. Superbe sentinelle édifiée en seulement cinq années, de 1897 à 1902, il demeurait le plus haut phare d’Europe à ce jour. A ses côtés, l’ancien sémaphore blanc bâti en 1845 paraissait bien frêle. L’ensemble constituait l’image de carte postale incontournable des sites les plus réputés de la Bretagne littorale, un paysage toujours abondamment photographié. Savignac admirait ces tours magistrales, constructions inaltérables qui défient la mer et le temps qui passe, résistent sans compter, indifférentes aux années impitoyables qui donnent des rides et usent seulement les vivants, les voient naître, vivre et mourir. Francis s’amusait en percevant le plaisir de son ami. Celui-ci se délectait littéralement de cette sortie au large. A chacune de ses visites, il était heureux de pouvoir offrir de tels moments de décontraction à l’inspecteur au terrible passé. L’homme avait bien changé depuis son drame, en avait pris un sacré coup… Il s’était irrémédiablement retranché dans un rêve et un espoir secrets. Le Gall s’inquiétait beaucoup pour cet ami exceptionnel, dur comme un roc mais fragilisé par son destin brisé. Bien sûr, il évitait d’en parler mais ressentait cruellement l’infinie tristesse que laissait parfois filtrer son regard pendant de longues minutes. A l’inverse, c’était parfois aussi de la haine que ses yeux exprimaient, une haine tellement féroce que la capter glaçait le sang. Ses prunelles devenaient alors gris acier, d’une dureté effroyable, métallique et froide, sûrement accompagnée de pensées insondables, adressées au responsable de cette terrible tragédie, un inconnu qui courait toujours. Le Gall en avait des frissons le long de la colonne vertébrale et n’aurait pas voulu être dans la peau de cet homme qui avait du souci à se faire. Il ne changerait pas tant qu’il n’aurait pas la réponse, tant qu’il n’obtiendrait pas “la” conclusion de cette sordide affaire. Francis espérait qu’arrive ce jour mais, en même temps, le redoutait… — Tolente, ô Tolente… cité engloutie… nous voilà ! lança-t-il théâtralement, les bras au ciel, pour tenter de sortir Savignac d’un nouvel amalgame de réflexions sûrement indésirables dans lequel il semblait sombrer. — Dans quel coin as-tu fourré tes casiers ? réagit-t-il en guise de réponse, scrutant l’horizon pour essayer de localiser des bouées. — Du côté du Plateau de Lezenn, mon p’tit gars ; ça donne pas mal par là depuis quelque temps ! assura Francis, tendant le bras en direction d’un amas de rocs noirs qu’ils allaient atteindre sous peu. C’est farci de trous un peu partout ! Il suffit de tomber dessus, mais c’est pas simple ! Un bateau rouge et noir s’apprêtait à les croiser. Il embarquait trois matelots, un patron et ses deux fils, des marins bien connus de Francis. Dès qu’ils furent à portée de voix, il leur adressa le traditionnel signe amical et héla : — Ohé, l’Étienne ! Bonne sortie aujourd’hui ? L’interpellé, un pêcheur costaud, rajusta sa casquette et esquissa une grimace négative. — Minape ! Y’a plus qu’dalle dans la flotte ! Une vraie misère ! Même pas d’quoi rembourser l’gasoil ! cria-t-il avec un fort accent nord-finistérien, non sans une certaine ironie. Gast ! Si ça continue, il faudra faire du chou-fleur ! Le Gall ricana. Les marins apportaient presque toujours une réponse évasive aux questions concernant leurs performances de pêche, des propos invariables bien en dessous de la réalité pour éviter d’avoir à divulguer les parages fertiles en prises qu’ils découvraient. Chaque pêcheur taisait son petit coin secret qu’il gardait jalousement pour lui seul. Il était de bonne guerre et de tradition de minimiser l’importance du fruit des sorties en mer, afin de ne pas éveiller des rivalités. — Malin, ton pote ! remarqua Olivier Savignac qui connaissait le manège. — Ouais ! Je ne m’inquiète pas pour l’Étienne, confirma Francis. C’est un des meilleurs de la côte ! De Morlaix au Conquet ! Tu peux me croire, Olivier, il devait y avoir de la camelote dans ses filets ! Ah ! Ah ! Un vrai renard des mers, celui-là ! Il s’y connaît, l’ancien ! Secouant la tête de droite à gauche, un sourire aux lèvres, il les regarda s’éloigner en direction du port. A cette distance du rivage, le clapot se faisait plus sensible. Ils arrivaient à destination et s’employèrent à préparer la récupération des deux bouées blanches flottant à quelques dizaines de mètres l’une de l’autre et signalant la position des casiers. Francis les avait immergés la veille au matin, à distance suffisante de trois énormes roches noires. Celles-ci surgissaient de l’eau de façon inquiétante, culminaient à plus de six mètres de hauteur, tels des monstres minéraux jetés et abandonnés là par quelque géant courroucé. A leur base, la mer générait des écharpes d’écume blanche, décorant ces mastodontes solitaires et donnant un semblant de vie à leur aspect plutôt sinistre. — Je n’aimerais pas traîner par ici par jour de tempête, affirma Savignac en désignant les alentours du menton, tout en tirant sur la corde au bout de laquelle il espérait découvrir une nacelle bien garnie. — Affirmatif, confirma Francis Le Gall. Quand ça commence à s’exciter, il vaut mieux se carapater vite fait ! Il y en a qui ont eu des surprises ! Ceux qui ne sont pas allés au fond de justesse ne sont pas près d’y revenir ! Tu sais, c’est farci d’épaves par ici ; ça craint ! Aujourd’hui, c’est moelleux, mais comme je te le disais tout à l’heure, ça ne va pas durer. Demain soir, changement de programme, sûr ! Tout en proférant ces affirmations, il regardait le ciel, affichait une grimace pessimiste, adoptant cette éternelle attitude comique qui avait le don de dérider Savignac. Ce dernier, en étranger, n’observait aucun signe notable d’une future dégradation, mais il faisait confiance à son ami. Les gens de ce pays rude avaient le flair pour sentir les finesses de changement pas toujours bien cernées par les prévisions météo. — Tu vois, Olivier, expliqua-t-il, sérieux pour une fois, en désignant l’horizon d’un doigt accusateur, le vent va forcir peu à peu. La houle va s’installer. Pas bon, la houle, dans ces lieux mal pavés. Elle est sournoise. C’est un coup à se retrouver drossé contre un caillou en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ou à “s’enquiller” sur un récif affleurant ; l’eau fait des creux et des bosses. Quand elle découvre quelque chose devant ton étrave, ça bouillonne autour, ça écume. C’est déjà trop tard. Et comme on ne connaît jamais tout ce qu’il y a dans le fond, il ne faut pas tenter le diable dans ces moments fâcheux. On plie les gaules et on dégage sans demander son reste, tu comprends ? — Reçu cinq sur cinq, ironisa Savignac qui, costaud, n’avait eu aucun mal à rentrer le premier casier au bercail. Eh ! s’exclama-t-il, admiratif, il y a du joli monde là-dedans ! — Ben tiens ! Quatre beaux tourteaux, des étrilles, une belle araignée et un homard ! énuméra Francis. Dommage, il ne fait pas la taille. Remets-le au bouillon, Olivier ; on reviendra le chercher plus tard, quand il aura pris des vitamines ! Le Gall rembraya le moteur de Va bro an Aberiou et, au ralenti, le laissa dériver vers la seconde bouée qui flottait un peu plus près des monstres de granite, d’autant plus menaçants qu’ils s’en rapprochaient. Par souci de sécurité, il resta au moteur pendant que Savignac, armé de sa gaffe, raccrochait adroitement la seconde corde et jetait la bouée récupérée au fond du bateau. — Un vrai pro, j’te dis ! taquina-t-il. Je vais peut-être bien t’embaucher, finalement ! Tu ne t’en sors pas trop mal pour un citoyen des boulevards de Paname ! Ah ! Ah ! — Continue comme ça encore trente secondes, et je te colle à la baille, vieux pirate ! Tu veux vraiment rentrer à la nage ? — Monsieur Muscle qui fait de l’esprit, maintenant ! Tire plus fort sur ta corde au lieu de dire des conneries ! reprocha Le Gall qui, tout de même, s’apercevait que son marin intérimaire éprouvait quelques difficultés à décoller le second casier. — Je crois qu’il y a comme un petit problème, mon gros, ou alors tu as chopé un crabe d’une tonne ! Tu seras peut-être dans le Livre des Records ? Le Gall fronça ses sourcils épais et vint lui-même constater qu’effectivement la corde résistait plus que la normale. — m***e ! jura-t-il, il est scotché au fond… ce c*n ! Emmêlé dans les laminaires, probablement. Ça arrive ! Mais, dans ce coin-là, ça ne me plaît pas beaucoup ! On va l’avoir quand même, nom d’une brouette ! Attends… L’œil attentif aux grands rochers émergeant à moins de quinze mètres et dont la frange d’écume provoquait un roulis plus accentué du bateau, il enroula la corde récalcitrante autour d’une poulie scellée au bordage, puis retourna prestement, d’un pied marin, indifférent au tangage, se poster aux commandes. — Bon dieu ! jura-t-il. Je n’ai jamais paumé un casier ! Ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer ! On va l’arracher de force, décida-t-il. Tiens-toi bien, Olivier ; ça risque de secouer lorsqu’il sera libéré ! — OK ! Le moteur s’emballa, mais rien de positif ne se produisit. La corde tendue à l’extrême résistait farouchement à la traction. Au contraire, Va bro an Aberiou se mit à tourner et Le Gall dut se résoudre à remettre au point mort. — Saloperie ! Il est bien pris, la vache ! Donne du mou, Olivier. On l’aura ! La seconde tentative n’eut pas plus de succès. Le casier restait obstinément prisonnier de son piège d’algues. L’ennui était que le bateau, pendant ces tentatives créant des réactions anarchiques, et le courant aidant, se rapprochait dangereusement des gigantesques blocs de pierre. Ils se situaient à moins de cinq mètres d’eux et les manœuvres relevaient de l’imprudence. Francis s’énerva : — Bordel ! On est mal barré, Olivier ! Allez, encore une fois… Le troisième essai fut le bon. Les algues dans lesquelles le matériel s’était emberlificoté cédèrent brusquement, entraînant un fort tangage de l’embarcation, vite contrôlé par Le Gall. Les deux hommes en profitèrent pour s’éloigner raisonnablement de la zone et remontèrent l’engin récalcitrant, autour duquel s’étaient effectivement enroulés de longs filaments bruns responsables de l’incident. — Une araignée, deux tourteaux et encore un homard ! Ah ! Celui-là fait la taille ! Un peu d’étrilles et… des crabes verts, leur absence m’aurait étonné ! C’est pas cher payé, quand même, vu les efforts ! grommela Francis le Gall. Allez ! Mad eo ! On rentre, faut pas faire les difficiles ! * Sur le chemin du retour, Savignac s’était posté à l’avant et, les bras croisés, enfermé dans un mutisme total, observait à nouveau fixement le phare. Francis se demanda à quoi il pouvait encore bien penser, tant il semblait plongé dans une étrange léthargie. Cette fois, il décida de respecter son silence. Au port de Lilia, Étienne Kermarrec s’activait encore, s’assurait de la solidité du mouillage de sa “Fée des Mers”. — Alors, l’Francis, qu’est-ce que tu nous ramènes de beau ? interrogea-t-il. — Bof ! Tu as raison, Étienne ! Y’a plus rien dans la flotte ! C’est plus comme dans l’temps ! Parole, à croire qu’il n’y a plus que des crabes verts dans l’fond ! Bah ! Il y aura des jours meilleurs, c’est ce qu’il faut se dire… Enfin, ça fait prendre l’air ! Allez, kenavo, bonne journée !
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